CHAPITRE X
DE l'union de l'aME RELIGIEUSE AVEC JESUS DANS SON IMMOLATION
JÉSUS va devenir pour l'âme religieuse un Epoux de sang. Cette expression est empruntée au livre de l'Exode^ Séphora, femme de Moïse, prend une pierre très aiguë et circoncit son enfant, pour obéir à un commandement du Seigneur que Moïse avait négligé d'observer. Mais le sang coule, le cœur de la mère s'attendrit, et elle dit à son époux : « Vous m'êtes un époux de sang. » Pour se rendre compte de cette sorte de reproche, il faut savoir que Séphora n'étant pas Israélite, n'était tenue à circoncire son enfant qu'à cause de Moïse. Elle semble dire : « Sans vous je ne serais pas obligée de voir couler le sang de cet entant. Vous m'êtes un époux de sang. »
i Ex., IV, 25, 2«.
Or, les commeiitateiirs de l'Ecriture font remarquer que cette parole convient à l'âme religieuse. Elle peut dire aussi à JÉSUS : « Vous m'êtes un époux de sang. Sponsus sanguinum tu mihi es^. » Par nature, nous sommes délicats, et, comme Séphorala Madianite, nous avons horreur de la souffrance ; le sang qui coule nous fait frémir. Mais nous nous sommes unis, par la profession, à celui dont Moïse n'était que la figure, et à cause de lui il nous faudra aimer la souffrance, même la plus douloureuse. Jésus nous sera un Epoux de sang.
Le mystère delà Passion du Sauveur est l'abîme des abîmes. Quand on commence à méditer la tristesse du Jardin des Olives, on sent que l'on entre dans des profondeurs insondables. C'est une sorte d'abîme que l'anéantissement de rOblation; mais celui-ci est bien plus sombre et plus effrayant. Puis viennent Tagonie et la sueur de sang. Les profondes obscurités du mystère deviennent de plus en plus impénétrables, et l'on s'avance ainsi d'abîmes en abîmes à travers la douloureuse Passion, jusqu'à ce qu'on entende cette étonnante parole : « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné? » et qu'on assiste à la mort du très doux Amour de nos âmes.
C'est l'Immolation de Jésus qui s'accomplit ; c'est la seconde partie du sacrifice de l'adorable Victime qui se passe sous nos yeux. Jésus en est le Prêtre et l'Hostie; les bourreaux ne sont qu'instruments.
Ilfautindiquer en trois mots le sens de cet immense mys-
^ AUegoHce hoc dicit Christo verw '^hristlanut, prcesertim Peîiçiosus , etc. 'Cornel. à Lap. ia illud Exodi).
1ère, Car ce ne peut être ici le lieu de le méditer en détail JÉSUS souffre, Jésus verse son sang, Jésus meurt; et II souffre, verse son sang et meurt pour l'amour des hommei.
L'âme religieuse qui tend à l'union et qui veut y atteindre, dans l'immolation du Calvaire, comme dans les consolations du Thabor, aimera la souffrance ; elle l'aimera pour deux motifs très pressants l'un et l'autre. Elle l'aimera avec force et ardeur, premièrement par amour pour Jésus, pour ressembler à Jésus souffrant, pour participer à son état crucifié. Cette ressemblance lui est un besoin absolu. Elle l'aimera aussi par amour pour les âmes, les âmes des pauvres pécheurs ; car elle sait que ce n'est que dans l'immolation que s'opère le salut des âmes ; elle voudra donc aussi souffrir et expier pour elles. Mais il nous faut développer ces deux points.
L'âme religieuse, épouse de Jésus crucifié, aime la souffrance par le besoin ardent qu'elle éprouve de ressembler à son Epoux. C'est une disposition qui existe même dans Tordre de la nature. L'amour tend à la ressemblance parfaite. Mais qu'il est fort ce besoin dans l'ordre de la grâce ! Saint Ignace d'Antioche s'écrie: « Mon amour est crucifié, Amor meus cruci affixus est^ ; » et sous la pression d'amour que cette vue fait sur son âme, il écrit aux Romains, dont la tendresse aurait pu le soustraire au martyre cruel qui l'attendait à Rome : « De grâce , mes bien-aimés, pardonnez-moi, mais je sais ce qui m'est le plus utile. C'est maintenant que je commence h être un disciple de Jésus-Christ. Ah 1 que les feux, que les croix et les bêtes, que le brisement de mes os,
i Ap. s. Dionys. De divin, nom., c. iv.
