I. — La malice de la passion dominante
Ce que nous venons de dire en donne déjà une idée. La passion dominante étant le moi humain à sa plus haute puissance, il est clair q'u'elle est, avec le démon et le monde, un redoutable adversaire de la vie de Jésus-Christ en nous. Mais entrons dans quelques développements.
Il est certain que notre passion dominante est la source de la plupart de nos péchés, et particulièrement de nos péchés véniels. C'est elle qui contribue le plus à l'état de tiédeur; elle l'introduit dans l'âme et elle l'y fixe en quelque sorte. Après cela, les ravages qu'elle peut faire sont incalculables, si l'on fait réflexion que le propre caractère de notre passion dominante est de se cacher. Comme elle est nous-mêmes et que la grande difficulté est de nous connaître, il est évident que nous sommes naturellement illusionnée sur son compte. Il en est de ce mal comme de notre propre visage. Nous avons vu une personne une fois peut-être dans notre vie, et nous nous souvenons distinctement de ses traits. — Nous nous sommes vus cent fois, et nous n'avons presque aucune idée de nos propres traits.
£t s'il faut tout dire, non-seulement la passion dominante
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se cache et ne veut point paraître un vice, mais elle affecte de passer pour une vertu ; et elle va jusqu'à donner à nos autres vices l'apparence des vertus. Une personne est pleine d'elle-même : c'est de la grandeur d'Ame. Elle se scandalise facilement des défauts réels ou imaginaires du prochain : c'est du zèle pour la cause de Dieu, et le désir ardent du bien. Elle est faible et molle : c'est un esprit d'indulgence et de douceur qui la dirige en tout; — et ainsi de suite. Le P. Fabcr avance à ce sujet une dure parole : « C'est pourquoi, dit-il, la passion dominante mène directement à l'impénitence finale ; et c'est là ce qui lui donne son caractère terrible*. »
11 ajoute avec beaucoup de vérité : « S'il en est ainsi, il y a peu de sujets qui puisse offrir plus d'intérêt à l'homme sincère que celui de la passion dominante; car de tous les obstacles aux progrès de l'àme dans la vie spirituelle, c'est le plus commun, le plus caché et par conséquent le plus dangereux... Nous voici donc en présence de l'une des affaires les plus importantes de notre vie ; il s'agit de découvrir quelle est notre passion dominante. »
Cette affaire regarde tout chrétien et à tous les âges de la vie ; mais il est évident qu'elle s'impose plus naturellement et d'une manière impérieuse au jeune novice, puisque le but du noviciat est la mort du vieil homme, et la vie de l'homme nouveau dans ceux que Dieu appelle à la grâce de la vocation religieuse. — Passons doue à la seconde question.
i Progrèê it VdmCt ck. vu.
II, — Comment chacun arrive a découvrir en soi quelle est sa passion dominante.
Nous avons trois moyens d'arriver à cette humiliante mais nécessaire découverte : 1° la prière; 2* l'examen de conscience; 3* la direction. L'emploi constant et humble de ces trois moyens nous fait arriver infailliblement à distinguer de toutes nos autres passions, celle que nous avons principalement à combattre et à vaincre.
1. La prière. — Elle est le moyen général pour obtenir toute sorte de grâces. Ne manquons pas de nous en servir quand il s'agit de la connaissance de nous-mêmes, qui est une si grande grâce. Saint Augustin y avait recours, et il nous a laissé cette courte prière : « Domine, noverim te noverim me! noverim te ut amem te; noverim me ut oderim me. Que je vous connaisse, Seigneur, et que je me connaisse ! que je vous connaisse pour que je vous aime, que je me connaisse pour que je me haïsse ! » Demandons à ce Dieu de miséricorde de dissiper le nuage épais d'illusions qui pèse sur notre pauvre esprit; supplions-le d'abaisser le bandeau qui couvre nos yeux et qui ne nous permet pas de voir la vraie lumière. El cette prière est d'autant plus nécessaire que le propre delà passion dominante est, comme nous l'avons dit, de nous aveugler sur notre état spirituel, nous faisant prendre même pour vertu cet abominable défaut.
Hélas! que d'aveugles!... Voyez le monde: il en est plein. Comme ces pauvres gens du siècle sont trompés sur euxmêmes! C'est parmi eux surtout que la passion dominante règne en souveraine dans les âmes, et y fait des ravagea effroyables! Oh! qu'il faut avoir compassion de l'état misérable des pauvres mondains et prier pour eux! Mais que le
Religieux se persuade que le même mal qui perd et damne le monde est en lui, et qu'il faut absolument que, par une prière fervente, constante, humble, sincère, il obtienne du Djeu des miséricordes de découvrir son ennemi pour le combattre sûrement.
