‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 101 sur 115 · LA CHARITÉ MUTUELLE. — SON EXCELLENCE · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ MUTUELLE. — SON EXCELLENCE

La modestie est l'honneur des communautés religieuses; la vie commune, l'esprit de régularité en est la conservation

et la prospérité, l'obéissance la force, la chasteté la gloire, la pauvreté la richesse, et la charité mutuelle la joie et la féli* cité.

Quàm honum et quamjucuadum habitare fratres in unuml qu'il est doux, qu'il est délicieux pour des frères, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, de vivre ensemble, de se sanctifier ensemble et d'espérer ensemble, après l'exil, la béatitude de la patrie !

C'est alors surtout, quand les âmes et les cœurs ne font qu'un dans la charité, qu'il faut chanter le cantique de saint Bernard : « Religio, vita beata, vita angelorum ! verèclaus^ trunij verè religio est paradisus ! 0 vie religieuse, Ô vie vraiment heureuse ! vie angélique, vie céleste ! 0 cloître, ô sacré monastère ! ô camp de Dieu fortifié de toute part par la discipline sainte I vous êtes vraiment la maison du Très- Haut et la porte du Ciel ^ »

Nous allons traiter de la chaftté mutuelle, de son excellence et de ses œuvres. On est porté à s'écrier : Y a-t-il un sujet plus beau? Mais toutes les vertus religieuses sont si attrayantes, si aimables, si ravissantes, qu'en s'arrètant devant chacune d'elles, l'âme éprise est sur le point de dire : Y a-t-il un sujet plus digne de mon amour? Toutefois, il faut en convenir, la charité c'est la reine. Major aiUem horum est caritas ^.

Excellence de la charité. — La charité qui a Dieu pour objet et celle qui a notre prochain pour objet ne sont pas deux vertus distinctes, mais une seule et même vertu ; et cette vertu est une participation et une communication de ]t charité même dont Dieu nous aime et dont il s'aime lui-

IS. Bernard. Homil. in Evan^., Simile est regnum cœlovum homini mijotia» tttUFairol. lat., t. CLXXNIV, col. li;jiiiilcr opp. aliéna). — -il Cor., xiii, 13,

mOme. Le même feu divin et éternel qui embrase les personnes divines de la Très Sainte Trinité se répand sur nous, et ce feu c'est l'amour de notre Dieu, pour nos âmes. Mais ce même feu divin nous embrase d'amour pour Dieu et il se ré« pand ensuite sur nos frères, et nos frères sont également embrasés du môme feu d'amour pour nous, et ainsi le même ieu embrase et consume d'amour à la fois et en même temps, et notre Dieu qui en est le principe et nos âmes qui en sont l'objet, et toutes les âmes qui veulent se soumettre à son action sanctifiante ^ Voilà pourquoi saint Jean dit simplement : c Dieu est charité 2, » et pourquoi toutes les œuvres de Dieu : Création, Conservation, ^ Rédemption, Sanctification, Glorification, sont exaltées, dons les saintes Ecriture? en des milliers d'endroits, comme des œuvres de la charité de Dieu, et pourquoi encore le premier commandement c'est l'amour de Dieu, et pourquoi le second, qui est semblable au premier, est l'amour du prochain. Tout se résume donc dans la charité, tout s'achève et se consomme dans la charité. La foi tend à la charité, l'espérance aussi; toutes les vertus trouvent leur perfection en elle. Vouloir citer les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament et ceux des Pères, qui proclament cette ravissante doctrine, c'est impossible. « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui, dit saint Jean 3. » Et ailleurs il ne cesse de nous dire que la preuve certaine de notre amour pour Dieu, c'est notre amour pour le prochain *. 0 charité unique et incomparable! ô centre, ô repos, ô consommation, ô universelle union I quand aurons-nous la grâce de comprendre votre divine beauté ?. . .

1 s. Thom., n, 2, q. 23, 5; 25, 2 ad 1, et 3 ad 3; 24, 3 et 7, etc. — 1 1 JotD., n, 8. - 3 1 BpLrt., IV, 16. - * im., 20.

