EXCELLENCE DU SACRIFICE QUE LE RELIGIEUX OFFRE A DIEU
L'excellence du sacrifice que le Religieux ofl're à Dieu ressort de ce qu'il est lui-même la victime offerte ; et ainsi soq
sacrifice nous apparaît l'ofTit ude la plus précieuse, la plus honorable, la plus universeib. C'est encore la réflexion du grave et judicieux Bourdaloue qui va ici nous servir de guide. Voici ses paroles* :
I. — Le sacrifice que le Religieux fait de lui-même est l'off'rande la plus précieuse. Je dis l'offrande la plus précieuse, non point absolument et en soi, -mais par rapport à celui qui la fait. A me considérer moi-même tel que je suis et dans le fond de mon être, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne dois me compter pour rien ; mais ce rien après tout, c'est ce que j'ai de plus cher, puisque c'est moi-même, et qu'à tout être, rien après Dieu n'est plus cher que soi-même. Quand donc je me donne moi-même, je fais de ma part le don le plus grand. Autrefois, Abraham reçut de Dieu l'ordre d'immoler son fils Isaac ; et il se disposa à obéir. Il se rendit sans hésitation ni murmure sur la montagne que l'ordre divin lui avait désignée, pour consommer ce douloureux sacrifice. On sait le reste et comment le Seigneur récompensa cette obéissance héroïque.
Or, sans prétendre rabaisser en aucune manière un sacrifice dont la sainte Ecriture a tant exalté le mérite et que Dieu récompensa si magnifiquement, il est vrai cependant qu'Abraham, en sacrifiant Isaac, ne se sacrifiait pas luimême ; et il en faut toujours revenir à la maxime de l'Evangile « qu'il n'y a point de sacrifice pareil à celui de donner
1 Presque tout cfc qui ?uit est emprun lé à son opuscule : De l'Elat religieux. Il y a tant d'aulorité clans tout cequ'onseigne le colôbro Jésuite, ijue nous ptusous fu'il faut recueillir avec bonheur de tels enseig'ieiueuts.
sa vie pour ses amis », et de se donner soi-même. Et voilà l'avantage inestimable du Religieux. 11 s'immole, lui-même, il s'immole tout entier. Il immole son corps, suivant cette parole de saint Augustin : « Notre corps est un sacrifice lorsque nous le mortifions par la tempérance, si nous le foisons pour plaire à Dieu* . » Et il immole aussi son âme ; et à ce propos le saint Docteur ajoute : « Mais si le corps doni l'âme se sert comme d'un instrument et d'un esclave est ua sacrifice, quand elle rapporte à Dieu le service qu'elle ea retire, à plus forte raison nous devons appeler l'âme ua sacrifice lorsqu'elle s'offre à Dieu, afin qu'embrasée de soa amour elle se dépouille d^ toute concupiscence du siècle, et soit comme renouvelée par sa soumission à cet être immuable. »
C'est donc justement que nous disons que le sacrifice du Religieux est l'offrande la plus précieuse à Dieu.
II. — Il est aussi l'offrande la plus honorable à sa Majesté sainte. — Comment cela? par la raison que c'est l'offrande la plus précieuse. Il est évident en effet que le prix de la victime donné toute sa valeur au sacrifice, et que c'est suivant cette valeur que celui à qui le sacrifice est fait en est honoré. Dans l'ancienne loi on offrait à Dieu les fruits de la terre, on lui offrait le sang des boucs et des taureaux. Il ne rejetait point ces victimes ; il voulait bien les accepter ; mais, en vérité, de telles victimes étaient-elles dignes de Lui, dignes de son Etre souverain ? Aussi ne manque-t-il pas de témoigner à son Prophète que des sacrifices si impar-
i s. Aug., Civ. Dei, lib. X, c. vi (Patrol. lat., t. XLI , col. 701).