MOTIFS ET EXCELLENCE tî
que la destruction de tous mes membres, que tous les tour* ments réunis viennent fondre sur moi, pour que je puisse jouir de Jésus-Christ ^ ! »
Ces sentiments héroïques n'étaient pas rares parmi les premiers chrétiens. Les apôtres les leur inspiraient sans cesse dans leurs épîtres. Saint Pierre leur disait : « Lorsque Dieu vous éprouve parle feu des afflictions, n'en soyez point surpris, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire ; mais réjouissez-vous de ce que vous avez part aux souffrances de Jésus-Christ^. Jésus-Christ a souffert pour nous et il vous a laissé son exemple, afin que vous marchiez sur ses traces 3. » Saint Paul ne se lasse pas de leur rappeler la même vérité; mais, ne pouvant lui-même contenir le transport de son âme, il s'écrie : « Je suis attaché k la croix avec le Christ. Ce n'est plus mol qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Christo confixus sum cruci ; vivo ego, jam non ego ^ ! » Quel admirable enthousiasme ! « C'est ici le cri de l'extase, dit le disciple du grand Apôtre, saint Denis d'Athènes. Car c'est l'amour qui fait l'extase ; l'amour ne permet pas à celui qu'il enflamme de s'appartenir; mais il le prend, il le soulève, il le transporte en l'objet aimé ^. > Or l'objet aimé, c'est ici Jésus crucifié. Saint Paul s'élance yers ce centre unique de sa vie, et il demeure là dans la souffrance et dans l'immolation, lié, fixé, uni à la croix avec son amour. Christo confixus sum cruci...
Tous les saints ont connu ces transports, tous ont voulu s'unir à leur Amour, non dans les joies du Thabor, mais dans
1 Ap. S.Hieronym. Lib. De viris illustribus, c. xvi (Patr., t. XXIll, col. 63Sj - 2 1 Poir., IV, 13. — 3 I Peir., ii , 21. — 4 Gai., n . 19. Voir Corn, à Lap. -^ *S bion^s., De div. namitt., c.i\*
les douleurs du Calvaire. Un jour, Notre-Seigneur présente à sainte Catherine de Sienne une couronne d'or et une autre d'épines, lui disant de choisir. Le choix n'était pas difficile à la fidèle et généreuse épouse. Elle choisit la couronne d'épines. « Ou souffrir ou mourir, dit la grande Térèse. » — « Toujours souffrir, jamais mourir ! » dit Madeleine de Pazzi. Le langage varie, l'amour est le même. C'est l'union que ces âmes demandent, et parce que l'union n'est possible que dans la souffrance, elles demandent la souffrance.
Ames religieuses, il faut vous élever jusque là. « Quand je serai élevé (en croix), disait l'Epoux, j'attirerai tout à moi omnia traham^.» Disons-lui avec un sincère amour : « Trahe me! attirez-moi 2!... » Il est vrai que la souffrance est un intolérable supplice pour notre pauvre nature. Ah! comme nous y sommes antipathiques ! Quand elle nous visite, quelque nom qu'elle porte, qu'elle afflige l'âme ou le corps, oh ! quelle violence elle nous fait ! Mais recevons-la d'abord sans nous plaindre, le regard tourné vers la croix, et peu à peu nous l'aimerons d'un amour que rien ne pourra affaiblir, que chaque épreuve de la vie rendra de plus en plus ardent et généreux.
