CHAPITRE III
Que la différence de langage doit être regardée comme une des principales causes du Polythéisme.
Il devait encore se rompre un des anneaux de la grande chaîne , qui , dans le principe , unissait le genre humain. Des sensations pareilles et une communication intime avaient produit des expressions communes; dès que les hommes se dispersèrent, ils sentirentets'exprimèrent différemment. Les annales de la grande famille se perpétuèrent sous d'autres formes; lesprincipaux points furentautrementexpliqués , et la Divinité elle-même ne conserva plus le premier signe qui d'abord avait servi à la faire connaître ; elle fut désignée par des noms et des attributs nouveaux. La Providence eut un aspect plus terrible chez les habitans d'une contrée pauvre et stérile ; dans la misère et le délaissement affreux où ils se trouvaient , ils implorèrent plus particulièrement un Dieu miséricordieux et protecteur. Au milieu des régions fortunées de l'Asie, la divinité prit le caractère magnifique qui lui convenait ; aux symboles de la puissance on joignit
ceux de la fécondité. Ces qualités particulières furent exprimées par divers noms : chez un même peuple ils n'auraient été que l'expression d'un même être ; d'une nation à l'autre , quand le langage différa , ils n'indiquèrent plus que des divinités étrangères.
C'est ici la source des premières erreurs , et l'origine de l'intolérance. Les nations, qui savaient fort bien qu'elles avaient emporté avec elles des notions certaines de la divinité, crurent, lorsqu'elles la virent représenter sous d'autres traits et avec d'autres noms , que c'était un dieu inconnu et non le dieu de leurs pères. Chaque peuple était persuadé que lui seul honorait le vrai Dieu créateur de l'univers , et que le reste des hommes ne servait que des idoles : tous eurent raison , tous possédaient réellement la divinité ; il ne s'agissait que de s'entendre.