CHAPITRE VI
continuation du meme sujet. — l amour de l'humiliation
Mais voyons, par quelles voies de sa divine Providence, Dieu nous met quelquefois dans l'oubli et nous fixe dans une sorte de néant.
Il le fait de différentes manières. C'est par des ténèbres intérieures, des aridités, des impuissances dont nous ne pouvons pas sortir, quels que soient nos efforts ; c'est aussi extérieurement, par des infirmités, des maladies et autres états humiliants qui font voir que nous sommes comme réduits à rien, ne pouvant nous occuper de rien et concourir à aucune œuvre.
Eh bien ! ces états que nous ne devons pas désirer et chercher, au moins dans la conduite ordinaire de la vie, ces états anéantissants nous vont bien. Nous y sommes mieux à notre place ; et il faut aimer ces conduites de Dieu, comme étant pleines de vérité et d'amour.
Mais qnand ce sont les créatures qui nous jettent dans robsciirité et l'oubli, devons-nous aimer ce résultat, soit qu'il provienne de leur indiiïéi'ence, de leur inattention ou de leur volonté formelle, volonté rédéchie et de bonne foi, ou accompagnée de malice ?
Oui, assurément ; toujours par ïe même principe : notre place toute naturelle et légitime, c'est le néant, c'est l'oubli. Or les hommes nous aident à nou«^ Ipoir h p'-trep^ce ; nous devons leur en savoir gré.
Cela est bien simple. On ne pense pas à nous, on n'en fait aucun cas; jamais une parole d'estime, jamais une marque d'égard et d'attention. On nous oublie comme on oublie un vil instrument dont on n'a plus besoin ou qui est jugé bon à rien : il ne vient pas même à la pensée de qui que ce soit de nous confier le moindre emploi dans la communauté... Soyons bien intimement et sincèrement convaincus que tout cela est bien, que tout cela est dans l'ordre, et aimons ces dispositions à notre égard comme on aime l'ordre.
Méditez, approfondissez, jeunes novices, — et vous aussi, profès de tous les âges, — ces fondamentales vérités. Comme elles découvrent les vraies bases de la vie spirituelle, et comme elles éclairent d'une éclatante lumière l'humilité des saints, et surtout l'humilité du Saint des saints, Jésus, notre aimable Victime 1
Pourquoi Notre-Seigneur nous apparaît-il toujours si abaissé et si anéanti depuis le mystère de son Incarnation jusqu'à celui de son Eucharistie ? Pourquoi est-il toujours si appliqué à disparaître et à n'être rien? — Maintenant vous vous en rendez compte, il a pris un corps et uue
âme créés ; il est xionc créature devant son Père et devant les hommes. Il est donc néant, en un sans. Et il le sait, et nul n'a jamais pu, et ne pourra jamais comprendre comme Lui cette vérité : que Dieu est tout et que la créature n'est rien ; et c'est pourquoi il semble chercher des abîmes de plus en plus profonds ; et en effet, l'Eucharistie nous le cache encore plus que la Crèche et que le Calvaire. 0 vérité ! ô divine vérité, du tout de Dieu et de notre néant, révélez-vous aussi à nos regards obscurcis par l'orgueil !
Et c'est encore cette même vérité qui nous explique l'humilité de Marie, notre aimable Mère et de tous les saints. Plus une âme est éclairée, plus elle est humble.
Mais elle n'attend pas que Dieu ou les créatures la placent dans l'oubli qui lui convient ; elle ne cherche elle-même que cet oubli, par les moyens qu'elle prend d'être toujours dans l'obscurité, aimant tout ce qui est de nature à la cacher et à l'anéantir dans l'estime des créatures. Elle aime les choses simples et communes ^ Son langage, ses manières, ses vêtements, tout ce qui est à scn usage, ses relations d'amitié et de société, tout se ressent de cette disposition et de cet amour de l'oubli et de l'anéantissement.
i Voici à ee sujet une instruction de saint Nil, sî célèbre parmi les anciens, qu! l'appelaient le Sage. Il écrivait à Alcibiade, scolaslique : t Vous dcsirnz d'acquérir ia précieuse vertu d'Immililé, et vous me demandez comment vous devej vous conduire pour l'acquérir. Le voici : soyez fort simple dans vos babils , vos meubles, votre nourriture, voire façon d'agir, soit que vous niarcliiez , soit que vous parliez, soit que vous donniez le saint aux autres. Qu'il n'y ail en vous aiiruna afTeciation, mais pratiques en tout la siaiplicilé. > {Vies des Pères du désert, liv. VI, ch. IV.)
Nous voudrions en terminant ce premier point citer, plusieurs exemples et maximes des saints; mais il faut nous borner. Si le novice peut se procurer le beau livre de saint Jean Climaque, intitulé : l'Echellej qu'il lise le vingt-cinquième degré il y trouvera une doctrine d'or sur le sujet qui nous occupe '. — Passons au second point dont la pratique est la perfection de la vertu d'humilité.
II. — Nous sommes de misérables pécheurs ^ par consé' quentj il est juste que nous ne recevions de la part de Dieu et des créatures que lejmépris.