La souffrance est la source de tant de biens ! Elle est le plus puissant, le plus efficace remède au péché. Elle humilie la chair, elle abat l'orgueil de l'esprit, elle nous fait payeï nos dettes passées, elle est l'école de la vraie vertu. « Celui qui n'a pas été éprouvé, dit l'Esprit-Saint, que sait-il 3? » La souffrance nous fortifie et nous fait grandir. Sans elle, dans la vie chrétienne, nous demeurons toujours enfants
» Joaii., xu. 32. — « Gant., i, 3. — 3 Eccl., xxxiv, il.
Jusqu'à ce qu'elle nous visite et s'attache à notre pauvre existence, nous ne pouvons compter sur aucune de nos vertus. Nos résolutions les meilleures, nos pratiques les plus ferventes, les sentiments de foi, de piété, d'amour dont nous sommes quelquefois embrasés : tous cela manque de force, de force véritable. Le sceau divin de la croix n'a pas été imprimé sur nos dispositions surnaturelles et nos œuvres ; et sans ce signe, sans cette empreinte divine, il faut peu se fier à ce qui, même dans les ardeurs de notre dévotion, nous paraît le meilleur.
JÉSUS le sait, et c'est pour cela qu'il donne toujours à ses élus, à ses amis, à ses épouses, la souffrance comme la grâce la plus précieuse; et quand l'âme l'accepte amoureusement, et quand elle veut en faire le bonheur de la vie présente, runion qu'elle contracte avec l'Epoux divin est d'une inexprimable sainteté.
Heureuse cette âme, qui s'est ainsi séparée de la chair et du sang, et qui ne vit que de la vie de l'esprit ! Cette âme bénie, c'est tout Religieux fervent qui tend avec générosité vers la fin de sa vocation. Tout ce qui afflige, immole et crucifie la vie de nature : infirmités, maladies, peines résultant de la vie commune, de la pratique des saints Vœux, de la Règle bien observée, tout cela est pour lui un trésor qu'il estime d'un prix infini, qu'il préfère à tous les biens réunis de la terre ; que dis-je ! il l'estime plus encore que tous les biens réunis du ciel. Il y a dans la souffrance, supportée en union avec Jésus-Christ et par amour pour lui, une félicité qu'en un sens l'amour jouissant de la patrie ne saurait surpasser. C'est ce qu'on entend dire à une multitude de saints. «J'ose affirmer, dit saint Bernard, que la vie des auges, toute heu-
reuse qu'elle est, serait privée d'une béatitude qui m'est propre, s'ils ne jouissaient pas de mon bonheur. Mais ils en jouissent, par un effet de la charité qui rend toutes les joies communes. Et ce bonheur est celui que le ciel n'a connu que par les enfants de la terre, le bonheur de souffrira »
Telle est l'estime des saints pour la souffrance, telle est la joie qu'ils éprouvent quand ils en ressentent les vives et douloureuses étreintes. Sans doute nous n'arriverons pas tout d'un coup à cette perfection do l'a mou i*. Les commencements de la voie douloureuse sont difficiles; il nous semblera même peut-être qu'il nous est impossible, sans miracle, de porter la croix jusqu'au Calvaire. Mais peu à peu la fidélité avec laquelle nous accepterons la grâce des moindres croix nous méritera celle d'en porter de plus grandes; et bientôt l'union avec l'Epoux nous établissant dans la force de l'amour noua pourrons dire avec saint Paul : « La peine est grande ; au dehors est la lutte et au dedans la crainte, et cependant je suis rempli de consolation et je surabonde de joie^. »
Le désir de la parfaite union avec Jésus, et de la ressemblance avec son état de Victime immolée, nous fait donc aimer la souffrance ; mais ce même désir nous porte à donner un but à nos peines et à nos douleurs : ce but c'est la conversion des pécheurs, c'est la réparation des outrages qu'ils font à Dieu. Jésus a souffert pour les pécheurs, il a été Victime d'expiation en leur faveur devant son Père : l'âme religieuse veut souffrir, et elle se complaira dans la souffrance
1 Serm. Lxvni in Gant. (Patrol. lat., t. CLXXXIII, col. lliO-llll). — 2 II Cor., vu, 4.
et olle sera victime d'expiation pour la même fin, en union avec son Epoux.