2. V examen de conscience. — Il serait difficile d'exagérer les fruits qu'apporte h l'ûrae ce saint exercice. Saint Grégoire, pape, dit que l'habitude de le faire est une marque de prédestination, comme la négligence à se rendre compte des fautes que l'on fait est un signe de réprobation*. Notre-Seigneur semble se plaire à nous recommander de veiller sans cesse*. Saint Paul disait aussi à son disciple Timothée d'être attentif sur lui-môme^. Enfin tous les maîtres de la vie spirituelle ont parlé de l'examen de conscience avec de tels éloges, et Tout si fortement recommandé, qu'il n'est pas possible de lui accorder dans l'affaire de notre salut, une trop grande importance'*. Mais une des meilleures bénédictions qu'il nous apporte, c'est assurément la connaissance de notre passion dominante.
11 faut pour cela que l'examen de conscience soit fait journellement, et constater ainsi quelles sont nos fautes les plus fréquentes. Si la passion dominante est la source de la plupart de nos fautes, évidemment nous ne sommes pas loin de la découvrir.
Mais à cette régularité quotidienne il faut ajouter une attention sérieuse et profonde, qui nous fasse constater sans
* Ap. Tronson, Examen de cnnscietice , i" exnm. — 2 Matih., xxiv, 43. — Marc, XIII, 37. — 3 | Tiin., iv, 10. — 4 II existe un ouvrage iii-18 de 350 paye», iniilulé t Maximes des saints l'ères et dis Maitres delà vie sviruutllemf l'examen particulier. Périsse, libraire.
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doute le vrai caractère de nos fautes, mais aussi et surtout leur cause. Il faut arriver à savoir dans quelles circonstances, à l'occasion de quels accidents, dans quelles relations particulières de société, avec quelles impressions intérieures de plaisir ou de tristesse, ces fautes sont commises.
C'est dire par là même qu'il faut que l'examen soit non seulement journalier et profond, mais patient et longtemps appliqué au même sujet. La retraite du mois viendra sous ce rapport en aide à l'examen de chaque jour; cet exercice mensuel est en partie un examen de conscience général, qui résume en un sens les examens de chaque jour.
Evidemment il n'est pas diiTicile d'arriver, avec un tel moyen à la découverte au moins très probable de la passion dominante. La direction vient enfin et la démasque entièrement.
: 3. La direction. — C'est ici comme l'oracle de Dieu. L'âme simple et droite y trouvera la lumière qu'elle y cherche. Qu'elle s'ouvre à son Supérieur eu esprit de foi; qu'elle dise humblement et avec candeur le résultat de ses examens; qu'elle réponde, comme il convient à un enfant, aux questions qui lui seront faites, et qu'elle attende, avec une entière abnégation de jugement, la décision qui lui sera donnée. Ah ! Certes, si elle n'arrive pas ainsi à connaîre la vérité, où la trouvera-t-elle ? Le directeur est l'homme de Dieu pour nous; il est celui qui, dans le plan de sa divine Providence, doit nous faire connaître ce que nous avons à faire et à éviter. Par conséquent, si nous ne mettons pas obstacle au dessein miséricordieux de ce Dieu de bonté, soit par négligence, soit (ce qu'à Dieu ne plaise'] par dissimulation,
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il est de toute certitude que nous arriverons au résultat qui nous préoccupe.
Nous supposons donc que le jeune novice a le bonheur de connaître maintenant sa passion dominante. C'est peut-être, dans toute sa laideur, un des sept péchés capitaux : L'orgueil, — l'avarice, — la luxure, — l'envie, — la gourmandise, — la colère, — la paresse. — Et malgré ce vice hideux, il est dans la terre des Sivints, comme parle l'Ecriture; il est au milieu de ces âmes pures, simples et généreuses qui semblent n'avoir pas connu le mal. — Ou bien son défaut dominant est un de ceux qui, se rattachant toujours sans doute aux péchés capitaux (il ne peut en être autrement), portent cependant un caractère moins repoussant, par exemple un des sept qui suivent : la vanité, — la jalousie, — la susceptibilité, — la disposition à se scandaliser, — la sensualité, — la légèreté, — l'indolence. — Ces humiliantes misères sont tristes à énumérer, mais enfin c'est notre fonds ; et même lorsqu'on fait tant que de donner sur elles quelques détails, il est rare qu'on ne se sente pas profondément atteint par ces honteux défauts, et qu'on ne dise en soi même : « Je n'ai pas seulement une pasi^ion, je les ai toutes, et elles semblent toutes dominantes un moment ou l'autre, chacune à son tour selon les occasions. »
Cela peut être en un sens; il est certain cependant, par Fexpérience que les directeurs ont des âmes, qu'il ea est une qui est comme la souveraine de ce monde révolté que chacun porte en soi-même; — et maintenant, considérant e«tte grandie ennemie comme connue, nous allons voir de quelle manière pous devons la combattre.
MVRK DEUXIÈME