‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 28 sur 115 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE l'humilité

Nous allons donc traiter résolument des moyens qui nous conduisent à la véritable mort à nous-mêmes, et d'abord de l'humilité, la divine vertu qui donne le coup de la mort à notre amour-propre. Le sujet est beau. S'il est bien compris et bien goûté, ce sera déjà une grande avance et une sorte d assurance que le novice ira jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la vraie pratique de la vertu elle-même, avec la grâce de Notre-Seigneur.

L'humilité ! qu'il y aurait à dire sur l'excellence qui lui est propre, sur la gloire qu'elle procure à Dieu, sur le bien et la multitude de biens qu'elle assure à l'âme ! Un des livres les plus édifiants qu'on pourrait composer serait peutêtre celui où l'on réunirait ce que les Saints ont dit de cette sublime vertu. Que de belles paroles dans les ouvrages des Pères de l'Eglise ! que d'admirables sentences dans les discours et les entretiens des anciens solitaires du déserti Et, depuis ces temps reculés, que d'écrits ont été composés pour

la faire connaître, aimer et pratiquer! Le plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, l'Imitation de Jésus- Christ, ne parle d'aucune vertu aussi souvent et avec autant d'onction que de l'humilité. Enfin c'est, au sentiment de tous, la vertu par excellence. « Un ancien solitaire étant interrogé par un de ses frères pour savoir ce que c'est que l'humilité, répondit que c'est quelque chose de divine» Saint François de Sales disait à ses dignes filles de la Visitation : « Je vous souhaite sur toute perfection celle de l'humilité 2. »

Toutes les Règles religieuses, Constitutions ou Directoires, font l'éloge de cette vertu et la recommandent d'une manière très expresse et très persuasive. Le novice n'a qu'à lire et à méditer ce qui est écrit pour son Institut à ce sujet. Disons ici, pour l'aider dans cette intelligence et cette méditation, quelle est, à proprement parler, la nature et l'essence de l'humilité. Qu'il soit attentif; car voici le fondement de l'édifice spirituel, et si celui-ci n'était pas solidement établi, c'est inutilement qu'il prétendrait construire plus tard : il ne bâtirait qae sur le sable.

L'humilité est la vertu qui nous met à notre place devant Dieu et devant toute créature, et qui, en même temps, nous fait aimer cette place comme étant celle qui est véritablement la nôtre et qui est la seule qui nous convienne. Ensuite elle nous fait désirer que Dieu et les créatures nous aident, par leur conduite sur nous, à nous y tenir et à nous y fixer.

1 Vies des saints Pères du désert. Doctrine spirituelle de sainte Dorothée, lif, VIII, cb. XXIX. — s Enirelietis spirituels, ch. vui, à kfio.

Or, cette place, c'est le néant et l'abjection. — Par conséquent, ce qui nous convient, en toute vérité et en toute justice, de la part de Dieu même et des créatures, c'est que leur conduite à notre égard tende sans cesse a nous tenir dans l'oubli, ou à nous faire sentir leur mépris.

0 vérité terrible pour notre orgueil, pour notre nature si amoureuse d'elle-même, si avide de paraître et d'être estimée ! Mais vérité fondamentale, essentielle, et qu'il ne faudrait jamais cesser d'avoir devant les yeux ! Voici comment on la démontre jusqu'à l'évidence.

I. — Nous ne sommes de notre fonds que néant, et, par conséquent, il est juste que Dieu, par sa conduite sur nous, et les créatures, par leurs procédés , nous laissent dans l'oubli.

Qu'étions-nous, il y a trente, quarante, cinquante ans? — Il est certain qu'un grain de poussière était alors plus que nous; car nous n'étions rien, absolument rien, et il n'y avait en nous, puisque nous n'étions pas, aucune vertu, aucune énergie qui pût nous faire arriver à être quelque chose; car le néant n'a et ne peut avoir aucune vertu ni aucune énergie.

Voilà donc notre fonds véritable, incontestable, essentiel même, c'est-à-dire le fonds nécessaire de toute créature : le Déant, le rien.

