CHAPITRE II
i'esprit essentiel de la vie religieuse
CONSISTE A tendre A LA PERFECTION DE LA VIE DE VICTIME
Tout Chrétien est victime. 11 l'est en vertu de son Baptême. 11 est victime de Dieu avec Jésus, comme Jésus, selon toutes les fins du Sacrifice de cet adorable Rédempteur. Voilà la
1 Rom., XII, !• — 2 Boisuet, Médit, sur l'Evang., la Cène, deuxième partit^
Térité fondamentale que nous ne pourrons jamai? assez méditer, parce qu'elle nous révèle et notre véritable gloire et l'admirable caractère de notre état de grâce et les obligations qu'il nous impose.
Mais, nous l'avons insinué dans le chapitre précédent, s'il est certain que tout Chrétien est victime, il est vrai aussi que tout Chrétien n'est pas tenu de tendre à la perfection de la vie et de l'état de victime. Il lui suffit, pour ne pas déchoir de la grâce reçue au saint Baptême, d'observer les commandements. Dieu ne lui demande pas davantage; et le Chrétien qui est fidèle à sa sainte loi est vraiment victime devant sa Majesté sainte, mais il est victime imparfaite.
Or, au-dessus de cet état ordinaire et imparfait, il y a un état plus saint, une vie de perfection, dans laquelle l'heureux fidèle qui s'y engage ne se contente pas de l'accomplissement exact des commandements, mais il tend généreusement à la pratique des conseils. Notre-Seigneur, en effet, ne nous a pas seulement rappelé durant sa vie, les préceptes que nous avons à observer, mais il nous a aussi proposé des conseils à suivre. Ces conseils sont contenus dans le saint Evangile. Ils se rapportent à diverses vertus; mais les principaux sont ceux qui recommandent la pratique parfaite de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance.
Quand' cette pratique généreuse est promise à Dieu, non par une simple résolution et bonne volonté intérieure, comme tout chrétien fervent vivant dans le monde peut l'avoir, mais par vœu, dans une communauté approuvée parl'Egliie, e'ie constitue l'état religieux; et le pieux fidèle qui s'eiigage dans cette vie surnaturelle est réellement dans un état de tendance k la pratique de la perfection chrétienne Ce qui
lî IITRE PREMIER
signifie évidemment que son état sera celui d'une âme qu! s'avance, avec une ferveur toujours plus grande, dans la voie de l'immolation et du sacrifice. Comme chrétien, il est victime; comme Religieux, il tend à être victime parfaite.
Heureux état, qui fait l'admiration des anges et la consolation des Cœurs de Jésus et de Marie! La perfection à laquelle est appelé le Religieux ne s'acquerra pas en un jour, et il n'est pas tenu de la posséder dès son entrée en religion; mais chaque jour il tendra vers ce but, 11 aspirera à gagner ce riche trésor. Les saints vœux, les saintes règles, et cette multitude de moyens qui s'offrent à chaque pas au Religieux fervent, le serviront efficacement pour atteindre son but, et il l'atteindra; et Dieu sera glorifié en lui, et ce Dieu de bonté, voyant en ce Religieux fidèle l'image de Jésus, dira avec joie devant ses anges : « C'est ici mon fils bien-aimé en qui je mets mes complaisances ^. »
Certes, c'est beaucoup dire, et cependant rien n'est plus simple que la vérité que nous énonçons ici.
Mais cette ressemblance avec Jésus, qui fait la joie du Père, n*est si parfaite que parce que le vrai Religieux est, comme JÉSUS et avec Jésus, Victime parfaite devant Dieu. Car c'est dans son état d'Hostie que Jésus rend à son Père toute la gloire qu'il mérite et qu'il devient l'objet de ses parfaites complaisances. C'est donc aussi dans cet état de Victime où la profession met le Religieux que celui-ci devient et la fidèle ressemblance de Jésus, et l'objet des complaisances du Père.