faits ne peuvent le satisfaire pleinement*. Que désirc-t-il donc, ceDiEL- à qui tout appartient? Ce qu'il désire, ce qu'il attend de nous, c'est que nous soyons nous-mêmes les victimes de notre propre sacrifice; et c'est ce désir et cette attente qu'exprime saint Paul, quand il dit: « Je vous iipplie par la miséricorde de Dieu de faire de vos corps une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu, et de lui rendre ainsi un hommage spirituel^. »
Platus, dans son livre intitulé : du Bonheur de la vie religieuse^ s'arrête à ce texte, et il dit ^ : « Il me semble que saint Paul a très bien décrit la nature et la dignité de cet holocauste intérieur, le seul qui soit digne de Dieu, quand il l'appelle hostie vivante, sainte^ agréable a Dieu, et un hommage spirituel. Il déclare en effet par ces paroles que ce n'est pas la chair seule qui est offerte^ en sacrifice, mais encore la volonté et la raison. 11 la nomme hostie, parce qu'il faut qu'elle meure ; mais il njoute vivante, pour exprimer que ce genre de mort n'est pas tel qu'il ôte la vie, puisque au contraire il la conserve d'une manière admirable. Enfin, il la nomme sainte et agréable a Dieu, parce que, de toutes les choses de ce monde, rien ne lui plaît davantage que l'âme qui s'immole elle-même devant lui. Et, en effet, si les holocaustes du premier Testament étaient de si suave odeur en sa présence, bien qu'on n'offrît à sa Majesté que la chair d'une génisse ou d'un autre animal, combien plus noble plus méritoire, et par conséquent de plus suave odeur, est l'offrande que nous faisons de nos cœurs et de nos âmes! >
» Ps., IV, 9-13. — 2 Rom.,xu, {. — ^ De bono status rcligiosi, part, II, cap. XV.
Or, c'est là l'offrande, du Religieux, dans son sacrifice, offrande la plus honorable à la divine Majesté.
m. — Mais c'est en même temps l'offrande la plus universelle. Le Religieux se donne et se sacrifie tout entier, sans réserve, — tout entier présentement, au moment de son immolation, — tout entier pour toujours. Admirons l'uni-versalité de cette immolation qui s'étend à tous les biens et à tous les instants de la vie de celui qui s'offre et s'immole.
Il y a trois sortes de biens : biens de la fortune, biens du corps, biens de la volonté. Ils sont tous sacrifiés : les biens de la fortune, par lé vœu de pauvreté, — les biens du corps, par le vœu de chasteté, — les biens de la volonté, par le vœu d'obéissance. Et si le Religieux embrasse ses vœux nonseulement quant à. la matière propre à chacun d'eux, mais encore à l'esprit et aux dispositions surnaturelles qui sont la fin des vœux (et c'est là qu'il doit tendre, comme nous l'expliquerons plus tard, s'il ne veut pas rendre illusoires les engagements qu'il contracte), si le Religieux est véritablement pauvre extérieurement et intérieurement ; si sa chasteté va à mortifier tous ses sens et toutes ses convoitises ; si son obéissance n'a point de réserve ni de limite, — l'excellence, la sainteté, la sublimité de son immolation est vraiment Inexprimable. Il est mort et il est vivant, mort à tout l'humain, vivant à Dieu. C'est une étrange merveille, dit Platus^, qui n'a pu se trouver dans les sacrifices anciens, et qui se trouve dans le nôtre suivant cette pensée de saint Paul : qu'une mort réelle est jointe à une vie véritable.
1 De bono status religiosi, ubi supra.
« Vous êtes morts, dit-il, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ *. » De manière que ni la raoft ne ravit la vie, la véritable vie, ni celle-ci n'empêche la mort ; parce que si la mort n'intervenait, ce ne serait pas un vrai holocauste, et si la vie ne demeurait, on ne pourrait être à Dieu, et le servir. Mais l'une et l'autre sont jointes et unies, et c'est ainsi, dit saint Grégoire le Grand, que d'un côté il y a Téritablement une hostie qui est l'homme mourant au monde, et de l'autre il y a une hostie vivante, qui est le même homme appliqué au service de Dieu ^.
