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CHAPITRE XI

DE L*UNION DE l'aME RELIGIEUSE AVEC J^SUS DANS SON ÉTAT DE VICTIME GLORIFIÉE

L'union va devenir plus profonde et plus intime. L*araour de l'Epouse pour l'Epoux sera plus pur. Il y aura une sorte de transformation en l'objet aimé. Mais que l'âme ne cesse pas de demeurer dans son néant et dans son abjection ; car c'est là et non ailleurs que Jésus veut la trouver toujours, comme la gloire du Père , dans le mystère de la Résurrection, alla trouver Jésus dans l'obscurité et l'ignominie du sépulcre.

JÉSUS nous apparaît Victime glorifiée et toute transformée en Dieu, principalement dans ce mystère. Celui de l'Ascen-

siou en est la suite et la consommation. Nous allons les mé« diter quelques instants l'un et l'autre dans ce chapitre: mais, pour ne pas répéter ce que nous avons dit ailleurs S nous nous attacherons surtout à montrer eu quoi consiste l'union à JÉSUS Victime glorifiée. Rappelons d'abord quelques notions élémentaires sur les deux dernières parties du sacrifice de Notre-Seigneur.

JÉSUS nous apparaît victime offerte dans son Incarnation et Victime immolée dans sa Passion. Dans le mystère de sa Résurrection, il se montre à nous Victime transformée. Que ce terme ne choque personne. Les écrivains ecclésiastiques qui ont traité ce sujet n'en emploient pas d'autres. Voici les paroles du grand pape Benoît XIV

Après avoir parlé de l'oblation et de Timmolation de la victime, il dit :

« Dans les sacrifices de l'ancienne loi, la victime était brûlée sur l'autel de l'holocauste, afin que tout ce qu'il y avait en elle de grossier fût absorbé par les flammes, et qu'ainsi la fumée s'élevât vers le ciel en odeur de suavité, comme parle l'Ecriture. De même, dans la nouvelle loi, la Victime a été consommée. Gela s'est fait dans la Résurrection de Notre-Seigneur ; car alors, suivant l'expression de saint Paul, tout ce qui était mortel dans le Chuist a été absorbé par la vie, tout ce qu'il y avait de corruptible dans son corps a été consommé*. ^

Il s'est donc fait en Notre-Seigneur, le jour de sa Résurrection, une véritable transformation. Cette transformation n'est

i De l'Union à N.- s. Jésus-Christ dans sa vie de Victime, e. xi cl xm. ^ %De Sacrif. Missce, lib. I, c. xi, nuui. 5«

qu'extérieure, c'est-à-dire qu'elle a eu lieu seulement dans son corps. Mois comme les états divers de son corps répondent à des dispositions intérieures, que ce divin Sauveur révèle conformément à ses états, nous le voyons ici manifester deux dispositions intérieures admirables : la première est un très parfait dégagement de tout le créé ; la seconde est l'ardent désir d'une union absolue et immuable avec son Père dans le ciel i.

L'âme religieuse, la vraie Epouse, va donc suivre Jésus dans ce mystère, et comme lui, se dégager plus que jamais de tout le créé et n'aspirer qu'à l'union divine. L'esprit de la Résurrection est un esprit de pureté et de sainteté. L'âme qui l'a reçu ne souffre en elle plus rien d'humain et de terrestre. Elle dit en vérité à toute créature, comme Notre- Soigneur à Madeleine : « Ne me touchez pas*. » Dans ses rapports avec les hommes, dans les relations de famille et d'amitié, elle dit sans cesse intérieurement : « Ne me tou-. chez pas. » Et certes, ce n'est pas mépris ou fierté de sa part. Ces dispositions seraientle renversement et la ruine de sa grâce: c'est simplement le mouvement tranquille et amoureux d'une âme que Dieu seul attire. Aussi sa charité envers les hommes, ses frères, ne cesse d'être ce qu'elle fut toujours; elle est même plus tendre et plus dévouée que jamais; mais il n'y a plus dans cette âme aucun épanchement vers le créé, en tant que créé. C'est une disposition vraiment toute sainte ; c'est un état intérieur oii règne , avec la plus grande paix, la plus parfaite liberté surnaturelle ; c'est quelque chose de

t Naus renvoyons ds nouveau au livre intitulé : Ds l'Union à N.-S. Jésus-ChrUt un* sa vie ic Victime. — « Jean., xx, 17.

