LIVRE XI, CHAP. XV. IIÇ
e t , dans les comices , ils furent élus seuls administrateurs de la république. Ils se trouvèrent revêtus de la puissance consulaire et de la puissance tribunicienne. L'une leur donnoit le droit d'assembler le sénat ; l'autre , celui d'assembler le peuple : mais ils ne convoquèrent ni le sénat ni le peuple. Dix hommes dans la république eurent seuls toutelapuissance législative, toute la puissance exécutrice, toute la puissance des jugements: Rome se vit soumise à une tyrannie aussi cruelle que celle de Tarquin. Quand Tarquin exerçoit ses vexations , Rome étoit indign(fe du pouvoir qu'il avoit usurpé ; quand les décemvirs exercèrent les leui's , elle fut étonnée du pouvoir qu'elle avoit donné.
Mais quel étoit ce système de tyrannie , produit par des gens qui n'avoient obtenu le pouvoir politique et militaire que par la connoissance des affaires civiles , et qui , dans les circonstances de ces temps-là , avoient besoin au dedans de la lâcheté des citoyens pour qu'ils se laissassent gouverner , et de leur courage au dehors pour les défendre ?
Le spectacle de la mort de Virginie, immolée par son père à la pudeur et à la liberté , fit évanouir la puissance des décemvirs. Chacun se trouva libre, parceque chacun fut offensé : tout le monde devint citoyen , parceque tout le monde se trouva père. Le sénat et le peuple rentrèrent dans une liberté qui avoit été confiée à des tyrans ridicules.
Le peuple romain , plu.» qu'un autre , s'é-.
l'iO DE l'espSiT des LOIS.
inouvolt par les spectacles : celui du corps sanglant de Lucrèce fit finir la royauté ; le débiteur qui parut sur la place couvert de plaies fit changer la forme de la république ; la vue de Virginie fit chasser les décemvirs. Pour faire condamner Manlius , il fallut ôter au peuple la vue du capitole ; la robe sanglante de César remit Rome dans la servitude.