CHAPITRE VII
l'ame religieuse est vraie épouse de jésus-christ
ET c'est dans le SACRIFICE QUE l'uNION s'opÈRE
Le titre d'épouse est sans contredit un des plus beaux que l'âmP; religieuse puisse porter, parce qu'il exprime l'union admfrablcî qui existe entre Jésus et elle. Nous allons voir la parfaits vérité et légitimité de ce titre, et le rapport particulier qu'il a à celui de victime
Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « J'ai pour vous un amour de jalousie, un zèle qui me vient de Dieu, car je
* Ps., Lxxxni, 5. — > S. August. in Ps., cxLvii : M laudabinmt ùmmtê; unua wi uno ad unum erimtu (Patrol, lot. t. XXXVII, col. 1937).
VOUS ai fiancés à l'unique Epoux, qui est Jésus-Christ, et je veux vous présenter à lui couiLoe une vierge chaste^. »
Ce sont là de belles et mystérieuse*! paroles. Les commentateurs de l'Ecriture disent en les expliquant : * Reraarquez quelle est la noblesse de Tâme chrétienne. Elle devient par la foi, dans le Baptême, l'épouse de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Le douaire de cette Epouse, c'est le royaume du ciel, et comme son Epoux est Roi, il la destine à être Reine. Les noces se préparent ici-bas par la foi, l'espérance et la charité ; mais l'alliance recevra sa perfection dernière dans le Ciel, par la claire vision de Dieu et par l'amour béatifique'. »
Ainsi JÉSUS est véritablement Epoux, et les âmes chastes et fidèles sont ses vraies épouses. Il est leur Epoux, comme il est leur Père, leur Frère, leur Ami, leur Roi. Toutes les relations sociales et domestiques ont leur premier type et leur modèle en lui 3. De sorte que, comme il y a des époux sur la terre, Jésus est Epoux, et toute la distance qui sépare l'homme de son Dieu, c'est la différence qui existe entre le titre d'époux que portent les hommes, et celui que porte JÉSUS. Son titre, à Lui, c'est la vérité, l'autre n'en est que l'ombre. Il faut en dire autant du titre d'épouses que portent les âmes chastes. En vertu de cette glorieuse qualité, cellesci sont élevées autant au-dessus des épouses de ce monde, même les plus honorées, comme le sont les princesses et les reines, autant, dis-je, que le Ciel l'est au-dessus de la terre.
1 II Cor., XI, 2. — * Picquigny, sur ce passage de S. Paul. — 3 Vjd. Paire» et tnterpret. Script, in iilud Eph.., m , 15 : Ex quo omnis patemitas in cœlit et i» urva nominalur, prseserl. Cora. à Lap.
Aussi qu'ils sont beaux les éloges que les Pores de l'Eglise et les saints docteurs ont fait de l'union de Jésus et de l'àme fidèle ! On est émerveillé, on est ravi de les lire. Origène, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme, saint Basile, saint Bernard, saint Laurent Justinien, ont tour à tour glorifié cette admirable condescendance du Verbe Eternel envers son humble créature, et l'ineffable bonheur qui est fait à celle-ci ^ Saint Bernard a consacré à ce sujet des sermons entiers, et saint Laurent Justinien tout un livre sous ce beau titre De la spirituelle et chaste Alliance du Verbe avec l'âme^. Du reste, à cela rien d'étonnant, puisque, au sentiment de Bossuet, les rapports intimes de Dieu avec l'ùme, sous la figure de l'union de l'époux et de l'épouse, se trouvent exprimés dans tous les livres de l'Ecriture ^.
Le même Bossuet dit ailleurs ; « Le nom d'épouse est le plus doux dont Jésus-Ghrist puisse honorer les âmes qu'il appelle à la sainteté de son amour, et il ne pouvait choisir un nom plus propre que celui d'Epoux pour exprimer l'amour qu'il porte à l'âme et l'amour que l'âme doit avoir réciproquement pour lui^. »
Qu'heureuse donc et mille fois heureuse est l'âme qui mérite justement le titre d'épouse par l'innocence de sa vie !
