CHAPITRE PREMIER
Que l'ignorance des Hommes sur la vraie nature du Monde
est la source de l'idolâtrie.
Lorsque les hommes vinrent à perdre Pidée exacte de la Divinité , ils appliquèrent les notions dogmatiques qu'ils en avaient à tout ce qui les entourait. N'ayant aucune connaissance du monde , ni de ses parties , ils leur prêtèrent une intelligence et des facultés divines. Le soleil et la lune recurent un culte presque universel , dç même que les étoiles et tous les signes célestes ; les élémens furent divinisés , et jusqu'aux moindres productions de la terre. Une profonde ignorance de l'essence même des choses causa d'abord ce culte extravagant ; et dans la suite il fut maintenu par toute l'autorité de
la religion, qui , pendant une longue suite de siècles , retarda le progrès des lumières , en mettant au nombre des crimes la réforme du système qu'elle avait adopté dans des temps de barbarie. Celui qui osait entreprendre alors de redresser les opinions anciennes , était déclaré l'ennemi des Dieux , et on l'anathématisait.
C'en était donc fait de la science , s'il n'eût existé au monde qu'une seule religion; l'homme, sans vdoute , n'aurait jamais pu vaincre tant d'obstacles qu'opposait une doctrine fausse mais ^révocable. Heureusement chaque peuple eut des dogmes particuliers; et la science qu'on proscrivait dans un pays comme infâme et sacrilège, était ailleurs cultivée avec soin. Les instituteurs du genre humain , ces sages qui lièrent les nations entr'elles par la philosophie , en parcourant les contrées les plus éloignées , recueillirent tout ce que le monde possédait de connaissances; et, par un zèle si louable, la piété à la fin rentra dans ses véritables bornes ; les facultés aveugles de la nature furent distinguées de celles de la divinité ; tous les mystères du monde se dévoilèrent successivement.