CHAPITRE IX
DE l'union de L*AME RELIGIEUSE AVEC JÉSUS DANS SON OBLATION
L'âme religieuse, Epouse de Jésus Hostie, n'a de regards que pour Jésus, consumé pour notre amour dans les flammes de son sacrifice. Elle s'élève sans cesse du Mystère de son Oblation à celui de son Immolation ou à tel autre qui se rapporte à son état d'Hostie; elle s'attache aux moindres circonstances de ces mystères, elle en étudie sans cesse l'esprit, elle s'en applique les adorables leçons ; elle ne tend qu'à entrer dans les dispositions qu'elle contemple dans son Bien- Aimé: voilà sa vie. Comme l'Epouse des Cantiques, elle dit : «r Mon Bien-Aimé est un faisceau de myrrhe que je tiens toujours sur mon cœur... Il est à moi, je suis àLui^ »
Le .premier Mystère de Notre-Seigneur relatif à son sacrifice est celui de son Oblation dans le sein de sa divine Mère. Le premier degré de l'union avec Jésus Hostie est donc l'union au mystère de son Oblation. — Mais avant d'exposer ce que nous avons à dire à ce sujet, il est important de rappeler sur le Sacrifice de Notre-Seigneur quelques notions fondamentales.
Ce .doux Sauveur a été victime toute sa vie, c'est-à-dire
«Gantic., 1,1S;1I, Iflw
qu'il a été toute sa vie en état de sacrifice, non seulement dans les mystères où ce caractère d'Hostie appnroît d'une manière évidente, comme par exemple, dans sa Passion, mais dans tous ses autres mystères, et même dans tous les instants de sa divine existence. Dans le sein de la divine Vierge, plus tard à Bethléem, puis en Egypte, à Nazareth, et enfin parmi les foules qu'il évangélisait, partout, toujours, il était victime devant son Père, pour le salut des hommes, Victime offerte et immolée. Ill'était par ses dispositions intérieures, et par ses actes intérieurs et extérieurs de religioa envers son Père et d'amour pour les hommes.
Cela est évident. Nous en avons dit les raisons (qu'un peu de réflexion du reste fait facilement découvrir) dans l'ouvrage intitulé : De l'union a Notre-Seigneur Jésus^Christ dans sa vie de Victime; et ce sont les pensées émises dans eo mtMue ouvrage que nous allons continuer d'exposer ici eo les résumant.
Mais s'il est vrai que Jésus n'a pas cessé un instant d'être véritablement Victime, par état intérieur et par disposilioa de l'âme, il est vrai aussi que son état extérieur de Victime ne se manifestait pas toujours. Il semble même qu'il n'apparaisse d'une manière évidente que dans quelques mystère» particuliers, qui sont : l'Incarnation, la Passion, la Résurection, l'Ascension*
4 n ne peut y avoir de doute pour l'Incarna lion et la Passion. Bcnoîl XIV dit do la Résurroclion et de l'Ascension : Insacriftciis Judaicis lictima incenilebutur super altare holocaustorum ; in nova Lege consumpta fuit Victimn in Ri'surrectione et in Ascensi07ie Chrlsli; namin î\esurreclion& absorpl-um fuil in Chrislo « quod mortaUesta vita ; » et in Ascensione, Vicliwa accepta fui^ in odorem suavitatis et ad l'atris dexteram coUocata, (De Missœ sacri/kio' |. II, c. XI, n» 5).
Et n y a une véritable convenance à ce que l'état extérieur de victime de Notre-Seigneur n'ait apparu qu'en ces quatre mystères; car, de môme que les sacrifices de l'ancienne loi (que le sacriQce de Notre-Seigneur venait réaliser et remplacer) avaient quatre parties qui étaient l'Qblation, l'Immolation, la Transformation et la Communion, de même convenait-il que le sacrifice de Notre-Seigneur eut ces quatre parties auxquelles correspondraient quatre mystères principaux de sa vie. Et c'est précisément ce que nous aurons à admirer, reconnaissant qu'il fait son Oblation dans le mystère de l'Incarnation, qu'il s'immole dans celui de sa Passion, qu'il se montre Victime toute transformée dans sa Résurrection, et enfin que dans son Ascension il réalise la quatrième partie du sacrifice ancien, qui était la Communion à la victime.