Mais maintenant nous sommes quelque chose. C'est également incontestable. Dieu, le Tout-Puissant, le Principe de toutes choses, l'Eternel, le Maître souverain. Dieu nous a donné l'être; Dieu a fait une œuvre qui est nous-mêmes, — nous-mêmes avec notre corps et ses organes, — notre âme

avec ses facultés intellectuelles et morales. Et cet œuvre de Dieu est quelque chose, certes ! et quelque chose de grand, d'admirable, une œuvre dans laquelle reluisent et éclatent sa puissance, sa sagesse, son amour.

Oui ! cela est vrai, et il faut en avoir une grande reconnaissance. — En tant que nous sommes l'œuvre de Dieu, et par conséquent le domaine de Dieu, la propriété de Dieu, le bien, et, s'il est permis de dire ce mot, la chose de Dieu, nous sommes un être véritable et réel, et même grand, dont la destinée est grande, puisque nous existons et que nous devons continuer d'exister à jamais, pendant toute l'éternité.

Mais de nous-mêmes, de notre propre fonds, nous demeurons ce que nous étions, c'est-à-dire le néant. Et c'est si vrai, que si Dieu ne nous soutenait pas sans cesse dans cet être qu'il nous a donné, nous retoujberions de notre propre mouvement dans le néant; nous retournerions à ce premier état qui est essentiellement le nôtre : le néant, toujours le néant ! Faisons une comparaison. Je tiens dans ma main une pierre, et sous ma main il y a un abîme sans fond. Tant que je tiens la pierre, elle demeure dans l'air et la lumière, mais que je retire ma main, sans même faire effort pour la précipiter dans l'abîme, la pierre, de son propre poids, tout naturellement, tombe dans cet abîme et s'y précipite elle-même: voilà la créature, me voilà moi-même avec toutes mes facultés, et mes forces et ma santé et tout mon être, — voilà mon éiat, ma condition essentielle entre les mains de Dieu. S'il retirait sa main toute-puissante, qui sans cesse nie soutient sur Fabîme de mon néant, sans même qu'il eût un décréta poiterj mûis par le fait même de la cessalioa de sou aciion.

LE NOTICIAT 127

conservatrice, je tomberais dans le néant, ma vraie condition, ma vraie place.

0 Dieu! pénétrons-nous bien de cette vérité, dont la parfaite intelligence ne peut manquer d'exercer une grande influence sur toute notre vie spirituelle. Si elle n'est pas l'objet d'une profonde, claire, lumineuse conviction, il n'y aura jamais rien de bien solide dans l'ensemble de cette même vie. Mais voici la conclusion qui s'impose d'ellemême.

Donc, notre véritable place, celle qui nous convient en toute vérité et en toute justice, c'est l'oubli, c'est l'anéantissement devant Dieu et devant les hommes. — Donc, lorsque Dieu, dont les desseins sur nous sont toujours vérité, sagesse et miséricorde, nous met dans une sorte d'oubli et nous rapproche pour ainsi dire de notre néant, nous devons aitner cette conduite, comme on aime la vérité et la justice. — Donc encore, lorsque les créatures nous négligent, nous délaissent et semblent nous considérer comme inutiles, bons à rien, une sorte de néant, nous devons nous dire sincèrement qu'elles ont raison, et qu'elles nous traitent justement comme il convioit.

Voilà de solides et utiles vérités. Que le pieux novice en fasse l'aliment de son âme ! Sa condition de créature lui impose évidemment l'amour de l'anéantissement ; sa qualité d'hostie, offerte a Dieu et à jamais fixée sur l'autel du sacrifice, en son adorable présence, devant sa majesté et sa gloire, confirme encore cet état d'obscurité profonde et comme de perte totale de soi-même. Dieu est tout, et lui n'est rien ; et quand la Providence, par quelque conduite particulière, le jette dans l'oubli, elle ne fait que répoudre

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à ce qui lui convient et qu'il doit reconnaître comme étant la vérité et la justice, et parce qu'il est créature et parc» qu'il est victime.

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