Mais, parmi celles qui ont ce bonheur, les âmes religieuses occupent le premier rang. C'est encore ici le sentiment de
lOrîgen. Hom. 20, in 25 num.; S. Ambr. Lib. de Virginia.; S. Augustin. Tract. 9 in Joan. ; S. Hieron. Ep. ad Eustachium; S. Bas., Lib. de vera Yirg.; S. Bernard, Serm. il. Dom. i post. Epiph. ; Serm. xxxviii in Cant. — "2 Traduit par M. l'abbé Templier, de Gap, chez A. Bray, Paris. — 3 Per omnia Scriyjirœ volumina hœc imago di/fusa est (Bo.«s. praef. in Cant.) — * Exorde du Discours tur l'union de Jésus-Christ et de son Eglise,
tous les saints docteurs. Saint Bernard le dit expressément ; € Quoique toutes les âmes justes soient les épouses du Seigneur, cependant ce sont les vierges consacrées à Dieu qui sont spécialement ses épouses*. » Un Père plus ancien, saint Fulgence, donne aussi spécialement ce nom d'épouses aux vierges consacrées*. Enfin recueillons ces belles et profondes paroles de saint Augustin : <i Les âmes qui vouent a Dieu leur virginité, (iit4l, sont d'une part élevées à un haut degré d'honneur et de dignité dans l'Eglise, et d'autre part elles ne sont pas sans Hoces, puisqu'elles sont admises à celles de toute l'Eglise, dont Jésus-Christ est l'Epoux 3. >
Mais sans vouloir citer davantage les saints Docteurs et les Pères, tenons-nous-en à ce que nous lisons dans le Pontifical romain pour la cérémonie de la consécration des vierges. Rien n'est touchant et digne d'admiration comme ce qui se passe dans cette cérémonie. Suivons-la dans ses diverses parties.
L'archiprêtre dit à l'évêque officiant : « Très révérend Père, la sainte Eglise catholique, notre m^re, demande que vous daigniez bénir les vierges ici présentes, et les consacrer et les fiancer à Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu très haut. » L'évêque répond : « Avec le secours de Dieu, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous faisons élection
1 Serm. in Dom. post. Epiph. — 8 Epjst., m, 7.-3 ]Vec illœ quœ virginitatem Deo vovent, quamquam ampliorem honoris et dignitatis gradum in Eon cle*\a tentant, sine iiuiiVùi non sunt: nain et ipsœ pertinent ad nuptias cum tota Ecclesia , in quibus ntiptiis Sponsus est Chnslus (Tract, ix in Joaii.} Patrol. lat., t. XXXV, col. Ii50) ; saint Jérômie, dans son épitre xxvii, va .usqu'l •pp«ler la mère d'une vierge consacrée Socrus Dei, la belle-mèro de Uisu.
des vierges ici présentes, pour les bénir, les consacrer et les fiancer à Jésus-Christ, Notte-Seigiîeur, Fils du Dieu très baut »
Suit l'appel des vierges ; après lequel l'évêque leur dit : «: Voulez-vous être bénies et consacrées et fiancées à Notre- Seigneu)- Jésus-Christ, Fils du Dieu très haut ? » Les vierges répoudent: vc Nous le voulons. » Lps vêtements religieux, les vcilps et les couronnes sont bénits, et alors commence le choïit d'une préface dont voici quelques extraits :
« Ealie loF vertus produites par vous. Seigneur, dans les enf.'.iîts qao vous avez engendrés non du sang ni de la volonté de la chtiit-, mais de votre Esprit, votre munificence inépul* sable a veisé dans certaines âmes un don d'une nature supérieure Sûns diminuer en rien l'honneur que vous avez attribué ou mariage^ et tout en maintenant la bénédiction donnée dès le commencement à cette sainte union, vous avez voulu qu'il ) eût des âmes plus élevées qui, renonçant au lien que vous avez formé entre l'homme et la femme, fussent appelées à réalisLT leitystère que ce lien représente; qui, s'abstenaat de célébrer des noces terrestres, aspirassent de tout leur amour à Tuaion divine dont les noces d'ici-bas sont le symbole. La sainte virginité a reconnu son auteur, et, jalouse d'imiter la pureté des anges, elle n'a pas voulu d'autre époux que Celui qui est en même temps le Fils d'une Mère toujoui\-> Vierge et l'Epoux de celles qui vouent pour son amour une perpétuelle virginité. »
