‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 27 sur 115 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

l'abnégation de SOI-MEME

n paraîtra peut-être au jeune novice que nous traitons plus tôt qu'il ne conviendrait un sujet qui semble annoncer un certain degré de perfection. Il est vrai qu'en un sens l'abnégation de soi-même est propre particulièrement aux parfaits. On peut même dire que, sous un rapport, elle est la perfection elle-même. Mais on arrive à l'acquisition de cette grande vertu comme à l'acquisition de toute vertu, c'est-àdire peu à peu et graduellement. C'est ce que nous ferons. Et Notre-Seigneur ayant dit à tout le monde (c'est la remarque même de saint Luc : Dicehat autem ad omnes) : « Si qliclqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soimême i, » posant ainsi comme première condition de marcher à sa suite, le renoncement et l'abnégation, il est tout naturel que nous en traitions dès le commencement de ces instructions adressées au novices^ Us sont dignes en eiïet

1 Luc, IX, 23.

2 Le célèbre P. Surin écrivait à une maîtresse des novices : t II faut de bonne heure les accoutumer à renoncer à leurs volontés , à mourir à leurs passions , à meUrc leurs cœurs au dessus de toutes les créatures, et leur faire concevoir de la honte de tous les instincts de la nature... Celte abnégation les mènera droit à la charité , «t par là vous les rendrez dociles aux mouvements de la grâce : car la

d'être considérés comme ces heureux disciples de Jésus qui, , ayant quitté le monde et renoncé à ses espérances, marchent amoureusement à la suite de ce bon Maître.

Il y a ici trois choses à examiner attentivement et à bien comprendre, afin de se faire une idée exacte de la vertu d'abnégation de soi-même. Il faut d'abord bien savoir ce qu'on entend par ce soi-même, par ce moi, comme on dit communément, dont il faut faire abnégation; — en second lieu, bien constater les caractères principaux et distinctifs par lesquels il se révèle en nous; — enfin s'assurer comment on lui donne le coup de la mort : ce qui est la pratique même de la vertu d'abnégation.

Que le jeune novice soit donc saintement attentif. Ce sujet est d'une très grande importance. Il n'est en aucune manière possible de faire un seul pas dans la vie spirituelle, sans l'intelligence de ce que nous avons à dire et sans l'amour des moyens que nous avons à indiquer pour acquérir une si essentielle vertu. Et, en vérité, que serait sans l'abnégation le titre si beau de Victime que nous portons en vertu de notre oblation? Il ne serait qu'une grande et désolante illusion.

I, — Ce que c'est que le moi dont nous devons faire a6négation.

Ce mot signifie une certaine vie qui est en nous, qui est

chemin le plus court pour arriver à l'amour de N. -S., c'est la mortification do toutes nos inclinations naturelles, de nos appélils, de nos goûts, de nos plaisirs et de toute sorte de vaine excellence. • (Lettre à la M. Elisabeth de la Croix u"***** Une, 10 août 1658.)

en quelque sorte une partie de nous-mêmes, et que nous devons détruire. Expliquons ceci.

Il y a en chacun de nous trois vies : la vie naturelle, — la vie surnaturelle — et la vie du moi. La vie naturelle, c'est la vie des sens, suivant laquelle nous allons, nous venons, nous voyons les objets qui nous entourent, etc ; — c'est aussi la vie de notre esprit en tant qu'il exerce ses facultés (comprendre, vouloir, juger, se déterminer, etc.), tout naturellemenc, en dehors du secours surnaturel de la l'ràce. On l'appelle vie naturelle, parce qu'elle fait les actes qui lui sont propres par les moyens naturels que Dieu nous a donnés, et qui sont les organes des sens et les facultés de 1 espiit. Nous avions cette vie-là, en venant au monde.

Evidemment, la vie naturelle n'est pas celle qu'il s'agit de détruire en nous ; le faire serait commettre le crime énorme appelé suicide.

