‹ De l'esprit des religionsChapitre 36 sur 222 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

. Que les Chrétiens eux-mêmes ont cru aux fables des

Payens.

La magie était une erreur particulière aux religions du premier âge ; il appartenait à une doctrine plus pure de faire apercevoir aux nations l'imposture grossière qui les gouvernait. Mais le christianisme qui, par sa profonde sagesse , paraissait devoir rendre cet important service , ajouta lui-même une foi indiscrète aux fables du temps , et s'occupa moins de démontrer l'impuissance de la science magique, que de lui chercher une cause qui pût s'accorder avec ses dogmes. Partout où s'établirent les Chrétiens, ils s'imaginèrent rencontrer des sorciers; et, aveuglés par les prestiges d'un art insensé , ils attribuèrent au Démon un pou-* voir qu'ils eussent eu honte d'accorder au vrai

Dieu. C'était par la même raison que les miracles étaient pris aussi par les Païens pour des sortilèges ; chacun jugeait selon sa religion et le génie du siècle.

Dès que l'Eglise fut persuadée que les enchantemens étaient une œuvre infernale , elle lança ses foudres , et contre les sorciers qui abusaient le peuple par leurs prestiges, et contre ceux qui y ajoutaient foi ; mais en condamnant un crime qui n'existait joint, elle prouva que son culte n'était pas moins environné de ténèbres que celui des peuples qu'elle anathématisait. Les rituels chrétiens donnent cependant le détail de toutes les cérémonies à observer dans l'excommunication des magiciens , et enseignent encore celles qui doivent arrêter les enchantemens et les maléfices. Les statuts d'un grand nombre d'églises ont eu principalement pour objet de réprimer la conduite des femmes perverties, que l'on supposait traverser pendant la nuit les airs avec les démons. Les Glossaires de Ducange ne sont remplis que de métamorphoses de sorciers en chiens et en loups— garous, pour tourmenter les malheureux qui ne veulent pas les suivre.

Les conciles ont plus d'une fois traité de semblables questions ; et Burchard , savant canoniste du treizième siècle , après avoir parlé des sorcières qui escortaient la souveraine des nuits , rapporte gra-

vement qu'une multitude de femmes se réunissent à ce cortège abominable , sortent de leurs maisons, quoique les portes en soient fermées , et courent dans les airs tuer, avec des armes invisibles , ceux qui ont reçu le baptême. Cette troupe , dit encore Burchard , arrache le cœur des Chrétiens pour le manger, et les fait revivre après avoir mis de la paille à sa place ; elle enlève du berceau les enfans qui sont rachetés du sang de Jésus-Christ , et les dévore.

On peut conclure de ces contes absurdes , qui néanmoins ont obtenu une place dans le livre des frites , et ont été le sujet de divers statuts , que la religion chrétienne a été elle-même subordonnée à une ignorance passagère ; que l'Eglise , qui est éclairée par le Saint-Esprit dans tout ce qui est dogme , avait encore besoin, lorsqu'il ne s'agit que de discipline , des lumières que la Divinité a répandues sur tout le monde.

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