‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 26 sur 115 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

l OUVEUTURE DE CŒUR

Vo?ci la grâce spéciale du noviciat. Voici une des sources les plus abondantes de bénédictions pour l'âme religieuse. Cette grâce sera, plus qu'il . n'est possible de le dire, un principe fécond de vraie lumière pour discerner la volonté de Dieu, un secours perpétuel pour persévérer malgré les obstacles qui surgiront, une force d'une grande puissance contre les tentations, la paix du cœur, la vraie joie surnaturelle de l'âme.

Nous allons traiter de cette sainte pratique au commencement de ce livre deuxième, parce que nous pensons que le bonheur du novice en dépend, et non seulement son bonheur, mais sa vraie sanctification ; deux choses, bonheur et vraie sanctification , qui vont nécessairement toujours ensemble. Saint François de Sales écrivait avec son style gracieux : « Que donc cette fille prenne un cœur d'enfant, une volonté de cire et un esprit nu^ » Cette nudité de l'esprit, cette parfaite docilité de la volonté supposent une grande perfection ; on l'atteint infailliblement, si l'on a réellement pour son Supérieur, pour son Maître du noviciat, un cœur d'enfant, c'est-à-dire simple, sans déguisesement aucun, qui se révèle tel qu'il est, qui s'ouvre volontiers, qui veut être entièrement connu pour recevoir la lumière, les corrections, les encouragements, la direction qui le rendront meilleur pour la gloire de Dieu.

Il faut convenir, il est vrai, que pour certaines natures, cette simple et entière ouverture d'âme est une source de sacrifices. Une difficulté très grande, qui tient à notre caractère, le manque d'habitude, un secret amour-propre, la répugnance naturelle à révéler ainsi ce qu'il y a en nous de plus intime, peut-être certaines manières de la personne à laquelle nous devons nous ouvrir de la sorte, son esprit propre, la difl'érence profonde de son caractère et du nôtre : tout cela, et -telle circonstance accidentelle, le démon luimême qui voudrait nous détourner d'un si grand bien, le 4émon qui possédait un jour, comme le raconte saint Mat-

1 Lettres de saint François de Sales à de* Rellgieiues, Mit. de M. Vàbbé Servonnet, t. I, p. 127.

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thieu , un horame qu'il rendait muet* : toutes ces causes peuvent rendre difficile, pénible même, l'ouverture de cœur; mais la grâce et une grâce abondante est assurée, puisque ce grand moyen de perfection est voulu de Dieu. Une fois admis que ce Dieu d'amour appelle à la vie religieuse, il est évident qu'il donne la force de surmonter les obstacles qui s'opposeraient au succès de notre entreprise, et les moyens et les secours nécessaires pour la faire réussir. Et puis, cher novice, ne l'oubliez jamais, vous êtes une victime offerte, et votre devoir est de vous exercer à vous immoler sans réserve et à mourir chaque jour.

Cependant, disons-le, l'habitude adoucit peu à peu ce qui paraissait impossible au commencement ; et à mesure que l'on s'exerce avec bonne volonté et que l'on prie pour obtenir la grâce dont on a besoin, et que l'on remporte sur soi, sur la timidité qui nous enchaîne, sur l'amour-propre qui nous ferme la bouche, quelque bonne victoire, la grâce prend la place de la misérable nature, et le but est atteint.

Aussi bien, il faut en venir là. Tous les maîtres de la vie religieuse ont fait un si grand cas de cette pratique^! Sous ce rapport, comme sous tous les autres qui ont trait à la mort du vieil homme, les anciens étaient admirables. Les Pères du désert citaient cette belle sentence du célèbre Jean le Nain, le père spirituel de saint Arsène : « Ceux qui ne veulent pas découvrir leurs pensées aux anciens sont ceux qui réjouissent le plus l'ennemi de leur âme^ *

1 Malt., IX, 33. — 5 Rodrijjuez a tout un traité intitulé : de la Fidélité qu'U faut avoir à découvrir le fond de sa conscience à ses supérieurs. C'est le septième de la m* partie. — 3 Vies des Pères du désert, liv. iV, cb. xvu.

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On lit dans les Institutions monastiques de Cassiea «, que lorsqi'un postulant se présentait pour être admis à la communauté, il devait pendant dix jours demeurer à la porte et y implorer la grâce d'être admis. S'il supportait cette première épreuve, on le dépouillait de l'habit séculier et on le revêtait de l'habit monastique, et pendant un an son occupation était de servir les hôtes. Il devenait ensuite novice, et entrait alors sous la direction d'un moine qui avait le titre de senior, c'est-à-dire ancien, — auquel il devait découvrir toutes ses pensées.