Il y a en nous une seconde vie, aussi réelle, aussi véritable que la première, mais dont nous ne pouvons pas constater l'existence par les sens : c'est la vie surnaturelle que nous avons reçue au saint Baptême et qui s'appelle aussi grâce sanctifiante, et même vie de Jésus-Christ dans nos âmes. Notrè-Seigneur en parle quand il dit : «Je suis venu pour qu'ils aient la vie et l'abondance de la vie*. » Saint Paul en entretient souvent les fidèles. Il serait inutile de citer les nombreux passages de ses épîtres. Il dit de luimême : « Pour moi, vivre, c'est Jésus-Christ. Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi^. » Cette vie divine que saint Pierre appelle une participation à la

1 Joan., X, 10. - 2 Galal., il, 20.

nature de Dieu* est donc réellement en nous, si nous avons conservé la grâce de notre Baptême, ou si, après l'avoir perdue par le péché mortel, nous l'avons recouvrée par la Pénitence. Et comme toute vie se fait connaître par des inclinations intérieures et par des actes extérieurs , la vie de la grâce, la vie de Jésus-Christ en nous, se révèle aussi par des inclinations intérieures qui sont certains attraits pour les choses de la foi, les maximes évangéliques, les vertus chrétiennes, — et par des actes extérieurs surnaturels qui correspondent à ses attraits.

Heureuses les âmes qui vivent sans interruption de cette vie sainte et divine ! Tous leurs actes sont méritoires et dignes de Celui qui est mort pour nous donner une telle vie.

11 serait donc absurde et impie, de dire que c'est cette admirable vie qu'il faut détruire. Nous le ferions, si nous avions le malheur de commettre un péché mortel, et ce malheur est si grand qu'aucun de ceux qui peuvent affliger notre corps sur la terre ne lui est comparable.

Il y a enfin en nous une troisième vie, et celle-ci est mauvaise, et elle est une source et un principe d'inclinations mauvaises et d'actes mauvais. Saint Paul y fait allusion, quand il félicite les fidèles de l'avoir détruite en eux : « Vous êtes morts, dit-il, c'est-à-dire morts à la vie de péché, et votre vie nouvelle (la vie de la grâce) est cachée en Dieu avec Jésus-Christ^. » Il dit ailleurs : « Puisque nous sommes morts au péché, comment reprendrions-nous notre vie de péché^? » Ailleurs encore, il la désigne sous diven

1 II Petr., !,♦.—* C0I088., m, 3. — * Rom., iv, 2. Saint Pierre a les mêmes ezpressioDi ; I li, 26.

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noms. H l'appelle la loi des membres*, parce qu'étant toute corruption, cette vie semble exercer ses actes principalemeof dans la chair; il l'appelle le vieil homme^, parce qu'elle esf en nous avant la grâce du Baptême et qu'elle a son premief principe dans le péché originel. C'est ce qui fait qwe cette vie malheureuse est désignée encore sous le nom de vie d'Adam, comme la vie surnaturelle est appelée vie de Jésus- Christ.

Tout cela est incontestable. Le Baptême nous a délivrés du péché originel ; mais il ne nous a pas ôté l'inclination au mal, qui est une des suites du péché- originel, et cette inclination au mal est précisément ce qui révèle en nous l'existence de cette troisième vie, qui lutte contre la vie de la grâce qu'elle voudrait dominer et anéantir dans nos âmes, tandis que c'est elle qu'il faut détruire et anéantir, si c'est possible, avec le secours de la grâce.

Mais pourquoi cette vie mauvaise et destinée à être détruite, cette vie de péché et (si l'on peut ainsi dire, à cause des œuvres qu'elle produit) cette vie de mort, est-elle appelée vie du moi ?

Le voici. C'est parce que de même que la vie de la grâce qui est en nous par le Baptême nous porte à n'avoir que Dieu pour centre et pour fin, de sorte que nous n'agissons que selon son bon plaisir et pour sa gloire, de même la vie de péché, la vie du vieil homme, la vie d'Adam, nous porte à nous faire nous-mêmes notre centre et notre fin, et à n'agir que pour notre plaisir et notre gloire. — Mais ceci va être clairement expliqué par ce qui suit. '

I Rom., vn, 5, 23. — « Rom., vi, 6. — Eph., ïv, 2«,

II. — Caractères généraux de la vie du moi dont nom devons faire abnégation.

Ces caractères généraux sont Tamour-propre, la volonté propre et l'esprit propre. Ce qui signifie que la vie d'Adam se manifeste par trois inclinations qu'elle met en nous. Elle nous porte à nous aimer, — à ne vouloir que ce qui nous plaît, — et à tenir opiniâtrement à nos vues et à nos jugements.

Le premier caractère, c'est l'amour-propre. L'araourpropre nous porte à nous estimer nous-même, — à voir dans notre conduite tout en bien, — à désirer l'estime des créatures, — à prendre des moyens pour que cette estime ne soit pas altérée, — à nous attrister dans les humiliations inévitables de la vie, etc., etc. — Il nous fait aussi chercher notre plaisir en tout : dans nos pensées, nos imaginations, nos souvenirs; — dans nos occupations, nos affections, nos relations, etc. C'est le moi, toujours le moi qui nous occupe et qu'il faut contenter et satisfaire.

