I. — Epreuves qui ont leur principe dans notre fonds
mauvais. ■
Ce fonds mauvais, c'est la nature, c'est le mot, — c'est le caractère, le tempérament, la vie passée, avec ses habi-
tudes et ses souvenirs, cest l'imagination avec ses fantômes et ses rêves.
Nous sommes ici en présence de tout un monde. Pauvre esprit humain ! comme il en faut peu pour le faire sortir de sa paix et l'agiter en tout sens ! Or, quand le trouble acquiert une certaine violence ou une certaine persistance, la tentation peut devenir extrêmement funeste.
Le novice arrive au monastère. Il s'imaginait qu'il y trouverait la paix, la joie et toute la béatitude du paradis. Il y trouve, en effet, tout ce qu'il faut pour en avoir tôt ou tard les avant-goûts; et même il n'est pas rare que le Dieu de miséricorde fasse sentir au commencement ces délicieux avant-goùts, afin d'encourager cet enfant de son amour; c'est la remarque qui est faite assez communément. Mais bientôt l'épreuve vient à son tour. — Voici un autre novice avec qui nous vivons côte k côte et face à face partout : aux ' exercices, au réfectoire, en récréation ; et son humeur, son caractère, ses mani'^'res, ne nous vont pas. Nous avons beau faire, beau prier: la secrète antipathie demeure, comme un ver rongeur, au fond de l'esprit et du cœur. Est-ce jalousie de notre part, ou bien notre impression est-elle fondée en raison? Quoi qu'il en soit, nous souffrons, et l'esprit de malice et de discorde nous soufflera sans cesse à Toreille qu'il faut vivre avec cette personne peut-être toute une vie, et toute une vie avec les mêmes peines.
Ou bien un reproclie nous a été fait. Nous croyons avoir découvert de l'exagération, de l'injustice même dans cette observation. — « On n'aurait pas parlé ainsi à un autre. — On m m'a pas compris. — On a des préventions. — Quelqu'un a fait un faux rapport, etc. » -- l-'imaginatiou so
monte. — Lé trouble gngne le pauvre esprit; — et In vocation, qui parut autrefois si certaine, n'est plus pour le novice désespéré qu'un rêve ridicule de ses illusions.
Une autre fois, une nouvelle arrive du monde que Ton a quille. C'est notre pore, c'est notre raôre qui est malade... « N'est-ce pas une cruauté que de les laisser dans la souffrance? Cette souffrance même est probablement causée par la peine qu'ils ont eue, en me laissant venir au couvent. Le premier devoir n'est-il pas d'aller les consoler et les soigner î — Des hommes graves m'avaient parlé ainsi, quand je pensais, ^vec une ardeur irréfléchie, à imposer un tel sacrifice à ma famille. »
Une visite au parloir, surtout quand l'âme est sous une impression de tristesse ou de dissipation, peut donner lieu à de semblables peines, et à des tentations plus dangereuses encore, par les souvenirs qu'elle réveille ou par les imaginations qu'elle provoque.
Un autre jour, survient un malaise physique, une infirmité, une maladie... Ces fatigues proviennent du changement de nourriture, de la vie plus sédentaire ou plus laborieuse qu'on mène au monastère. Le mal s'aggrave. On devient bientôt bon à rien, et « quand IcL Supérieurs auront reconnu que nous n'avons pas la santé nécessaire pour faire les œuvres de l'institut ou en supporter les austérités, ils nous renverront dans notre famille. »
Et ainsi l'imagination va toujours grossissant les moindres peines. La douce paix des commencefuents abandonne le jeune novice. Ses exercices lui deviennent insupportables, la lecture l'ennuie, l'oraison est un supplice. Les murailles du couvent, l'air qu'on y respire, les visages qu'on y ren-
contre, enfin tout lui paraît un obstacle à son vrai bonheur ,' et les jours se passent dans une tristesse qui finirait par être mortelle, si quelque remède puissant ne venait guérir un si grand mal.
Et nous ne disons pas la dixième partie des épreuves intérieures dont le jeune novice peut être assailli ; comme aussi il y a des âmes qui n'ont jamais éprouvé le tiers de ce que nous disons ici. Mais il faut avoir compassion de celles qui souffrent, et leur rappeler l'oracle du Saint-Esprit : « Puisque vous étiez agréables à Dieu (et ce qui le prouve c'est le choix que ce Dieu de bonté a fait de vous, c'est la grâce précieuse de votre vocation), il a été nécessaire que l'épreuve vous affligeât'. >
L'épreuve, en effet, telle que nous venons de la décrire, n'est pas un mal : l'épreuve est un bien et un grand bien. Elle nous fait voir d'une manière très-sensible ce que nous sommes véritablement, quel est notre fonds, et ce que nous deviendrions, l'abîme épouvantable dans lequel nous serions précipités, si nous étions laissés à nous-mêmes. Par conséquent, elle nous fortifie dans le sentiment de notre abjection et devient ainsi un auxiliaire puissant pour la vertu d'humilité. Elle nous porte à prier, et elle nous presse de le faire avec une grande ferveur et de vives instances, parce qu'elle nous découvre notre impuissance à faire le bien et, ce qui est pire, notre funeste inclination vers le mal. Elle nous rend en même temps plus reconnaissants envers Dieu; car il est plus évident, au milieu de ces peines, que la grâce da
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notre vocation et celle de la persévérance dans notre vocation sont pureraont gratuites.
Que de biens nous apporte donc l'épreuve ! Mais pour que le dessein de Dieu qui la permet se réalise, il faut du courage au milieu de la tentation. C'est à lui qu'il faut recourir par la prière, et non aux consolations humaines qui nous affaiblissent. Il faut sortir de nous-mêmes, de notre tristesse, de notre fâcheux abattement, puisqu'en nous-mêmes il n'y a que ténèbres, et que c'est notre propre fonds qui nous cause tant de souffrances; et il faut aller et s'élever vers Dieu. ^
Nous venons de dire qu'il faut le faire par la prière. Ce moyen est d'une grande efficacité. « Si quelqu'un est triste, qu'il prie*, » dit l'apôtre saint Jacques. Mais il faut aussi aller à Dieu par la foi. Qu'est-ce à dire ? C'est-à-dire qu'il faut chercher lumière et force, auprès de ceux qui sont pour nous l'image de Dieu : notre Supérieur, notre père spirituel, notre maître du noviciat; et il faut leur demander ces secours comme à Dieu même.
Nous serions portés à croire que le second moyen (l'ouverture du cœur en esprit de foi) est, dans l'ordre de la Providence, plus efficace que le premier, parce qu'il suppose peut-être l'exercice d'un plus grand nombre de vertus.
Il est vraiment impossible de dire les éloges que les saints ont donné à cette sainte pratique. Les vies des Pères du désert sont pleines de sentences magnifiques et d'exemples instructifs sur ce point. Mais parce qu'il a été traité admirablement par le P. RoJriguez et que son livre • Pratique de
t s. Jacob.. V. 13.
la perfection chrétienne et religieuse, est dans toutes les communautés, nous ne dirons rien de plus. Mais que le novice n'oublie pas que la fidélité à découvrir son intérieur au Père spirituel du noviciat, surtout dans les tentations et les épreuves, est une marque très rassurante de prédestination.
Qu'il s'en souvienne, spécialement au milieu des épreuves dont nous allons parler, parce qu'il pourrait avoir, en ces occasions, plus de répugnance à le faire.