La pratique qui oblige le novice à découvrir toutes ses pensées à son Supérieur ou au Directeur du noviciat e.st donc bien ancienne, puisqu'elle était au point de règle pour ces admirables religieux des déserts du Scété et de Nitrie ; et il est indubitable qu'elle a grandement contribué à la sanctification de ces hommes fameux dont les vertus héroïques feront l'admiration de tous les siècles.

Du reste, saint Vincent Ferrier nous apprend que « cette voie a été suivie par tous les saints ■'^, » aucun d'eux n'ayant cru possible d'atteindre à la perfection de la vie chrétienne, sans ce moyen ^. C'est pour cela que nous voyons tous les fondateurs d'instituts religieux la recommander expressément dans leurs règles, constitutions ou directoires. Recueillons, pour ne citer qu'un exemple, ce qui est dit dans la

1 On sait la grande auloritd qu'a toujours eue Cassien , comme témoin des règles et ics traditions de la vie religieuse aux premiers siècles. Les plus célèbres Religieux ont été pour ainsi dire formés à son école. — ^ De vila spirit. cil. ;v. — 3 c II est prouvé de la manière la plus claire, dit encore Cassien, que le Seigneur n'enseigne la voie de la perfection à aucun de ceux qui , ayant la moyen de se faire instruire et diriger, méprisent la doctrine et les exemples det •ncien». » {fmt. monast., lib. IV, c. ix, et Coll. 2, c. xv).

règle de saint Basile qui date d'une très haute antiquité « Chacun de ceux qui sont sous la conduite des autres doit, s'il veut faire quelques progrès notables et parvenir h la perfection et à une sainteté de vie, conforme aux préceptes de Notre-Seigneur Jésus-Ghrist, ne déguiser aucun mouve* ment de son âme, mais, après un examen sérieux et attentif de lui-même, ouvrir son cœur, avec ses plus secrètes affections à ceux de ses frères qui sont chargés de la direction des autres*. »

Que le jeune novice s'arme donc de courage, si le courage est nécessaire, pour ce salutaire exercice, et qu'il le fasse avec tout le soin et toute la perfection qui dépendront de lui. Voici quelques conseils sur les dispositions surnaturelles avec lesquelles il doit le faire, et l'indication des points principaux qui en sont comme la matière habituelle.

I. — Dispositions avec lesquelles il faut ouvrir son âme, et faire ce qu'on appelle communément le rendement de compte a son Supérieur ou au Maître des novices

La première de ces dispositions, c'est un grand esprit de foi. Un des anciens solitaires dont nous venons de parler, disait : « J'ai mis sur mon Supérieur l'image du Christ'^, » c'est-à-dire, je ne vois en lui que Jésus-Christ. Ce n'est pas l'homme que je considère, dont je vois les traits, dont j'entends les paroles, c'est le divin Maître lui-même ; et c'est pour cela que je me tiens en sa présence, que je lui ouvre mon cœur et que je me rends à ses avis, avec la même reli-

1 Reg. fus., c. xwi. — 2 Chrisli maginem Superiori meo impoiuHS. Jo«a. Clim., graU. 4).

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gion que j'aurais en présence de Dieu. C'était aussi la grande recommandation de saint Bernard : « Que ce soit Dieu luimême que nous approchions ou bien le vicaire et le repréjentant de Dieu, notre respect et notre déférence doivent être les mêmes*. »

Si cet esprit de foi n'abandonne jamais le novice, qu'il soit assuré que l'exercice du rendement de compte lui deviendra bientôt facile, et surtout plus fructueux et profitable qu'il n'est possible de l'exprimer. Dans nos rapports avec nos Supérieurs, la pratique de la foi est déjà un grand acte de vertu, mais le bien qui en résulte, si cette pratique devient une habitude, est véritablement merveilleux. Nous conseillerons donc au novice d'attacher à ce que nous disons ici une grande importance, et comme pratique particulière nous lui dirons : Avant de vous présenter à votre Supérieur, allez devant le très saint Sacrement, et là faites à Notre-Seigneur le même rendement de compte que vous devez faire ensuite à celui qui le représente. Vous n'avez qu'à dire à haute voix devant celui-ci ce que vous aurez dit dans le secret du cœur au divin Maître, considérant quand vous vous présenterez à votre Supérieur que rien n'est changé, sinon qu'auprès de lui et en lui, Jésus se montre visible, et qu'il est invisible ad Sacrement.

