‹ De l'Esprit des loisChapitre 494 sur 935 · LIVRE XXI, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAPITRE XXII

Depuis ce temps, la monarchie d’Espagne déclina sans cesse. C’est qu’il y avoit un vice intérieur et physique dans la nature de ces ricliesses, qui les rendoit vaines ; et ce vice augmenta tous les jours.

L’or et rai'gent sont une richesse de fiction ou de signe. Ces signes sont trés-durahles et se détruisent peu, comme il convient à leur nature. Plus ils se multiplient, plus ils perdent de leur prix, piU’ce qu’ils représentent moins de clioscs.

Lors de la coni|uète du Mexique et du Pérou, les Espagnols abandonnèrent les richesses naturelles, pour avoir des làchesses de signe qui s’avilissoient par elles-mêmes. L’or et l’argent étoient trc«-rares en Europe ; et l’Espagne , maîtresse tout à coup d’une très-grande quantité de ces metaiLv, conçut des espérances qu’elle n’avoit jamais eues. Les richesses »pie l’on trouva dans les pays conquis uétoient pourtant pas proportionnées à celles de leurs mines. Les Indiens en cachèrent une partie ; et, de plus, ces i)euples, qui ne t'aisoient servù’ l’or et l’argent qu’à la magnificence des temples des dieux et des palais des rois, ne les cherchoient pas avec la même avarice que nous; enfin ils n’avoient pas le secret de tirer les métaux de toutes les mines, mais seulement de celles dans lesquelles la séparation se fait par le feu, ne conuoissant pas la manière d’employer le mercure, ni peut-être le meroure même.

Ce{>endaut l’argent ne laissa pas de doubler bientôt en Europe : ce qui parut en ce que le prix de tout ce qui s’acheta fut environ du double.

Les Espagnols fouillèrent les mines, creusèrent les montagnes, inventèrent des machines pour tirer les eaux, briser le minerai et le séparer; et, comme ils se jouoient de la vio des Indiens, ils les firent travailler sans ménagement. L’argent doubla bientôt en Europe, et le profit diminua toujours de moitié pour l’Espagne, qui n’avoit chaque année que la même quantité d’un métal qui étoit devenu la moitié moins précieux.

Dans le double du temps, l’argent doubla encore, et le profit diminua encore de la moitié.

Il diminua même de plus de la moitié : voici commeiùt.

Pour tirer l’or des mines, pour lui donner les préparations ' requises, et le transporter en Europe, il falloit une déi>ense quelconque. Je supiwse qu’elle fût comme 1 est à 04; quand l’argent fut doublé une fois, et j>ar conséquent la moitié moins précieux, la depen.se fut comme 2 sont à 64. Ainsi les flottes qui portèrenten Espagne la même quantité d’or |)ortèrent une chose 4}ui réellement valuit la moitié moins, et coùtuit la moitié plus.

Digilized b 'ôi>ogI

a48 DE 1/ESPRIT DES LOIS.

Si l’on suit la chose de doublement en doublement, on trouvera la progression de la cause de l’impuissance des richesses de l’Espagne.

11 y a environ deux cents ans que l’on travaille les mines des Indes. Je sup|iose que la quantité d’argent qui est à présent dans le monde qui commerce soit à celle qui étuit avant la découverte comme 32 est à 1, c’est-à-dire qu’elle ait doublé cinq fois : dans deux cents ans encore, la même quantité sera à celle qui étoit avant la découverte comme C4 est à l, c’est-à-dire qu’elle doublera encore. Or, à présent, cinquante ’ quintaux de minerai pour l’or, donnent (|uatre, cinq et six onces d’or; et, quand il n’y en a que deux, le mineur ne retire (juc ses frais. Dans deux cents ans, lorsqu’il n’y en aura que quatre, le mineur ne tirera aussi que ses frais. II y aura donc peu de prolit à tirer sur l oi'. Même raisonnement sur l’argent, excepté que le travail des mines d’argent est un peu plus avantageux que celui des mines d’or.

Oue si l'on découvre des mines si abondantes ([u’elles donnent plus de profit, plus elles seront abondantes, plus tôt le |)rolit Unira.

Les Portugais ont trouvé tant d'or dans le Ifrésil qu’il faudra nécessairement que le profit des Espagnols diminue bientôt considérablement, et le leur aussi.

J’ai ouï plusieurs fois déplorer l’aveuglement du conseil de François F'', qui rebuta Christophe Colomb qui lui projKtsoit les Indes*. En vérité, on fit peut-être par imprudence une chose

Page 1