Contemplons-la, adorons-la, cette beauté divine, dans noti'e Dieu, notre Sauveur, notre Victime ; adorons-la dans son Cœur, dans ses actes, dans ses paroles.

Dans son Cœur :

<■ Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes i! » — « H nra aimé, dit saint Paul, et il s'est livré pour moi a; » — « il nous a aimés, dit saint Jean, et il nous a lavés dans son sang 3. » Son sacrifice a été universel, absolu; il est pour les siècles des siècles, et c'est son Cœur, fournaise d'amour, qui est le principe de ce sacrifice infini; et le feu de l'holocauste a été une idfinie charité... Que n'avons-nous le bonheur « de comprendre, ^yec tous les saints, quelle est l'étendue et la largeur, et l'élévation et la profondeur 4 » de cette charité incomparable du Cœur de notre unique et infiniment aimable Sauveur !

Contemplons-le, adorons-le dans ses actes.

Nous ne pouvons énumérer ici tous les actes d'amour'qu'il a faits pour nous depuis l'Incarnation jusqu'à cette heure, dans sa vie eucharistique; ni les anges eux-même ne le pourraient. Unissons-nous à eux, et surtout à Marie, la vraie et parfaite Victime du Sacré-Cœur, pour adorer et pour bénir. Mais arrêtons-nous un instant aux témoignages d'amour qu'il a daigné donner aux hommes, durant sa vie publique.

Jisus est en rapport avec différentes personnes , — ses ennemis : les pharisiens, les scribes, les soldatesques, Caïphe, Judas; —les pécheurs : Zachée, Madeleine, la Samaritaine, l'adultère...; — lesfaffligés : la veuve de Naïm, les pauvres, les lépreux...; — les petits enfants...; — enfin ses amis :

1 Paroles de N.-S. à la B. Margucrile-Maric. — * Galat., il, 20. — 3 Apoe., !,&. -«Spb.,111, 18.

Lazare, ses disciples, ses apôtres, et en particulier saiof Jean, saint Pierre.

Avec tous, quelle merveilleuse charité! — Avec ses ennemis les plus haineux, les plus acharnés, quelle humble patience! Avec les pécheurs, quelle indulgence et quelle facilité il pardonner! Avec les affliges, les malheureux, quelle commisération affectueuse et tendre! Il bénit les petits enfants et il les embrasse' ; il pleure sur Jérusalem ingrate, et sur la tombe de Lazare, son ami; il instruit, il soutient, il encourage ses apôtres ; il se contente de demander à saint Pierre, aui a tant reçu et aui Va renié, trois actes d'amour;

ût saint Jean renn<îA cmp cnn rnon^iv . <t Voila comment il ai-

mait^. » Il a aime jusqu'au delà de toute conception, jusqu"^

l'excès : In fi,nem delexits. .

^ Voyons maintenant les recommanaaïious gifil nous a faites de la charité, de'ia charité fraternelle et mulùèire/ûans ses paroles.

. C'était la veille de sa mort, après l'institution du Sûrement d'amour. Le malheureux Judas venait de quitter la salle du festin eucharistique, jèsus laisse alors son cœur s'épancher devant ses disciples fidèles, et il dit : « Mes enfants bien-aimés. ie qe suis nas nour longtemps encore avec vous (il parlait de cette présence sensible dont ils jouissaient en ce moment). Je vous donne un commandement nouveau qui est quft vou« vous aimiez les uns les autres; comme je fOus ai aimés, il faut que vous vous aimiez raumenement. — Les hommes connaîtront aue vous êtes mes aiscipies, si vous avez cette charité les uns à l'égard des autres'. » Quelles paroles ! voilà, si l'on peut ainsi dire, le complément

4 Et complexans eos benedicebat eos. Marc, x, 16, — -.' .-ii., \i, 36. -• tio»n.,xiH,l.-~*Ibid., 35.

de l'institution du Sacrement. Par l'Eucharistie, Jésus setaîf donné à ses apôtres, et maintenant, il voulait que par la chanté les apôtres se donnassent les uns aux autres, et ^rainsi tout aboutit et trouvât sa dernière consommation dans riimté d'une parfaite chante.