Cela compris, nous pouvons facilement entrer dans notre sujet qui est de voir comment Jésus s'est ofi'ert en Victime dans son Incarnation, et de quelle manière l'âme religieuse s'unit à son divin Epoux dans ce mystère, oii il fait le premier acte de son sacrifice.
JÉSUS s'offre en Victime dans le mystère de son Incarnation. Nous l'avons appris de saint Paul qui raconte ainsi ce qui se passe en Jésus au premier moment de son adorable existence humaine.
« Tandis que Jésus possédait, dit le grand apôtre, la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fut pour lui une usurpation que de se reconnaître égal à Dieu, et cependant il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'un esclave. Il s'est môme humilié (dans cet état) en devenant obéissant jusqu'à la mort et jii^ u'à la mort de la croix. C'est pourquoi, quand il entra dans le monde, il dit à son Père : vous n'avez point
voulu l'hostie ni l'oblation (de la loi) ; mais vous m'avez formé un corps (qui étant uni à la divinité, sera une Victime digne de votre Majesté suprême). Vous n'avez point agréé les holocaustes, et les sacrifices qui vous étaient offerts pour le péché. Alors j'ai dit : « Me voici ; car selon ce qui est écrit de moi en tête du livre (de la loi et des prophètes) je dois faire, ô DiED 1 votre volonté. » Or, c'est cette volonté qui nous a sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus-Christ faite une seule fois * . >
Tel est le récit de saint Paul. Comme Jésus est Victime, le premier acte qu'il fait, en entrant dans le monde, est naturellement un acte d'oblation.
Que l'âme religieuse contemple donc ce doux Sauveur, son Epoux, vivant dans le sein de sa Mère, dans l'obscurité la plus profonde, dans l'anéantissement le plus absolu. Que ce mystère soit le sujet fréquent de ses méditations, de ses adorations, et un encouragement à de saintes résolutions. Là commence l'union. C'est dans les dispositions intérieures de la Victime adorable que la véritable épouse doit d'abord entrer pour y persévérer toujours. Oh ! quelles jouissances lui sont réservées, si en vérité elle descend dans cet abîme immense de l'anéantissement de Jésus Hostie, si elle rencontre, si elle atteint son Bien-Airae, dans ces profondeurs, où il se cacTie pour témoigner du néant de toute créature et du tout de Dieu; car c'est le motif de cet abaissement infini. L'amour de l'anéantissement, c'est-à-dire la vraie humilité en union avec JÉSUS Hostie : voilà donc la première condition de l'union divine, voilà l'unique fondement de l'édifice surnaturel, tem-
» PhiHpp., II, 6, 7, 8 ; Hebr., X, 5. 6, 7, 10,
MOTIFS El' EXCELLENCE 95
pie saint où l'Epoux adorable, se plaira à faire sa demeure. Nous devons travaillof toule notre vie à établir toujours plus solidement ce.fondcniont dans nos ômos. A mesure qu'il gagne en solidité, le reste de l'odilico gagne eu perfection.
Le novice se dira: Il faut que je descende à ces adorables profondeurs ; il faut que tout s'abaisse en moi pour atteindre ce terme divin, — tout, c'est-à-dire mon esprit et mes pensées, mon amour-propre, mon jugement, ma volonté, mon corps lui môme, — tout ce que je suis, en un mot. Et quand l'humiliation, qui sous une forme ou sous une autre'me sera imposée, viendra m'aidera me réduire, à m'abaisser, à accélérer ce mouvement, cette descente rapide vers le néant, que l'amour-propre ralentit sans cesse, je dirai ; Voilà une des plus précieuses grâces de ma vie.
Le profès imitera Jésus anéanti en aimant à n'être véritablement rien dans l'estime de ses frères : — il aimera à se placer en esprit à leurs pieds et même sous leurs pieds^ disant: Eocinanivit semetipsum. Mon Jésus, mon amour, mon Dieu s'est anéanti I
Les Religieux en charge, les Supérieurs n'auront pas d'autres sentiments. Ils achèveront le texte : Exùianivit semetipsum, formam servi accipiens. Il s'est anéanti, prenant la forme (et la condition) de l'esclave !... Car tout Supérieur doit, sous peine de n'avoir rien compris à ses devoirs, être le serviteur de tous ses frères.