Toute la suite du Pontifical est pleine de cette pensée. Quand lé Pontife donne le voile, il dit : « Recevez ce voile saint, et sachez que désormais et pour toujours, vous êtes vraiment épouse de Jrsus-Christ, » Eu mettant l'anneau au
doigt de chaque vierge consacrée, il dit : « Je vous unis en qualité d'épouse à Jésus-Christ, Fils du Dieu très haut. Recevez donc l'anneau de la fidélité, le sceau du Saint-Esprit, de sorte que désormais vous soyez justement appelée l'épouse de Dieu. » Et la vierge répond, en chantant ce cantique : « Je suis l'épouse de Celui que les anges servent, et dont le soleil et la lune admirent la beauté. Le Seigneur Jésus m'a mis au doigt son anneau, et il m'a couronnée en qualité d'épouse »
N'est-ce pas là comme un écho du ciel"? Ce chant n'est plus de la terre. Quand sainte Gertrude méditait ce mystère divin et se rappelait la grâce reçue, les sentiments qui remplissaient son âme éclataient en paroles enflammées. Elle disait* :
« 0 mon Jésus, vous qui êtes la fleur et le fruit de la pureté virginale de votre Mère, mon héritage opulent et ma dot royale; vous qui m'avez décorée par avance de l'anneau de fidélité, imprimez sur moi le sceau du Saint-Esprit ; rendez-moi telle que je dois être pour vous, mon Lis vivant, ma Fleur la plus gracieuse et la plus chérie. Unissez-moi à vous d'un si ardent amour, que, dans mon désir d'être réunie à vous, j'aie soif de mourir ; que l'alliance formée par voua entre vous et moi soit si étroite qu'elle m'enlève mon cœur, afin que désormais il ne soit plus en moi, mais qu'il demeure en vous par l'union indivisible de l'amour.
« 0 Fils de Dieu, amour, amour ! Préparez pour moi le
1 Les paroles qui suivent sont empruulées à son livre des Exercices, et au troisième exercice, qui est iuiitulé : Les EpousaiLes et la Conséci-ation (V. l'édii*n.Q et la traduction du R. P. Dom Guéranger, p. 83i 'J5-96).
MOTIFS ET ETCELLENCE 5b
«entier qui mène à vous, le sentier du bel amour. Attirée yers vous par une chaste affection, enchaînée à vous par le doux lien nuptial, je vous suivrai à jamais partout où vous irez, jusqu'à ces hauteurs oii vous régnez, et oii vous menez les clicpurs éclatants de ces milliers et milliers de vierges, pai'ecs devôtemonts blancs comme la neige, et qui répètent avec ivro;sse le doux cantique des noces éternelles. 0 Jésus, don liez -moi un jour place dans les rangs de cet essaim virginnl.LÎ*, je û^e désaltérerai aux eaux jaillissantes de votre tecdi'Cf j'o divine ; là je me rassasierai dans la jouissance de Yotre anour si doux. Amen ! amen ! Tel soit le cri de tous lîs ôtrhs î »
Aind chante l'admirable Vierge de Rodersdorff. Son cantique est une (?xtasft. Il nous apprend sa joie, sa reconnaissance et ses espérances. Il nous apprend aussi où est le terme suprénif;. infiniment désirable et délectable, de l'union de VEpouso et de l'Epoux. Mais nous qui entendons ce chant céleste, nous gémissons encore dans la vallée des larmes, et nous savons que si l'union se consomme à jamais dans la claire vihioii de l'Epoux et dans son éternelle jouissance, icibas elle se prépare dans la privation, la souffrance et la mort. C'est saint François de Sales, dont l'âme aimante devait suivre si bien la glorieuse Gertrude dans son vol rapide- p1 doux vers le Bien-Aimé, c'est cet aimable saint qui nous lâjipolle à 4a réalité de la vie présente et à cette condition iniispensable de l'union divine :