Le Religieux parfait (c'est-à-dire celui qui répond vérita* blement à sa vocation) sera donc une victime oarfaite.
*MaUh., XVII, s.
HOTIFS ET EXCELLENCE 13
Ici, nous nous arrêtons un instant, pour laisser parler les personnages les plus autorisés à continuer ce discours, et nous verrons comment leurs sentiments et leur doctrine coDfîrment les vérités que nous venons d'exposer.
Saint Augustin, qui fournit dans son beau livre de la Cité de Dieu des textes si remarquables snr notre union à Notre- Seigneur dans sa vie de Victime, dit expressément : « L'homme qui, étant consacré et voué à Dieu, meurt au monde et ne vit qu'à Dieu seul, est véritablement un Sacrifice t. » Ce texte est formel. Evidemment, il s'agit ici du Religieux.
Dans l'ancienne loi, dit saint Grégoire le Grand, on immolait la chair d'une victime étrangère; mais par l'obéissance, on immole sa propre volonté ^. » Ces paroles sont surtout Traies de l'obéissance religieuse. Voici ce que le saint Pape dit de la pauvreté :
« Un homme a résolu de donner aux pauvres tout ce qu'il possède; il ne se réserve rien; de quel nom appelleronsnous son dessein? C'est un holocauste. Sa dévotion lui fait offrir un sacrifice parfait, car qui dit holocauste dit sacrifice universel. En effet, ceux qui donnent et offrent tout a Dieu, tout ce qu'ils ont, tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils aiment, ceux qui ne se réservent absolument rien, mais qui immolent au Seigneur leurs sens, leur langue, leur vie, en un mot tous les biens qu'ila en ont reçus, ceux-là offrent à Dieu l'holocauste le plus parfait 3. » Ainsi parle le saint Pontife. Evidemment, c'est l'état et ce sont les dispositions du vrai Religieux qu'il décrit ici."
i s. Aup., de Civ. vei, lib. X, cap. vi {Patrol. lat., t. XI.T, col. 283). — « Mornl., lib. XXXV, cap. Xiv, n* 58, al. c. X fPalroI. lai., t. LXXVI, col. 7^5), ^ 3 Super Erech. hom. XX (Patrol., t. LXXVI, col. 1937-39).
Ailleurs, traitant de la chasteté, qui est la matière du troisième vœu de religion, il dit : « 11 y en a qui, s'étank voués et consacrés à Dieu, sont arrivés à un tel degré de perfection que, par la volonté généreuse de garder la chasteté, ils sont devenus en quelque sorte inébranlables dans leur esprit et dans leur chair. Certes, ceux-là, par la vie qu'ils mènent, sont un véritable holocauste ^ »
Ainsi, la profession de l'obéissance, de la chasteté, de la pauvreté, constitue le Religieux dans un état de parfait Sacrifice, puisque c'est lui-même et non un autre qu'il immole par cette profession.
Après saint Grégoire écoutons saint Thomas d'Aquin, que tout le monde considère comme Thonneur et la gloire de la théologie.
« On appelle Religieux, dit-il, ceux qui se dévouent totalement au service divin et qui s'offrent à Dieu comme un holocauste. En effet, l'état religieux peut être considéré comme un holocauste par lequel on s'offre à Dieu tout entier, avec tout ce que l'on possède. On offi'e à Dieu les biens extérieurs par le vœu de la pauvreté volontaire ; on lui consacre le bien de son propre corps, principalement par le vœu de continence ; enfin, on lui offie totalement le bien de l'âme par l'obéisssance, puisqu'on lui fait de la sorte le sacrifice de sa volonté propre^. »
Ainsi parle le Docteur angélique. Le P. Saint-Jure, qui rappelle ces paroles dans sou excellent livre : l'Homme religieuXj développe davantage son sujet comme il suit a ;
l Super Ezech lioni. XX CPfltJoI, 1. LXXVI). — i II , II, q. 186,«rt. 1, fc art. 7, c — 3 Liv. I, chap, iv, g 2.
