RAPPORT DE CE TITRE A CELUI DE VICTIME
Les martyrs ont toujours été considérés comme des victimes parfaites ; sans doute à cause de la ressemblance admirable de leur mort avec celle de Notre-Seigneur, la Victime adorable, mourant sur la croix et répandant son sang par amour. Origène, un des plus anciens Pères, considérant que tous les chrétiens sont victimes et les distribuant en diverses classes, met les martyrs au premier rang. Prima martyrum hostîa^. Un autre Père non moins célèbre, saint Cyprien, qui vivait au milieu du troisième siècle, adresse de très belles paroles à plusieurs évêques et prêtres qui étaient condamnés, pour la cause de Jésus-Christ, à travailler dans les mines. Ces saints confesseurs de la foi se considéraient comme dignes de compassion, parce qu'ils étaient privés de pouvoir offrir le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ. Le 'saint docteur leur écrit •
« Non ! Frères bien-aimés, ne croyez pas qu'il y ait quelque dommage à encourir pour votre religion et votre fci, de ce que vous ne pouvez plus célébrer et offrir les divins
* Ap. Cora. a Lap. in illud Rom., xii : Obseero voi, etc.
MOTIFS ET EXCELLENCE dîJ
gacrîrices. Vous célébrez en vérité, et vous offrez à Dieu un sacrifice à la fois précieux et glorieux, un sacrifice qui contribuera grandement à vous faire obtenir les récompenses célestes, l'Ecriture disant et affirmant qu'une âme affligée est a>n sacrifice devant Dieu, et que Dieu ne méprise pas un cœur contrit et humilié. Or, c'est le sacrifice que vous offrez à Dieu et que vous célébrez sans jamais cesser, et la nuit et le jour, étant vous-mêmes les victimes de Dieu et vous présentant devant lui comme des hosties saintes et immaculées, suivant cette exhortation de l'apôtre : Je vous supplie par la miséricorde de Dieu de faire de vos corps une hostie vivante, sainte et agréable a Dieu^. »
Ainsi parle le saint évêque aux martyrs. A ses yeux, ils sont victimes devant Dieu, et ils le sont si bien, leur sacrifice est si agréable à la divine Majesté, qu'ils ne doivent pas regretter de ue pouvoir offrir l'adorable Victime elle-même, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
La sainte Eglise dit aussi dans l'office des martyrs : « Le Seigneur a éprouvé ses élus, comme on éprouve l'or dans la fournaise, et il les a reçus comme des holocaustes éternels 2. »
Voilà la gloire des martyrs. Ils sont victimes de Dieu et leur holocauste est d'une odeur suave comme celle d'un holocauste éternel.
Or les Religieux sont aussi victimes de Dieu et victimes parfaites. C'est le premier rapport qu'ils ont avec les saints
1 s. Cypr., Epist. Lxxvn {Patrol. lat., t. IV. col. 417). — 2 OfT. plurim. marlyr., 1 nocl. Paroles cnipruiitéus au liv. de la Sagesse, xiii, 6. Voir le Comment, de Corneille Lapierre.
martyrs. Il y a un second rapport plus spécial qu'il nous tnut considérer et admirer. iMais ici l'abondance des matières, dans un sujet qui cependant semble stérile, nous embarrasse. ÎVous voudrions citer les auteurs spirituels, parce que c'est aux hommes de Dieu qu'il convient de céder le plus souvent possible la parole, et ces hommes éclairés delà vraie lumière sont très nombreux. Les anciens Pères du désert, les doc^ teurs de l'Eglise, les auteurs plus récents se sont occupés de ce sujet, et chose étonnante ! non-seulement ils ont dit que le Religieux fervent est comparable à un martyr, mais encore en général ils donnent la préférence au Religieux sur le martyr. Nous entendons en ce peu de mots saint Antoine, saint Jean Climaque, saint Paphnuce, saint Jérôme, saint Augustin, saint Bernard, Thomas à Kempis, Rodriguez, Platus, sainte Thérèse et enfin gfînt- Ff^ncois de Sales i.