Jésus; dit : « Un commandement nouveau ;» pourquoi Trouve a z^ .' parce que, selon snmt Augustin, et après lui saint Bernard, par ce commandement il créait l'homme nouveau, l'homme de la grâce el non do la crainte; ï'honame selon son Cœur; — j)u bien enfcoV^i disent les interprètes, pour signifier un comraafîdemënt d'une excellence que les nommes n'auraient pu ïmàgmer; car Notre-Seigneur ajoute : « que vous vous aîmiêO^s ùn's les autres» comme je vous ai ai" mes. » Or. cet amour et cette charité, nul homme, en effet, n'aurait été capable, sans la grâce de Jésus-Christ, d'en fiire les actes parfaits ; il n'eût pas même pu en avoir l'idée.

JÉsu^ jiitencore nouveau, pour nous annoncer en quelque sorte les actes vraiment inouïs^ les actes de sublime héroïsme gue la charité fraternelle ferait faire phiâ tara à une multitude de saints : saint Paul, saint François Xavier, saint Vincent de Paul et tant d'autres \ »

« Je vous donne un commandement nOùTeau, > le comdement de mon Cœur, celui qui, s'il est accompli, suffira à tout 2, parce qu'il contient toute la loi^ : c C'est que vous

vous aimiez comme je vous ai aimés moi-même »

Quelle règle de l'amour mutuel des chrétiens ! Comment Jksijs-Christ nous a-t-il aimés? avec quelle tendresse, quelle abnégation, quelle générosité, quel dévouement? Saint

i Voir le commentaire de Corn. Lapierrc sur saint Jean, xm, 34, et sur le cliapilre n de sa !'• épîlre, verset 8.-2 Allusion à la réponse de saint Jean, dan:^ ^-« ▼ieillesse : « C'est le précepte du Seigneur, et si vous u'accomplissez que celui- là| t'est assez. > -^ 3 Rom.^xiu, I9,

LA VIE DE COMMUîf ALTÉ €1%

Jean résumera tout plus tard en ces grandes et sublimes paroles : « Nous savons jusqu'où est allée la charité de notre Dieu : il a donné mônie sa vie pour nous ; et nous, à notre tour, par conséquent, nous devons ôtro prAts à donner notre vie gour nos frères*. »

Le doux Sauveur dit encore : « Les iminnirs cnuiiciiuuiit que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. » Voilà le signe caractéristique, voilà l'infaillible marque que nous sommes à Jésus-Christ, que nous sommes ses disciples, ses amis, ceux qu'il reconnaîtra lui-même comme étant véritablement les siens, devant son Père et devant les

anges, au jour du jugement : « Si vous vous aimez les uns les autres. »

Il ne dit pas : « Si vous faites des miracles, si vous entrepreuez de grandes œuvres, si vous avez une grande réputation de sainteté; » mais : <c Si vous vous aimez les uns les autres. »

Quel enseignement! Soyons surpris, après cela, v^e les apôtres aient tant et si fréquemment insisté, dans leurs épîtres aux premiers fidèles, sur la charité mutuelle ! Est-il à propos de citçr cette multitude de textes de saint Pierre, de saint Jean, de Saint Paul ? Il faut y renoncer, pour éviter de donner à ce chapitre une extraordinaire étendue; mais ce qu'il faut constater, c'est la fidélité avec laquelle les disciples des apôtres répondaient à leur enseignement et à la grâce qui découlait plus sensible alors, de l'entretien du cénacle. UEsprit-Saint a fait de leur charité ce magnifique éloge : « La multitude de ceux qui croyaient à l'Evangile, n'avaient qu'un cœur et qu'une âme"**. * Le commentateur

tlEp.,u»,16.-*Act..iv,3i.

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ajoute •: « Ils n'étaient qu'un, parce qu'ils se réunissaient tous dans la charité du Christ, qui est un*. »

Saint Augustin, nous ramenant au sujet particulier qui est celui de cet ouvrage, fait remarquer que c'est d'une manière éminente parmi les Religieux, lesquels sont appelés moineSj c'est-à-dire des hommes qui sont un, que cette parfaite union des âmes et des cœurs se réalise*. — Nous allons voir la vérité de ses paroles, dans l'exposition de la pratique de la charité mutuelle, parmi les âmes consacrées à Dieu.

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