Quel heureux état que celui du ^Religieux voué et consacré à Dieu ! Le feu du sacrifice le pénétrant tout entier, il n'y a plus rien en lui qui ne soit un principe de gloire et d'honneur pour Dieu ; on dirait qu'il participe à l'état des saints dans le Ciel, oîi les Pères nous disent que les Elus sont victimes, tout embrasées du feu de l'Esprit-Saint et consommées dans la perfection de l'état d'hostie ^ . Le dehors paraît encore tout terrestre, mais la vie intime est toute céleste et divine.
L'universalité du sacrifice apparaît encore en ce qu'il s'étend non-seulement à tous les biens, mais encore à tous les instants de la vie. « Car il n'en est pas du sacrifice religieux comme des autres sacrifices qui, sur l'heure et dans un espace de temps très court, se consomment par l'entière consommation de la victime. Le Religieux tout sacrifié et tout immolé qu'il est, subsiste encore et peut avoir une
1 Coloss., m, 3.-2 Hora. ult. in Ezech. {PatroL, t. LXXVF, col. 1060-1070). — 3 Nous avons prouvé celte vérité dans le livre de l'Union à J.-C. dan* sa Vie d4 Victime, chàp. xuu
nombreuse suite de jours à remplir, mais arec cet avantage que chaque, jour il peut aussi renouveler son sacrifice'. » Il le renouvelle en effet à choque action qu'il fait, soit parce que l'obéissance règle et dirige ses moindres mouvements, soit parce qu'en réalité, en vertu de ses vœux, toutes ses œuvres peuvent être considérées comme des œuvres de religion, soit enfin parce qu'étant établi et fixé par sa profession, sur l'autel du sacrifice, il ne peut, sans désordre et sans une sorte d'apostasie, faire autre chose que ce qui convient h la victime, c'est-à-dire les actes d'un perpétuel sacrifice. « Car, ajoute Bourdaloue^, être victime, j'entends victime de Dieu, et l'être par état, c'est n'être plus à soi, ne plus disposer de soi, n'avoir plus aucun droit sur soi, et n'en plus prétendre ; c'est être uniquement au pouvoir de Dieu, ne plus dépendre que de Dieu, ne plus agir que selon les ordres de Dieu et ses adorables volontés, par quelque organe ou de quelque manière qu'il nous les fasse déclarer ; c'est être dans un état de mort, et, comme un mort, se laisser conduire, gouverner, placer au gré de Dieu et des puissances supérieures à qui Dieu nous a soumis ; de sorte que chaque jour nous puissions dire avec l'Apôtre et dans le même sentiment que l'Apôtre ; Seigneur , tout le jour nous sommes livrés h la mort pour l amour de vous, et à chaque moment nous sommes regardés et nous nous regardons comme des victimes qu^on immole^.
c Vue admirable pour l'àme religieuse . Je suis une victime de mon Dieu. Vue capable de la soutenir dans toutes les observances, quelque pénibles qu'elles soient et quelques
1 Bûurdaloue, De l'Etat religieux. — 2 Ibid. — 3 Rom., viii, 36.
cfTorls qu'elles demandent. Dans cette considération, h quoi n'cst-ellc pas préparée ? S'il taut prier, veiller, travailler, s'humilier, #e mortifier, aux dépens de son repos, de sa santé, de toutes ses inclinations et à quelque prix que ce puisse être, rien ne l'étonne, quand elle pense que c'est en tout cela qu'elle est victime. Et cette qualité la touche d'autant plus qu'elle voit tant de malheureux pécheurs se faire les victimes de leur ambition, de leurs plaisirs, les victimes du monde qui les tyrannise et qui les perd ; au lieu qu'étant la victime de Dieu et d'un saint amour, elle est la victime de son devoir, la victime de sa perfection, la victime de son salut, la victime de l'éternelle félicité qui lui est réservée et qu'elle s'efforce de mériter. »
Telle est l'excellence de notre sacrifice et la perfection admirable de notre vocation : excellence et perfection trop peu connues; car, si elles l'étaient comme il convient, y aurait-il encore des âmes tièdes et languissantes dans un état si saint et plutôt digne du ciel que de la terre?
Le sujet du chapitre suivant semble élever plus haut encore nos vues et nos conceptions sur la sublimité de l'état religieux.