Le second caractère, c'est la volonté propre. — Elle nous donne une horreur habituelle pour la gêne, et une sorte d'aversion instinctive pour toute autorité. Si nous aimons les Supérieurs, ce sont les personnes que nous aimons, leurs qualités, leurs vertus, — et non l'autorité qui est en eux. — Si nous aimons certaines règles, certaines mortifications, c'est (à notre insu peut-être) parce qu'elles sont de notre choix; celles qu'on nous impose nous sont plus pénibles à accepter, et quelquefois insupportables.

Le troisième caractère, c'est l'esprit propre. On peut âi:^ que l'esprit est la partie la plus élevée de nous-mêmes. C'est comme la citadelle du moi. Tout le reste se rend, ou'vUc

résiste encore. Nous soumettons notre conduite extérieure ; la volonté cède, mais l'esprit garde son indépendance. Oh ! Toici bien le point capital où il faudra porter le fer et la flamme ; car, si cette forteresse est détruite, la victoire sera complète, et la divine grâce régnera en nous sur tous ses ennemis. Cette destruction, cette mort, sera notre triomphe, et nous pourrons dire avec saint Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ, et mourir est un gain *. »

III. — Comment on arrive a cette mort universelle du moi, qui est la parfaite abnégation de soi-même.

Il faut convenir que c'est le travail de toute la vie. Tout le monde connaît le mot de saint François de Sales, parlant de l'amour-propre : « Nous devons nous estimer bien heureux, s'il meurt un quart-d'heure avant nous. » Oh ! le long et pénible labeur que celui qui doit amener finalement cette mort ! Il est long et pénible, et il doit être en même temps constant et sans relâche. On ne peut pas se figurer combien il est facile de perdre en un instant ce qu'on a gagné pendant de longs mois de bonne volonté C'est ici surtout que l'âme religieuse apparaît comme une victime s'immolant sans cesse, et disant sans cesse avec saint Paul, par la générosité et la persévérance de son immolation : « Je meurs chaque jour 2. »

Que le novice, jeune victime offerte à Dieu le Jour de sa prise d'habit pour ne vivre désormais que de sacrifices, s'applique donc à ce travail de mort. Nous avons dit qu'il est de toute la vie ; mais l'heureux temps pour commencer

1 PhUipp., 1, 21. — 2 I Cor., xv, 3t.

ce travail et le pousser bien en avant est celui du noviciat Ah ! certes, que les novices comprennent bien ceci ! Mille moyens leur sont offerts, mille secours leur sont donnés : el leur position inférieure, leur bonne volonté, la grâce plus sensible et plus efficace de leur vocation, — tout cela est si bien en rapport avec le but à atteindre : la mort à soi-même I Qu'ils soient donc fidèles, et qu'ils sachent bien qu'il faut à tout prix mener loin cette œuvre importante ! Après le noviciat ce serait trop tard, — oui ! certainement et malheureusement trop tard. C'est l'expérience de chaque jour qui autorise à parler ainsi, avec tous les maîtres de la vie spirituelle.

Le moyen général qui nous fait arriver à la mort de nousinême, c'est la mortification. On voit Tanalogie de ces deux termes : mort et mortification ; et, en ce sens, mortification et abnégation, c'est tout un. Nous nous servons toutefois de préférence du terme d'abnégation, parce que ce mot a uu sens plus précis et qu'il exprime mieux les actes à fniro pour arriver à détruire en nous le moi, notre grand ennemi.

MoiSj suivant les caractères généraux de ce moi que nous avons indiqués tout à l'heure, et qui sont, avons-nous dit, l'amour-propre, la volonté propre et l'esprit propre, la vertu d'abnégation appelle à son secours plusieurs autres vertus, et c'est par elles qu'elle acquiert la perfection qui lui est particulière. Ainsi elle arrive à la mort de l'amour-propre par l'humilité, a la mort de la volonté propre par l'obéissance, et à la mort de l'esprit propre par la simplicité de l'esprit.

C'est pourquoi nous allons traiter de ces diverses vertus dans les chapitres qui vont suivre; mais nous entremêleroûs

h ces trois sujets quelques autres fort importants qui les compléteront, et qui aideront le généreux novice à arriver à la pratique parfaite de la grande vertu d'abnégation.

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