La seconde disposition, qui est, en un sens, la principale, puisqu'en elle consiste l'exercice môme du rendement de corapte,c'est une grande simplicité qui ne déguise rien, qui n'exagère rien dan3 l'exposition qu'elle fait, dans les réponses

1 Siv':Deu8, sive homo Dei vicarius; pari rcver^ntid deferendum, (S. Bern^

qu'elle donne. L'âme est un livre ouvert : le Directeur peut lire tout à l'aise à chaque page ; c'est une eau liiUpide, il la voit jusqu'au fond. Heureux Directeur et heureux novice !

On comprend qu'une telle simplicité doit être aidée et soutenue par une grande humilité. C'est la troisième disposition qui accompagne nécessairement le rendement de •compte. Oui, nécessairement ^ car, sans elle, l'ouverture du cœur serait impossible. N'avons-nous pas tous un fonds épouvantable d'orgueil? Et, ce fonds mauvais ne s'oppose-t-il pas, avec une sorte de résistance invincible, à nous permettre de nous faire connaître tout entier?... Il y a, en effet, dans les meilleures natures, certains côtés si tristes avoir! Il y a, dans la vie intime de presque toutes les âmes, certains détails qui sont plus difficiles à révéler que de grandes fautes : c'est un trait de bassesse, de lâcheté, c'est une inclination vile, c'est dans une circonstance soudaine, imprévue, une faiblesse à laquelle nous ne pouvons plus penser sans rougir. Peut-être le passé et le présent (et c'est plus humiliant encore s'il s'agit du présent) pullulent de misères, de travers, de faiblesses semblables; et tout cela doit être rais à découvert, avec la simplicité, la franchise, l'ingénuité d'un enfant! Il est impossible que notre orgueil, notre profond amour-propre, ne se révolte pas. Mais qui pourrait dire aussi la force, l'élévation, la grandeur morale, que se donne une âme, assez généreuse pour surmonter et vaincre résolument ces misérables obstacles?...

La quatrième disposition, qui couronne tout, c'est la docilité, l'obéissance filiale, la soumission de l'esprit et du cœur aux conseils, aux avis, aux décisions de notre Uirâcteur.

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ILà est le fruit du saint exercice du rendement de compte, là est la bénédiction de Dieu, là est le bonheur et la paix, et la joie et la vraie sanctification de l'âme religieuse. Ceci n'a pas besoin de plus de développement.

n. — Matière ou objet du rendement de compte.

Nous pensons qu'il suffit d'énumérer brièvement quels sont les divers points qui constituent la matière du rendement de compte.

1* Les peines de conscience en général : les tentations, les dégoûts, les scrupules; nous ne disons pas les péchés proprement dits, soit présents, soit passés, parce qu'ils sont l'objet de la confession sacramentelle; mais nous ferons ici la sage réserve du R. P. Gautrelet : « Nous ne prétendons pas qu'il faut défendre à l'inférieur de s'ouvrir là dessus à son Supérieur. Cela peut être même quelquefois nécessaire pour se faire bien connaître; mais cela pourrait aussi être sujet à inconvénient. Il est même des fautes de telle espèce qu'il ne conviendrait pas, ordinairement du moins, de déclarer hors de la confession. On ne saurait donc trop recommander la discrétion sur cet article aux Supérieurs de communauté^; >

2* Les défauts de caractère : travers, caprices, opiniâtretés, inconstances, fantaisies ; — traits de la vie qui s'y rapportent.

3* Les dispositions du cœur, surtout à l'égard de certaines personnes : attraits, amitiés, inclination à en donner des témoignages; aversions, répugnances.

i Traité de l'état religieux^ app«adic«, § 9.

4* La régularité aux exercices depuis le lever jusqu au coucher (amour et pratique des règles, des coutumes, de l'esprit propre de l'Institut et en général de tout ce qui se rattache à la vocation dans cet Institut particulier; — si l'on est édifié de la conduite des frères ou sœurs).

6* La manière de faire les exercices, grands et petits, mais principalement l'oraison et l'examen de conscience.

6» La mortification intérieure et extérieure ; — attrait ou répugnance et pratique.

7* Les vertus chrétiennes et religieuses pour lesquelles l'on se sent un attrait narticulier; — ce que l'on fait pour les acquérir.

Tels sont les points principaux qui constituent la matière ordinaire de la direction. Quand le novice se préparera au rendement de compte, il aura soin (à moins d'un avis contraire du Maître des novices) de se tenir prêt à faire connaître l'état de son âme sur ces divers chefs, et à répondre aux questions qui lui seront adressées sur ces mêmes sujets; mais il n'appartient qu'au Maître des novices de juger s'il est opportun de faire chaque fois un rendement de compte aussi complet, ou de s'en tenir simplement à quelques points plus particulièrement utiles à son novice.

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