‹ De l'esprit des religionsChapitre 64 sur 222 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des Incarnations.

Les immortels , lorsqu'ils furent représentés sous les formes humaines , attirèrent bientôt l'attention des poètes. On sait que chez tous les peuples du monde il a existé, à côté de la langue vulgaire, une

langoe plus harmonieuse et plus hardie, destinée à chanter les héros, et à perpétuer te souvenir des belle* actions. Celle-ci ne servit pas seulement à conserver les principaux faits de l'antiquité profane , ce fut elle encore qui transmit , par de sacrés cantiques, l'histoire dogmatique du monde; et c'est à ce titre sans doute qu'on l'honora toujoun comme la langue des Dieux. Mais la poésie , soutenue dès sa naissance par la fiction , ne se borna point à célébrer les actes de la Providence , les poètes feignirent que les idoles étaient les images fidèles de la Divinité; et dès-lors, ouvrant à leur génie un champ plus vaste , ils commencèrent à raconter comment autrefois les Dieux s'étaient incarnés , comment ils avaient vécu dans le monde. Cette étrange invention, fondée sur des simulacres purement imaginaires , produisit les contes, les plus absurdes : il n'y eut pas un Dieu dont on ne chantât la naissance miraculeuse , les amours, les combats , les triomphes. Les Indiens et les Chinois rapportent un nombre prodigieux de ces incarnations : les Tartares citaient celles du Dieu La; les Egyptiens , de Cneph ; les Celtes chantaient le séjour de leurs Dieux en terre. Mais aucune nation ne porta cette extravagante doctrine aussi loin que les Grecs; won cofttens d'incarner tout l'Olympe d'une manière scandaleuse y et de prêter au père des Dieux , avec les formes de l'homme , ses

DBS RELIGIONS. lOg

penchans , et ses goûts dépravés , ils le figurèrent encore dans ses infâmes amours, transformé en cygne et en taureau.

Des récits aussi évidemment faux n'avaient point servi de fondement à la religion , et ils ne furent même associés au dogme que fort tard. Cependant un grand nombre de prétendus savans, de ces hommes plus curieux d'élever un système que d'en Techercber la vérité, ont déclaré hautement que les Dieux dont on déifiait les passions, dont on chantait les exploits , avaient réellement existé, qu'ils n'étaient autres que les premiers souverains des peuples. Cette opinion a été adoptée avec d'autant plus de facilité, qu'elle n'exigeait ni savoir, ni discussion ; mais elle doit prendre rang parmi les brillantes étymologies de semblables érudits , qui, ne pouvant découvrir l'origine des Celtes et des Gaulois, firent hardiment descendre ces nations des princes Celtus et Galius. Celtus et Gallus n'avaient pas plus donné leurs noms aux peuples de la Celtique et de la Gaule , que Jupiter , roi de Crète, qu'Odin, prince Scandinave, ou Bel, sou* verain d'Assyrie , ne furent les auteurs des religions qui ont consacré ces noms : les uns et les autres n'existèrent jamais que dans l'esprit de quelques doctes visionnaires , qui en firent leur inconnu.

Pour réfuter tant d'ignorance, il ne faudrait que rapporter ce que dit Plutarque à ce sujet ; que les

plus grands princes et philosophes dont l'histoire ait conservé le souvenir , n'ont jamais été pris pour des Dieux, quoique aucun ne Fait cependant plos mérité qu'Alexandre-le-Grand et Platon , et sans pour cela , dit-il , qu'on se soit avisé de les réputer Dieux un seul instant Cette réflexion est si juste , et porte en elle-même un tel caractère de vérité , qu'il n'est pas permis de croire plus long-temps à la déification d'un misérable roi de Crète , ou de Scandinavie. Et ne voyons-nous pas d'ailleurs l'époque où les poètes grossirent encore le nombre des fables ; où Homère , chez les Grecs , Ovide à Rome , créèrent pour ainsi dire un nouveau ciel ? Julien et Porphyre se plaignent eux-mêmes de ce qu'on a changé la belle nature des Dieux ? Or les hommes adoraient un Dieu avant de servir des Rois ; et quand ou retrouve une Divinité par chaque nation , il est impossible de s'imaginer que toutes se soient entendues pour tomber dans l'idolâtrie de leurs princes. Le culte n'eut donc jamais rien de commun avec l'hommage qu'on rendait aux souverains : il est évident que les temps seuls corrompirent la doctrine , et que le système d'incarnation fut une suite de l'établissement des idoles, et non ja cause qui les fît imaginer. En effet, n'est-il pas plus naturel de penser que les simulacres devinrent une cause d'erreur, qu'il ne le serait de croire que dans les temps reculés , où conséquem-

rit on avait des notions plus exactes de la Divii , on ait pu appliquer à des hommes les idées dimes qui font en général la base de tous les çmes ?

lia de l'esprit

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