MOTIFS ET ÊXCELLENCJB 15
« Le Religieux se fait par ses vœux une hostie do louanges à Dieu; et, pour qu'il les exécute, il faut qu'il ?ive en esprit de victime, à l'exemple de Notre-Seigneur, de qui saint Paul dit qu'étant Souverain Pontife, «il s'est offert lu i- « même comme victime immaculée pour être sacrifié à Dieu 8on Père^ » Et dans un autre endroit : « Jésus-Christ nous « a aimé, et, pour témoignage de son amour, il s'est offert « pour nous à son Père en odeur de suavité^; » de sorte qu'il a été dans cette grande action et le Prêtre et la Victime, l'offrande et l'oblation, comme saint Augustin le remarque 3. Or, pendant toute sa vie, il a porté cette disposition de Victime, et il a fait toutes ses actions dans cet esprit.
« Le Religi(?ux doit se former sur cet excellent modèle, se regarder comme une victime consacrée par ses vœux au service de Dieu et à son honneur. 11 doit agir dans cette vie et exercer toutes ses œuvres, avec cette impression et cette intention d'hostie, se rendant par amour, comme Notre- Seigneur, Prêtre et Sacrificateur de soi-même, pour sacrifier à Dieu ses pensées, ses opinions, ses volontés, ses désirs, ses sentiments, ses commodités, et généralement tout, ne faisant plus rien que comme une victime destinée à la mort pour la gloire de Dieu, et mourant actuellement à tout, selon la parole mystique de saint Paul : « Je meurs tous les joui's^.» Voilà comment le religieux doit accomplir ses vœux. *
Ces enseignements des hommes de Dieu les plus versés dans la science de la vie religieuse sont formels. Mais ne nous lassons pas. Ecoutons le doux saint François de Sales. Il écrit à une jeune professe :
1 Hebr,, ix, 14. — 2 Ei)h. V, 2. — 3 In Ps., LXiv. — A I Cor., xv, 3i.
i6 LIVRE PREMIER
^ Or sus, ma très chère fille, enfin vous voua sur l'dute. sacré, en esprit, afin d'y être sacrifiée et immolée et même consumée en holocauste devant la face du Dieu vivant i. »
Une autre fois, s'adressant à une prétendante, il lui dit :
c Mais, nia très chère fille, il faut que je vous dise que vous voilà doucement toute morte au monde et le monde tout mort en vous. C'est une partie de l'holocauste ; il en reste encore deux : l'une est d'écorcher la victime, dépouillant votre cœur de soi-même, coupant et tranchant toutes ces menues impressions que la nature et le monde vous donnent, et l'autre de brûler et de réduire en cendres votre amourpropre et convertir tout en flamme d'amojjr céleste votre chère âme 2. »
Quel langage ! S'attendait-on à un enseignement aussi austère de la part du doux et indulgent Evêque de Genève ! Ah 1 c'est que pour lui, comme pour tous les saints, la vie religieuse est une vie d'immolation perpétuelle ; immolatioa sans réserve, sans espérance aucune de quitter jamais l'autel du sacrifice. Ce que le saint Evêque écrit en particulier à quelques Sœurs de sa chère Visitation, il le prêche à toutes dans ses entretiens de communauté.
« Il faut savoir, dit-il, comment et ce que c'est que d'être Religieuses. C'est être reliées à Dieu par la continuelle mortification de nous-mêmes et ne vivre que pour Dieu seul. Car il ne faut point dire à celles qui entrent en religion qu'étant Religieuses, Notre-Seigneur les conduira sur la montagne du Thabor, pour dire avec saint Pierre : « 11 fait bon ici. » Au
1 Œuvres, »;Hiiioii Vives, t. Xî, p. 332 (latlre cxxxix). — 2 Œuvrtt, etc*, édilion Vives, t. X, \>, zbi (lellre clxxxy, k M" de Frouville).