l'état aes bienlieureux. Pour tout dire, c'esi l'esprit de Jésus ressuscité qui est en elle. Ce doux Sauveur l'occupe seul, il est le maître de toutes ses pensées, de tous ses désirs, de toutes ses volontés ; — et, par conséquent,~ses désirs, pensées et volontés ne sont plus tournéesjvérs là terre et les choses de la terre, mais vers Dieu seul. Encore une fois, que cet état est saint! quelle pureté ! quelle merveilleuse perfection dans la chanté dont cette âme est toutelremplie ! qu'il est fort l'amour divin en elle ! amour ardent, amour toujours croissant qui la fait soupirer sans" cesse vers l'union éternelle! Il n'y a point de désir plus violent que "celui-là, parce qu'il a pour objet la possession immédiate de notre fin. Saint Augustin exprime cette vérité quandil dit à Dieu :

« Seigneur, vo"us nous avez faits pour vous, et notre cœur est dans l'inquiétude jusqu'à ce qu'il se reposé'eii vous*, »

L'épouse des cantiques dit aussi : « Je cliercherai celui que mon cœur aime. Jevôus conjure, ô filles de Jérusalem, si vous avez vu celui que mon cœur aime, annoncez-lui que je languis d'amour^. » Car tantôt c'est la langueur et tantôt c'est l'ardeur ; la langueur, non de l'amour, mais de l'esprit et de la chair impuissants a porter de- telles impressions; l'ardeur, parce que, dans les momems de sainte ivresse où la pensée, le sentiment de l'objet aimé sont plus forts, il se fait au dedans comme une explosion dé vie nouvelle qui sei'ait la destruction de la vie naturelle, si celui qui donne cette grAce ne réglait tout le reste. Saint Thomas exprime tout cela quand il dit : « Le cœur s'ouvre et il semble vouloir forcer ce qui le retient au dedans, et la véhémence de son désir est

1 Conres.,\. l, VI, 1 {Patr., l. XXXU, col. C3lj. — 2 Cant., v, 8.

extrême, et il tombe de défaillance* » Mais onvio, tumme pour éviter cette défaillance qui semble arrêter l'élan de l'amour, appelle Dieu sa force et sa vie, à l'endroit même où il exprime les ardeurs de son amour. « Comme le cerf, dit-il, soupire après les sources d'eau vive, mon âme soupire après vous, ôDiEU, qui êtes ma force et ma vie. Quand irai-je à vous et quand serai-je en présence de votre face ^ ? »

Et que ceci ne surprenne personne. « Toutes les impressions que l'amour fait sur le cœur ne sont pas égales •'^. » Mais faisons cette utile réflexion : n'est-il pas obligatoire que nous aimions notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces? Or, si c'est là le commandement sans l'accomplissement duquel nul ne peut être sauvé, n'arriverons-nous pas au pur amour, pour peu que nous dépassions la limite du commandement, pour entrer dans le royaume divin du conseil? Le conseil, c'est l'intensité de l'amour; qui doit tendre là, si ce n'est l'Epouse de JÉsus- Christ? Ne nous arrêtons pas au sentiment, car ce n'est pas lui qui est notre règle: il trompe au contraire et il égare: mais voyons sérieusement quelles sont nos œuvres. L'amour des créatures est-il éteint en nous? L'amour de nous-même est-il mort? Demandons-nous sans cesse, par des prières qui ne se lassent pas, le règne de Dieu dans nos âmes ? Soupirons-nous avec une persévérance que rien n'arrête après la plénitude de la vie de Dieu en nous? et travaillons-nous, par une continuelle vigilance sur notre vie et sur notre cœur, à ce que cet esprit si pur, si dégagé du créé, cet esprit vé-

i s. Thomas , Opusc. GO . art. 24. — 2 Ps. XLI, 1. — 3 s. Thom., Opuse., grail. 7, p. 1.