Mais que ceci ne l'effraye pas. C'est la grâce de sa vocation qui l'exige et qui la conduira jusque-là. Toute âme religieuse est médiatrice. Le titre même de Religieux le lui apprend. Mais ce titre serait une étrange dérision, si elle le portait sans en faire les œuvres. Or, les œuvres qui conviennent à tout médiateur, Jésus nous montre sur la croix ce qu'elles sont. Là, il prie et il souffre. La supplication et la souffrance, voilà les deux conditions nécessaires de toute médiation qui atteint son but. La supplication sollicite le pardon, la souffrance l'obtient. L'âme religieuse est médiatrice, quant elle piir; pour que son ministère de réconciliation soit complet, il faut encore qu'elle souffre. Il serait trop long de citer les paroles et les exemples des saints qui donneraient à cet enseignement un éclatant témoignage \ Mais, depuis les Pères du désert jusqu'aux communautés de notre temps, les maisons religieuses sont pleines d'âmes ferventes qui ne comprennent pas autrement la fin de leur glorieuse vocation.
Oli ! de grâce, que personne ne s'imagine que nous ouvrons ici devant les âmes consacrées une voie extraordinaire. C'est au contraire leur voie propre. Seulement, qu'on ne s'y trompe pas, la vie commune, l'accomplissement des devoirs les plus ordinaires de la vie religieuse, la fidèle observation ies vœux, suffisent pour atteindre ce but. Ce ce sont pas les eeuvres extérieures que Dieu regarde, c'est la disposition intérieure dont elles sont animées qui en fait tout le prix, à ses
1 V. l'ouvrage iniilulé : De la Samteté et des Devoirs de la vie mo>M4tituet par le P. de Haacé.
yeux trois fois saints. Il lui a plu que ce fût le sang versé sur la croix (fui rachetât les hommes; mais les plus humbles actions de la vie de Jésus à Nazareth, son travail, ses sueurs auraient suffi abondamment à sauver le monde et mille |i mondes. Eh bien ! des œuvres semblables, les mêmes peines, \i les mêmes travaux, les épreuves quotidiennes attachées à la vie de communauté, les sacrifices perpétuels qu'elle impose, et enfm ces soufîrances dont nous parlions tout à l'heure, dont les unes sont la condition de l'exil et dont les autres nous sont imposées par la Règle : tout cela uni à Jésus- Christ, k sa Passion, à son sang versé, aux mérites de sa mort, c'est principalement ce qui nous fait remplir, avec fruit pour le salut du monde, notre lôle de médiateur.
Et puis, JÉSUS est libre, et il fait ce qui lui plaît de ses épouses fidèles. Il a ses victimes de choix dont les exemples héroïques nous encouragent, quand nous serions sur le point de tomber dans la tiédeur. Les unes passent par des voies véritablement extraordinaires ; il faut avoir pitié d'elles, car ces voies sont une des causes de leurs plus grandes peines. D'autres sont moins remarquées, et l'esprit de Dieu les tient dans une obscurité salutaire. Il y a des degrés très variés dans la grâce reçue; mais pour toutes il s'agit d'entrer dans la voie de la charité que saint Paul formulait ainsi : 4 Portez les fardeaux les uns des autres* » (ce que les interprètes ^ entendent du zèle qui doit nous porter à expier les péchés de nos frères et à les expier sur nous), et d'arriver à pouvoir dire avec le môme apôtre : « J'accomplis dans ma
* Galat., XI, 2. — ^ V. Corn, à Lap. in liaec verba Apost. ad Galat.
chair ce qui manque à la Passiou de Jésus-Christ, pour son corps mystique qui est l'Eglise ^ *
Quand une âme religieuse sait qu'étant épouse, elle doit entrer dans toutes les dispositions de l'Epoux et participer à tous ces états, et quand elle s'est appliquée à ne point résister à la grâce d'union que sa vocation lui assure, il n'est pas possible d'exprimer à quel degré de sainteté elle peut s'élever.