Qui pourrait dire les bénédictions divines assurées à une maison religieuse où toutes les âmes auraient le bonheur d'atteindre tîe premier degré d'union avec Jésus Hostie?.... Quelle paix ! quelle charité I quel esprit de recueillement et de silence 1 quelle application à Dieu par une vie habituelle
d'oraison î Vraiment les gi'àces qu^ la pratique d'un si beau mystère apporterait aux âmes, et les fruits qu'elles recueilleraient de leur union aux anéauti^semouts de leui* divin Epoux, ne peuvent s'exprimer.
Mais remarquons que Jksus ne demeure pas uniquement dans son abaissement. Ce premier mouvement est celui de la victime qui se présente devant Dieu, devant sa Majesté adorable, devant son Etre infini. Mais, puisque le premier acte de son sacrifice est Voblation. en môme temps qu'elle s'anéantit, elle s'offre. Elle s'élève en quelque sorte par un abandon absolu à la volonté de Dieu, et s'établissant dans son néant, elle se fixe aussi en Dieu. C'est ce qu'exprime Notre-Seigneur par ces paroles : « Ecce venio^ voilà que je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté ! »
Cette seconde disposition est aussi celle de l'âme religieuse, vraie épouse de Jésus Hostie. Tout ce qui sera vo* lonté de Dieu sera pour elle lumière, joie et vie : les vœux avec leurs graves obligations, les saintes règles avec leurs prescriptions multipliées, les saintes coutumes avec leurg minutieux détails, toute volonté, tout désir, tout signe des Supérieurs, — et en même temps cette variété infinie de circonstances oii la divine Bonté manifeste sa volonté : épreuves de l'âme et souffrances du corps, quels qu'en soient le principe et la cause, contre-temps de toute sorte, etc., etc. Ecce venio, voilà que je viens pour faire, ô moE Dieu, votre volonté, toute votre volonté! C'est ma pluî grande ambition, c'est mon unique besoin, c'est la faim, c'est la soif de mou âme.
Cette disposition d'absolu abandon au bon plaisir de Diei est nécessaire à tout Religieux, mais elle couvient surtot»*
au Do%ice. Le noviciat, qui est le commencement de ia vie religieuse, répond à l'oblation, qui est le premiei* acte du sacrifice. Que le novice, désireux d'imiter Jésus, dans son Oblation, se considère donc comme caché dans la solitude du noviciat, pour s'y. anéantir devant Dieu et devant toute créature, pour y vivre d'abandon au bon plaisir divin.
Quel heureux temps !... Gomme Jésus, qiii ne devance pas d'un jour ni même d'une heure le moment fixé par son Père pour se montrer au monde, mais qui demeure avec paix et amour dans sa solitude profonde, le novice est en paix, plein de joie, dans son obscurité, et sans désir aucun de voir finir son temps de probation. Toute son occupation est de s'ofTrir sans cesse à la divine volonté, en union avec Jésus, sons la direction de Marie. Encore une fois, heureux temps ! Il ne reviendya plus ; mais les meilleurs souvenirs de la vie religieuse, quelque longue qu'elle soit, seront pour ces jours de silence, d'humilité, de doux et filial abandon.
L'union à Jésus dans son oblation se confirme par l'union à JÉSUS dans l'esprit des mystères qui suivent ce premier acte de sa vie. Dans sa naissance à Bethléem, la Victime apparaît à nos regards pour la première fois pauvre, manquant de tout; l'amour de la pauvreté est le fruit de ce mystère. Dans celui de la Présentation, nous admirons son Oblation publique, et nous nous appliquons à entrer dans les dispositions particulières de simplicité, d'obéissance, d'humilité, de persévérance dans la voie du sacrifice, que ce mystère nous enseigne. Puis viennent les jours delà vie d'exil en Egypte. et de la vie cachée h Nazareth, et enfin le Baptême sur les bords du Jourdain, la pénitence au désert et la vie publique ; et toutes ces divines circonstances de la vie terresti'a
de Jésus nous occupent amoureusement dans roraison et dans toute la suite de notre vie. L'àme épouse de Jésus Ilostie y trouve sa lumière, sa douceur et cette forte grâce de victime qui lui est propre, et qui, la confirmant toujours davantage dans le premier degré d'union avec l'Epoux divin, la prépare à s'élever au second . l'union à Jésus dans son immolation.