contraire, on leur dit, soit qu'elles veuillent faire profession ou entrer au -noviciat : « Il vous faudra aller sur le mont du Calvaire pour vous y crucifier continuellement avec Notre- Seigneur ; il vous faudra crucifier votre entendement, afin de restreindre toutes vos pensées, pour n'en admettre volontairement aucunes que celles qui vous seront marquées selon la vocation que vous choisissez. Il faudra de même crucifier votre mémoire, pour n'admettre jamais aucun ressouvenir de ce que vous avez laissé au monde. Il faudra enfin que vous crucifiiez et que vous attachiez à la croix de Notre-Seigneur, votre volonté particulière , pour ne . vous en plus servir à votre gré, mais il vous faudra vivre en parfaite soumission et obéissance tout le temps de votre vie*. »
Le saint Fondateur disait encore pins expressément à ses chères filles du premier monastère de Paris, qui recueillirent religieusement ses paroles : « Pourquoi pensez-vous, mes filles, que Dieu vous a mises au monde et surtout appelées à la sainte religion, sinon afin que vous y soyez des hosties d'holocauste, pour être tout le temps de la vie des sacrifices d'oblation à sa divine Majesté, et des victimes qui se consument chaque jour en son saint amour? »
Dans le siècle même oiî le saint Evêque de Genève ouvrait a une multitude d'àmes l'asile si doux de la Visitation, le célèbre abbé de Rancé réformait la Trappe et la remettait à sa ferveur et à son austérité pirsîJières. Certes, cer» deux œuvres étaient bien différentes l'une de l'autre. Mais le langage du saint fondateur et de l'austère réformateur est le même.
* Entretiens spirituels, entretien xx . vnrioit -ned 'Sermon sur l'Annonc*A^ lion, v<^rsus med.
« La consécration des vœux, dit celui-ci, est à propremenè parler rimraolation d'un holocauste qui ne souffre point de restriction ni de réserve *. » Ces paroles pourraient être l'épigraphe de son beau livre sur la Sainteté et les devoirs de la tie monastiqUê
Le langage et l'esprit des hommes animés de l'esprit de Dieu ne varient pas. L'auteur de Vlmitation a dit cette brève tnais grande parole ; <r En vérité la vie du véritable raoino, c'est la Croix ^. » Et, qu'est-ce que la Croix, sinon l'autel de la victime?
Nous ne citons pas davantage le témoignage des saints. Du reste, plusieurs de leurs maximes reviendront dans le cours de l'ouvrage. Terminons ce chapitre par cette belle sentence, qui est dune des plus admirables servantes de Jésus-Christ a notre époque, la Révérende Mère Emilie de Rodât, fondatrice de l'Institut de la Saintf^-Famiile, à Villefranche de Rouergue. Elle disait à ses pieuses niles ■ « C est surtout en sa qualité de victime que Jésus est notre modèle ; et ce n'est qu'en le suivant sacrifié pour nous unir h Dieu, que nous pourrons devenir ses véritables épouses^. >
i Ve la saitïietéet des devoirs de la vie monasUque, cliap. i, 1 4. -^ * Liv. III, chap. LVI. — 3 L'Esprit de la R. M. Emilie, jiar M. l'abbé Barllic, t. Il , ji. GO. Nous aurions pu citer, en confirmation de la vcritc qui est exposée dans f.c rhapitre, un grand nombre de RcgleM, Constitutions ou Directoires (appât tenant aux instituts les plus divers : contemplatifs , voues aux œuvres de zèle, .lu '.ciii des malades, à l'éducation des cnfjints, etc.) qui recommandent, ou cxprcsî<ém(.'i» ou en termes équivalents, au Religieux, à la Religieuse , membre de l'Institut . 'i-^ se considérer comme une hostie, un holocauste, et de vivre de la vie de victime devant Dieu. Mais nous n'avons pas fait ces citations, bien que ce fût notre premier dessein et que nous en eussions déj?! recueilli un certain nombre ; premièrement , parce que, chaque Institut sachant très bien ce iiuc portent ses Règles , Conslitu»