ritablemeat saint de la Résurrectiou soit en nous f — Voilà l'amour, l'amour avec toutes les qualités que les mystiques lui assignent : l'amour languissant, l'amour agissant, l'amour aspirant, l'amour unissant, — Et cet amoiu* si parfait est l'amour qui doit emlras^r et consumer le cœur de l'Epouse de JÉSUS, de l'âme consacrée son épouse et sa victime, le saint jour de la profession ; ou bien il faut dire que nul ne doit viser à le posséder ici-bas.

Mais non ! Jésus, qui attire l'Epouse dans le mystère de son immolation, se l'unit aussi dans celui de sa transformation comme victime. Il ira même plus loin, il lui fera part de la grâce propre au mystère de son Ascension, et là se consommera l'union, selon le degré de perfection qui est possible en cette pauvre terre; car nous l'avons dit déjà, la consommation dernière et immuable ne se fait qu'au ciel.

Le mystère de l'Ascension répond à la quatrième partie du sacrifice qui est la Communion. Dans ce mystère admirable, comme parle l'Eglise, Notre-Seigneur se donne comme un holocauste de suave odeur à son Père et ensuite à l'Eglise. « Dans l'Ascension, dit Benoît XIV, la Victime est acceptée par le Père^ » Le Père la reçoit dans son sein, et de même qu'autrefois dans l'holocauste, lorsque la fumée de la victime consumée par le feu montait vers le ciel, il était dit que Dieu communiait à la victime, de même dans l'Ascension dont le mystère réalise, dit saint Augustin 2, celte fumée du sacrifice, Dieu le Père accepte pleinement et amoureusement le Sacrifice de son Fils et le reçoit en quelque

1 De Sacrif. Missœ, lib. 11 , c. xi , nnm. 5. — - Cilé par Durand, le Culte copioliqus dans set cérémonies et ses symboles, e. i

sorte dans son cœur. Mais de même aussi que dans les sacriû« ces anciens le peuple communiait à la victime, après que le feu l'avait purifiée de ses parties grossières, de même après l'Ascension de Jésus, l'Eglise commença à le recevoir au divin Sacrement : « Ce qui arriva, dit encore Benoît XIV*, le jour de la Pentecôte oii le peuple communia à la victime « qui est Jésus-Ceirist » (autant par les dons du Saint-Esprit que ce divin Sauveur donna aux hommes, suivant ce que dit saint PauP,que par l'usage de la sainte Eucharistie qui commença alors k être ordonnée aux fidèles).

La première partie de ce dernier acte du sacrifice, qui est l'acceptation de Dieu, ne doit pas nous occuper ici. L'âme qui est entrée dans l'esprit de la Résurrection reçoit cet honneur. Comme Jésus devient dans ce mystère, d'une manière absolue , l'objet des complaisances du Père , l'âme vraiment digne du nom d'Epouse est aussi, quoique à un degré bien inférieur, l'objet de ses divines complaisances. Mais, c'est en ce que Notre-Seigneur se donne absolument aux hommes, en qualité d'Hostie, par la communion, qu'elle imite son Epoux, et alors se fait la consommation de l'union Le mystère de la Résurrection nous a initiés à la perfection de la charité envers Dieu, celui de l'Ascension nous invite à atteindre la perfection de la charité envers le prochain. Car c'est là le point culminant de la perfection chrétienne et religieuse : aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre ftme, de toutes nos forces, et le prochain comme nous-mêmes. Et parce que l'amour du prochain a son principe et sa source