1 s. Ant. in ejus vila a S. Athan. scripta; S. Joan. Clim. grad. 4; S. Paph. in vilis Palriim. S. Hieronym, Epist. cviii (Patrol. lat., t. XXU.col. 905)-, S. Augustin, seriTi. 259, de Temp. (Schram., Theol. myst., p. ii , g 387); S. Bern., serm. \, de Omnib. SS. Stiti. 30 in cant. Serm.deOot. Pas,; Rodriguez, Perfect. chrét. et relig.; Plaïus, De lono stat. relig., pari. II. cap. xii ; Sainte Térèse, Vie par elle-même, chap. xxxi. Puisque nous ne devons pas ciler ici saint Bernard, rapportons au moins le trait suivant emprunté à sa vie. Il exprime mieux que tous les discours la pensée du sjiint religieux, — Il rencontre un jour une grande foule qui accompagnait un insigne criminel au lieu de son supplice. Tout ^ coup, inspiré du ciel, il fend la presse, se précipite au-devant des exécuteurs et leur demande ce malheureux, disant qu'il veut le faire mourir, et d'une mort bien autre* ment longue et douloureuse que celle qu'on lui prépare. Tout le monde est élunné de ce langage, et on appelle le prince Thibaud qui seul pouvait répondre au saint et le satisfaire. Le prinre arrive et, pensant que saint Bernard voulait demander la grâce du malfaiteur, il se met à énumércr les crimes énormes qu'il a conmi s et pour lesquels il est condamné au gibet. Alors le saint , souri;<nl doucement : « Je sais bien ce que vous dites, repi il-il, et c'est précisément la raison pour laquelle je vous demande co grand criminel. Ce sera plusieurs morts et non pas une seule que je veux lui faire soutTrir pour l'expiation de tous ces crinios, «Parlant aiuai, il
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Mais pour ne pas laisser le lecteur dans une sorte de disette au milieu d'une telle abondance, recueillons les paroles qui nous ont paru les plus remarquables parmi celles de ces saints personnages, et citons presque en entier le onzième discours de Thomas à Kempis à ses novices. Il prend pour texte ces paroles du psaume xLin : Oiiij Seigneur^ chaque jour^ nous sommes, par amour pour vous, livrés a la mort^ et nous sommes considérés comme des brebis qu'on mène au sacrifice, et il s'exprime comme il suit :
« Remarquez bien, frères bien-aimés, les paroles qui viennent de frapper vos oreilles. Quoique prononcées par le prophète Psalmiste longtemps avant votre naissance, elles n'ont pas moins pour but de vous donne? aujourd'hui la plus salutaire des instructions.
« 0 frères bien-aimés, qui vivez dans la religion sous le régime de l'obéissance, si vous accomplissez vos vœux avec fidélité, vous êtes des martyrs, ou du lûoins vous pouvez le devenir chaque jour par la souffrance. Autant de fois que vous dévouez pour Jésus-Christ vos membres aux travaux quotidiens, autant de fois des couronnes nouvelles vous sont acquises pour prix du combat. Et si, dépouillés de toute volonté propre, vous résistez fortement à votre sensualité, vous recevrez de Dieu une grande consolation intérieure.
« Un Religieux vivant sous l'obéissance, résolu à rompre
obtient sa grâce et il le conduit dans son monastère pour en faire un Relif ieux. L« iu'.tede la vie de cet homme répondit aux espérances du saint; car, pendant trente ^m, il persévéra dans la ferveur; et. ainsi mourant chaque jour, comme dit saint Paul , il souflVil en réalité mille morts au lieu d'une. ( Cité par Plalus, pari. II, c. xu.)
sa volonté, et appliqué à suivre avec humilité le bon plaisii de son Supérieur, devient spifituellemenfc un 7rai martyr, quoique le glaive ne fasse pas tomber sa tête. Et quiconque se livre tous les jours de sa vie à une parfaite mortification, pratiquant l'obéissance avec simplicité de cœur, celui-là imite l'exemple dAbraham qui ne fit pas difficulté de lier, d'immoler et d'offrir en holocauste Isaac, son fils unique
« Nous lisons aussi des saints martyrs qu'ils sont arrivés, à travers différentes sortes de tourments, au royaume des cieux. Ils n'avaient pas même à leurs choix le genre de mort ou de supplice, mais pleins d'une entière résignation aux dispositions de la divine Providence, ils s'offraient corps et âme à leur Créateur, prêts à endurer toute sorte de tourments. Ainsi, quand l'un d'entre vous entend sortir de la bouche de son Supérieur un commandement contraire à sa volonté propre, et se montre néanmoins prêt à obéir, du moment qu'il s'efforce de se faire violence à lui-même et qu'il réprime, qu'il étouffe les murmures qui voudraient s'échapper, il immole à Dieu sur l'autel de son propre cœur une victime qui lui est agréable. Vainqueur de lui-même, il triomphe glorieusement de l'ennemi à la manière des martyrs.
« Dans les Actes de ces glorieux confesseurs de la foi, vous avez souvent entendu raconter comme ils ont été torturés dans leur corps. Us ont exposé leurs membres aux plus cruels supplices. Et vous aussi, vous avez à châtier votre corps par les jeûnes, les veilles, le silence, le travail.
€ Quand on est venu à prendre des amertumes pour des douceurs, à embrasser les mépris comme une gloire, à supporter les tristesses comme un bonheur, c'est alors qu'en
boit réellement le calice du Seigneur avec les martyrs, que l'on n'a plus à craindre les flammes des supplices de l'autre vie, et que l'on peut espérer, avec la joie la plus vive, d'être un jour associé au chœur des saints.
♦: C'est en méditant les douleurs éternelles que les martyrs sont parvenus à endurer comme légères de grandes douleurs, et qu'ils ont choisi le passage de la porte étroite pour entrer dans le vaste royaume des Cieux. (Ainsi font les Religieux fervents et vraiment dignes du nom qu'ils portent.)