t Les âmes religieuses, dit-il, ne seront épouses de Notre- Seignear glorifié, qu'après qu'elles l'auront été en cette vie de Notre-Seigneur crucifié, qui ne leur présentera la couronne d'or qu'après qu'elles auront porté celle d'épines. Car
iJl liVRË PREMIER
la Religion est un mont de Calvaire oii les amateurs de la Croix se trouvent et font leur demeure,. »
La réflexion du doux évêque de Genève nous ramène à notre sujet principal : la parfaite épouse de Jésus-Christ est aussi sa parfaite victime ; et ici revient la belle parole de la vénérable Mère Emilie de Rodât, citée plus haut : « C'est en sa qualité de Victime que Jésus est notre modèle, et ce n'est qu'en le suivant sacrifié pour nous, que nous pouvons devenir ses épouses. >
Epouse de Jésus et victime avec Jésus, c'est tout un Et voici pourquoi : l'union de l'époux et de l'épouse est de toutes les unions la plus intime. Or, avant tout et par-dessus tout, Jésus est Victime. Il l'est durant sa vie sans jamais cesser un instant de s'immoler, et il l'est au Saint-Sacrement jusqu'à la consommation des siècles. L'état de victime, cest son état propre et essentiel. Donc, l'âme religieuse, épouse de ce Dieu Victime,rest aussi. Cet état est aussi son état propre et essentiel. Plus elle tend à mériter le titre d'épouse et plus l'union contractée se perfectionne, plus l'âme qui y participe est victime. Et pareillement, plus elle s'avance dans la voie de l'immolation et plus elle s'exerce h devenir victime parfaite, plus aussi elle devient parfaite épouse. Encore une (ois, épouse et victime, c'est tout un.
Saint Jérôme semble l'avoir exprimé, quand il dit : « La virginité est l'holocauste du Clirist; et j'ajoute une chose pout- Itre peu connue : c'est la virginité qui s'offre elle-même"''. »
i Sermon pour laveille de la fête des moris. — 2 Virginitas holocaustim Hhristiest. Rem tinvam loquor : hostia castiuilis, ipsa se poilnl S. llicronym. «perps.XCV (Patrol. lat., i. XXXVI, col. li J3-1 H4, iutcr. opp. dubia).
Oui ! elle s'ofTre elle-même, elle est son prêtre et son sacrificateur. Elle s'oiïre et elle s'immole solennellement- le jour de sa profession, et ce jour-là même, Jésus se l'unit en qualité d'épouse. Elle s'offre comme victime, Jésus se donne comme Epoux. Mais voulant autant qu'il est en elle mériter ce titre, et sachant que Jésus le lui donnera en ce jour glorieux, elle veut à la manière des épouses de la terre qui quittent tout et sacrifient tout, parents, amis, patrie, en un mot, ce qu'elles ont de plus cher, elle veut, dis-je, tout quitter et toutimmoler; et pour elle tout immoler, ce n'est pas seulement immoler le monde extérieur : elle s'immole elle-même. Laissons ici la parole à saint Bernard •
« Parce que l'alliance d'une âme avec Jésus-Crrist devait être quelque chose de plus grand que toutes les alliances de la terre. Dieu a établi une loi proportionnée à la grandeur et à la dignité de cette alliance ; et quelle est cette loi ? la voici ; pour un époux de la terre, on est dans l'obligation de quitter sou père et sa mère ; pour l'Epoux céleste, qui est Jésus-Christ, Dieu a ordonné qu'on se quitterait soi-même. Car il était bien juste, poursuit le saint Docteur, que pour un Époux qui est Dieu, on quittât plus que pour celui qui n'a rien au-dessus de l'homme*, »
Or, ce renoncement, ce dépouillement absolu, c'est le parlait sacrifice de l'âme religieuse ; et ainsi, il est vrai de toute manière que c'est dans le sacrifice que s'opère entre l'Epoux divin et elle l'union la plus parfaite, et que son état d'hostie est la condition, la dot, le lien sublime de la céleste aliiance.
1 s. Bernard, cité et traduit par Bourdaloue , sixième sermon sur l'état religieux, 1** partie.