1 De Sacnf. Missœ, ibid. — * Atcendcm in altum... dédit dotia hominious (Eph., IV, 8).

dans 1 amour de Dieu, c'est après avoir reçu la grâce insigne d'un grand amour de Dieu que nous nous portons à un grand amour pour le prochain ; ce qui fait dire a saint Grégoire le Grand : « Il n'y a point de plus ^rand sacrifice dans la vie chrétienne que le zèle du salut des âmes *. » Et saint Thomas qui cite, dans sa Somme théologiquej ces paroles du saint pontife, les explique dans le sens que nous venons d'exposer : « L'âme, dit-il, ne trouve la perfection de la charité pour Dieu, que dans la perfection de la charité pour le prochain 2. »

Le prochain dont il s'agit ici, c'est l'Eglise, c'est le clergé, ce sont les âmes religieuses , c'est la multitude des justes et des pécheurs, ce sont les âmes du purgatoire. Comme JÉSUS se donne à tous, l'âme vraiment épouse et victime se donne à tous, se considère comme débitrice de tous, suivant ce que saint Paul dit de lui-même^.

Et de même que Jésus donne aux âmes tout ce qu'il est : son corps, son sang, ses mérites, ses prières, ne se réservant rien en ce monde, et promettant dans l'autre la possession de lui-même, l'âme religieuse, son épouse, se considère comme appartenant à l'Eglise et à tous les membres de ce corps mystique de Jésus. Elle dit avec le grand Apôtre :

« Impendam et superimpendar Je me dépenserai, je serai

prodigue de moi-même pour mes frères'*. » Aussi paraît-elle ne respirer que pour les âmes ; ses prières, ses pénitences, ses satisfactions, tout leur est consacré. Et elle, qui semblait

i s. Gregor. Hom. xii in Ezechiel : Nullum majus sacrificium quam %elm animarum. Ap. S. Tbom. II, ii, q. 281, art. 2. — a ibii, — 8 Rom., i, 14. — *II Cor., xa, 15.

avoir loiii trouvé en Died, dans l'élévation et la sublimité de son amour, témoigne qu'il lui manque encore quelque chose : ce sont les âmes qu'elle veut en quelque sorte enfanter à l'amour de son Dieu. Elle ne sera pleinement contente et satisfaite qu'alors : « Donnez-moi des enfants, ditelle à Dieu, autrement je mwu'rai *. »

Ainsi tout se consomme dans la charité , et l'union de l'Epoux et de l'épouse est parfaite. Que sera le ciel? la consommation finale de cette union. Tout le reste se transformera ou cessera d'exister, mais la charité de Dieu et du prochain en Jésus-Christ commence ici-bas, se perfectionne sans cesse et se consomme au ciel : et c'est là cette consommation dans l'unité que Notre-Seigneur demandait à son Père dans sa prière de la Gène : Ut sint consummati in unum sicut et nos*.

Ce terme est sans doute celui de la vocation de tous les chrétiens ; mais il y aura dans cette consommation un honneur, une félicité spéciale pour l'âme religieuse, puisque l'Ecriture elle-même nous parle d'une union spéciale des vierges et de l'Agneau dans le cieP. Oh 1 qu'heureuse donc est la vraie épouse de Jésus, la parfaite victime de son amour ! que sa vocation est sainte et digne d'envie ! Dès cet exil, l'union que la grâce divine opère est d'une telle subli mité, qu'elle rend toute bouche muette, et qu'elle épuise tout# admiration. Alais quand, dans la patrie, elle recevra sa con sommation dernière, qui sait quelle en sera la gloire et la féli cité 1... Ah 1 c'est ici qu'il faut rappeler la parole de saint

* Gène»., xxx, 1. — « Joan., xvii, 23. — 3 Virglnes enimsuntet sequuntuf Agnum quocumque ierit (Apoc, xiv, 4).

8§ irVRE PREMIER

Paul : « Ni Vceil de l'homme n'a vu, ni l'oreille de l'homme» D'à appris, ni son ceeur n'a compris ce que Dieu pi'épare à ceux qui Faiment*. *

GHÂPITRE XI!

LA PLUS BOUGE CONSOLATION DE l'aHE RELIGIEUSE

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