Comme créatures, nous ne sommes que néant et nous ne méritons que l'oubli; mais nous sommes aussi pécheurs, et en qualité de pécheurs, ce qui nous convient en toute vérité et en toute justice, c'est le mépris.
Hélas ! qu'est-ce qu'un malheureux pécheur?
C'est une âme qui est tombée dans la dernière ignominie. Se séparant du souverain 13ien, de Celui qui est tout ordre, toute vérité, toute pureté, elle est tombée par le péché mortel, dans un abîme d'eri-eur, de désordre, de souillure. Nous ne pourrons jamais sur la terre nous faire une idée exacte de l'état d'abjection qui est le sien.
Considérons qu'elle a perdue l'état de grâce si saint, si glorieux, reçu au saint Baptême, l'amitié de Dieu, la présence du Saint-Esprit, le droit au ciel. Quelle pauvreté ! quelle extrême indigence 1 quel hideux déniiment ! Le pauvre le plus misérable qui soit au monde est mille et mille fois au-
1 L'abrège de celte doctrine se trouve dans les Vies des Pires du désert , b. VI, ch. IX.
dessus d'elle. Il manque des biens périssables et corruptibles de cette vallée de larmes, — et elle a perdu volontairement les biens ravissants, éternels, de la vraie Patrie ; elle a perdu Dieu lui-même.
En même temps elle a mérité l'enfer éternel, l'enfer avec toutes ses horreurs, ses hontes, sa dégradation, son incompréhensible ignominie... Elle a mérité d'être éternellement sous les pieds de Satan...
Après cela voyez sa noire ingratitude : elle a rendu inutiles pour elle tous les travaux, les souffrances, les prières, la Passion, la Mort de Jésus-Ghrist, tout son amour, toutes les tendresse de son Cœur.
Et cette âme, c'est chacun de nous, quand nous eûmes le malheur de commettre le péché mortel. Et si nous n'avons pas eu ce malheur, nous en sommes capables à chaque instant ; et nos péchés véniels, si multipliés, nous font bien voir ce que nous deviendrions, si la main miséricordieuse de JÉSUS ne nous soutenait pas sur l'abîme épouvantable de Dotro corruption et de notre malice.
Ah ! certes, si les créatures nous laissent dans l'oubli le plus complet, elles feront bien ; mais si elles font tant que de s'occuper de nous, ce qu'elles nous doivent, n'est-ce pas l'aversion et le mépris ?
Voyez le doux Jésus, voyez notre douce Victime, qui a pris sur lui nos péchés, qui, pour cela se considérait comme pécheur ; voyez ce qu'il a souffert de rebuts et de délaissements de la part de son Père, « qui pour nous, dit saint Paul, l'a traité comme s'il eût été le péché même*. » Voyex
Ulcor., v,21.
lE NOVICIAT 133
comme il s'est exposé et livré aux injures, aux outrages, à la dérision, à tous les plus humiliants traitements de la part de ses ennemis, de ses bourreaux...
Voyez aussi les saints, voyez leur amour, on pourrait dire leur passion, pour les humiliations de toute sorte. Le récit des actes héroïques qu'ils en ont fait serait long. Les uns ont voulu passer pour fous et insensés, comme nous le lisons avec admiration de cette sainte religieuse appelée Isidore, qui habitait le monastore de Tabenne, fondé par saint Pacôme, et dont le grand Pityrion, disciple de saint Antoine, découvrit l'éminente vertu, par la révélation d'un angei. D'autres, accusés faussement, ont estimé les calomnies comme un trésor, qu'il fallait bien se garder de perdre par quelque justification. Tous les saints de tous les siècles ont eu une sorte de soif dévorante pour les humiliations et le mépris. Il faut nous résoudre à ne recommander la vie particulière d'aucun saint, car il faudrait les citer toutes.
Que le jeune novice marche donc généreusement, joyeument, sur leurs traces bénies; qu'il sache que de grandes consolations lui sont assurées, consolations mille fois plus douces au cœur que toutes les satisfactions de l'amour-propre, et qu'il se souvienne que, par cet amour de l'humiliation et du mépris, il établit les bases d'un édifice indestructible. C'était une des sentences de saint Nil, célèbre solitaire du Sinaï. Recueillons ses paroles tombées d'une bouche si vénérable.
« Réjouissez-vous dans l'humiliation : l'humilité est une vertu éminente dont les fondements sont si solides que rien
i V. ce récit dans les Vit* de* Pèra, Ut. II, ch. vl.
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ne saurait l'ébranler... Lorsque le démon voit qu'on s'exerce dans cette vertu, il tâche de nousla faire paraître comme vile et méprisable, afin qu'ayant de l'horreur pour les humiliations, nous n'ayons plus de goût et d'estime pour l'humilité ; mais celui qui soutient généreusement les humiliations et les mépris s'élève par ce saint abaissement à une très haute sagesse 1. »
Voilà de grandes et encourageantes paroles. Elles préparent le jeune novice au sujet que nous allons traiter dans le chapitre suivant, et qui sera comme le complément de celui qui vient de nous occuper.