CHAPITRE XL
Système des Grecs et des. Romains.
Les Grecs ont suivi le goût extraordinaire qu'ils avaient pour l'allégorie; partout elle voile l'esprit des punitions , et cache les importantes destinées de l'homme. Les objets de crainte ou d'espérance sont moins relatifs à de certaines sensations physiques , et dépendantes du climat , qu'à ce caractère national de mysticité, que les Grecs ont appliqué à toutes les parties de la morale. C'est surtout dans les supplices qu'on remarque des peintures vraiment symboliques, car on n'a, pour ainsi dire, point parlé des jouissances de 1 Olympe : nous savons cependant que les héros deviennent des demidieux , et qu'ils boivent le nectar et l'ambroisie.
Quant aux tourmens du Tartare, soit qu'ils aient avec le crime un rapport direct, ou qu'ils soient destinés à représenter un malheur sans fin, ils ont tous un sens caché. Les Titans sacrilèges , chargés d'énormes montagnes , expriment avec force l'impiété domtée. Ici l'on voit un monstre qui osa servir sur sa table les membres palpitans de son fils , il
est tourmenté par la faim et la soif, et ne peut toucher aux fruits qui pendent sur sa tête. Sysiphe montre l'impossibilité de réparer ses crimes, par cette pierre qu'il porte sur le sommet d'une montagne , et qui retombe sans cesse. La roue sur laquelle tourne le téméraire Ixion , indique le sort du misérable qui conçoit des prétentions outrées et impies; et jamais supplice ne porta un caractère d'éternité aussi sensible que celui des Dan aides, condamnées à remplir une tonne percée. Je ne parle point de ces^ métamorphoses subites , qui correspondent avec le crime; tel, par exemple, que Lycaon changé en loup à cause de sa cruauté : ces transfigurations tiennent au système de métempsycose des Indiens et des Égyptiens , qui supposaient que les âmes des méchans passaient dans le corps des bêtes féroces et immondes.
L'Elysée des Grecs n'est même qu'un lieu relatif à la transmigration des âmes; le Léthé qui le traverse montre assez d'où l'on a tiré ce paradis passager. L'homme, après avoir expié ses péchés dans le Tartare, qui répond à l'Amenthès des Egyptiens, était censé passer ensuite dans les Champs-Elysées , d'où , après avoir reçu la récompense de ses bonnes actions , il revenait commencer une nouvelle carrière. La propriété des eaux du Léthé était justement d'effacer, lorsqu'on les buvait, le souvenir des plaisirs qu'on avait goûtés dans
l'Elysée. Le Tartare, considère comme lieu de purgation , et l'Elysée comme un paradis momentané, ne se rapportent donc qu'au système de transmigration ; ils ne font plus partie du dogme primitif" des Grecs , qui réadmettaient que des peines et des récompenses éternelles. Aussi Virgile, quand il a donné à entendre qu'il existait un purgatoire , ne voulait-il parler que de l'expiation de ceux qui reviennent de nouveau dans le monde. C'est à tort que les docteurs chrétiens citent en leur faveur le témoignage du poëte latin , puisque le purgatoire n'entre, selon lui , que dans le système d'une seconde existence : ce qui diffère essentiellement de la foi chrétienne.
Quoique l'Olympe soit le séjour des justes , et qu'on y jouisse d'une béatitude éternelle , cependant les demi-dieux sont sujets à des corrections passagères ; Jupiter les exile en terre , ou les prive du nectar. Mais du moment qu'on introduisait au ciel les passions , il fallait bien que les querelles aussi , et les châtimens les v suivissent.
DBS RELIGIONS, 21