« Chacun, dans son ordre, peut obtenir, par une vie dévote et religieuse, la palme du martyre. Il y parviendra s'il combat généreusement ses vices, s'il prie pour ses ennemis, 3Ï1 montre assez de constance pour conserver intacte la fleur de la chasteté ; si, à l'exemple de Jésus-Christ, il pratique l'obéissance jusqu'à la mort; s'il recherche en tout le bon plaisir de Dieu et fait le sacrifice de sa propre volonté ; enfin, si à l'égard des biens de cette terre et des nécessités de la vie présente, il désire toujours avoir moins que plus.
« En efîet, la sainte pauvreté, la pauvreté volontaire est considérée comme un martyre. Aux pauvres, comme aux martyrs, est promis, est accordé par le Seigneur le royaume des Cieux.
« Pareillement, quand on impose silence à une langue prompte à parler, quand on lui interdit de dire un seul mot aux frères ou aux gens du dehors, c'est comme si on la liait avec une corde, supplice maintes fois subi par les martyrs.
c Et, quand à un sujet qui aime à courir, à aller de çà et de là, on défend de sortir du cloître; quand on lui commande même d:^ se tenir en paix dans sa cellule, c'est comme si,
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par une pieuse violence, on mettait ses pieds dans les ceps, autre supplice que les martyrs ont enduré.
€ Quand un Religieux porté à la curiosité ferme les yeux pour ne point voir les vanités du temps présent, il recevra la récompense avec les saints à qui de cruels tyrans ont arraché les yeux. Et quand celui qui est enclin au repos et à la paresse est obligé de se mettre au travail, s'il est docile à tous les ordres qu'on lui donne, il recevra la récompense avec les saints martyrs dont les mains ont été chargées de chaînes, et les pieds suspendus au chevalet.
« Un frère vertueux et obéissant doit donc penser que son corps n'est pas en sa puissance, mais en celle du Supérieur, auquel il s'est soumis librement pour l'amour de Dieu, avec promesse de suivre en tout, même dans ses démarches et dans ses œuvres, ce qu'il ordonnera pour le bien de son âme. Il obtiendra par ce moyen avec les martyrs la palme de la patience et la couronne de la vie éternelle par la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui règne dans les siècles des siècles. Amen. »
Ainsi parle à ses novices le dévot Thomas à Kempis. Nous pourrions nous contenter d'une aussi pieuse instruction. Mais ne nous privons pas d'entendre l'aimable saint François de Sales
Les premières Religieuses de la Visitation ont gardé précieusement le souvenir de ces belles paroles de leur saint fondateur» :
« Mes très chères filles, je souhaite que vous soyez des filles mortifiées, et que vous viviez jour et nuit dans ud
1 Tirées de l'Histoire de la GaUri*.
espnt de sacrifice intérieur et d'abandon parfait h la volonté de Dieu, ce qui vous tiendra lieu de disciplines, de jeûnes et de cilices.
« Les martyrs buvaient le calice sacré de la Passion tout d'un coup ; les uns en une heure, les autres en deux ou trois jours, et d'autres en un mois. Quant à nous autres, nous pouvons être martyrs et boire ce calice, non en deux ou trois jours, mais durant tout le cours de notre vie, nous mortifiant continuellement, comme font et doivent faire tous les Religieux et Religieuses que Dieu a appelés en la Religion pour porter sa croix, et être crucifiés avec lui. Hé ! n'estce pas un grand martyre de ne jamais faire sa propre volonté, de soumettre continuellement son jugement, d'écorcher son cœur, de le vider de toutes sortes d'affections impures et de tout ce qui n'est point Dieu; de ne point vivre selon ses inclinations et humeurs, mais selon la raison et selon la volonté divine ? C'est là un martyre d'autant plus excellent qu'il est fort long et qu'il doit durer toute notre vie. Mais si nous persévérons avec fidélité, nous obtiendrons à la fin d'icelle une grande couronne après nous être crucifiés avecNotre-Seigneur, en retranchant fidèlement tout ce qui est en nous qui lui peut déplaire ; et pour nous y exciter et encourager, il veut que nous voyions qu'il est mort d'amour pour nous. Il permit, étant sur l'arbre de la croix, qu'un soldat lui donnât un coup de lance et lui ouvrit le côté à l'endroit de son cœur, et l'on vit qu'il était vraiment mort, et de la maladie de son cœur, c'est-à-dire de l'amour de son cœur. »
Ainsi p.arle saint François de Sales. Nous ne connaissons aucun fondateur d'Ordre qui ait autant insisté sur la uécesfcité de la vie de victime, dans l'état religieux, que. le salut
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fondateur de la Visitation. Ses dignes ûlles le savent; elles n'ont pas oublié, par exemple, que le sujet de méditation qu'il leur a donné dans le Coutumier , pour la veille de la profession , c'est : V Ecorchement de la victime. Quelle force unie à une incomparable suavité I