I. — La séparation au- monat
Saint Paul a dit cette parole qui convient à tout chrétien et qui doit être la devise du religieux : « Mihi mundus cruclfixus est et ego mundo. Le monde est un crucifié pour moi, et je le suis pour le monde*. > Sur quoi saint Jean Chrysostome fait ces belles réflexions : «Ce ne lui était pas assez d'avoir dit que le monde était mort pour lui, il faut qu'il ajoute que lui-même est mort au monde. Certes , l'Apôtre considérait que non-seulemenl les vivants ont quelques sentiments les uns pour les autres, mais qu'il reste encore qiielque affection pour les morts, qu'ils en conservent le souvenir et rendent du moins à leur corps les honneurs de la sépulture. Tellement que le saint Apôtre, pour nous faire entendre jusqu'à quel point le fidple doit être dégagé des plaisirs du siècle : « Ce n'est pas assez, dit-il, que 1a
* Galat., \l, 14.
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commerce soit rompu entre le monde et le chrétien, comme il l'est entre les vivants et les morts, parce qu'il reste encore quelque petite alliance ; mais tel qu'est un mort à l'égard d'un mort, tels doivent être l'un et l'autre le siècle et le chrétien*. >
Que le novice retienne bien ces dernières paroles et qu'il se dise souvent : « Entre le monde et moi il n'y a pas d'accord possible. Je dois vivre avec lui comme un mort vit avec un mort, et s'il se peut, non seulement dans une indifférence absolue, mais dans une opposition continuelle. Il est profane et je suis consacré à Dieu. Il a des maximes qu'il ne tient que de l'esprit mauvais, et je n'en ai et ne puis en avoir d'autres que celles de mon Dieu crucifié. Il s'en va par la voie large à la perdition, et ma voie est la voie étroite qui conduit à la vie. » Que le novice ne perdre pas de vue que telle est la condition que l'appel divin lui a faite. Comme ] aux apôtres, Notre-Seigneur lui a dit : « Je vous ai choisis et tirés du milieu du monde ; mais vous n'avez plus de par^ avec lui 2. > Sans doute il aime, et tendrement, et fortement, les pauvres pécheurs et il prie pour eux ; il offre pour leur salut ses pénitences et ses sacrifices; mais il a soin de.se tenir toujours à l'écart, loin d'eux et de leur influence. La grâce de sa condition présente est une grâce de séparation et d'éloignement de leur société, de leurs affaires, de leur conversation. Qu'il sache que s'il ne se tient pas ainsi dans la solitude, il ne recevra jamais complètement et véritablement les bénédictions de sa vocation.
1 De Compiinctione , lib. II . n» 2. Ti. .'mil par Bossuet , Sermon du SameM' Saint (alias 1" du jour << Pdques). — 2 pe v)v»»do non atit. ted eqo elcgi v« 4c mundo (Joau., 19).
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n y 3 des Religieux qui ne l'ont jamais eue pleinement, cette bénédiction du ciel qu'on appelle grâce, esprit propre de la vocation religieuse. C'est pour diverses causes ; c'est souvent pour n'avoir pas suffisamment brisé avec le monde, en entrant au noviciat.
Donnons à cet égard au jeune novice quelques conseils pratiques ;
On se met en rapport avec le monde : !• par le souvenir des relations que l'on a eues dans le monde ; 2' par les lettres ; 3* par les parloirs.
Eh bien, 1* une obligation des plus graves, des plus sérieuses pour le novice, s'il veut conserver la paix intérieure et surtout écarter un obstacle extrêmement dangereux à sa Banctifîcation, c'est d'effacer de son esprit tous les souvenirs du monde. Il faut que celui-ci lui apparaisse dans un lointain si vague qu'il ne puisse plus en avoir aucune impression, et il faut que par la prière, la vigilance simple et tranquille sur lui-même, l'application affective aux devoirs de sa nouvelle vie, il arrive à ne plus considérer ses souvenirs d'autrefois que comme s'il ne lui appartenaient plus : enfance avec sa vie insouciante, adolescence avec ses premières passions, amitié, relations plus ou moins intimes, affaires qui ont rempli peut-être une partie de sa vie : oui, tout cela doit être oublié. Il n'est pas impossible que des circonstances impérieuses obligent plus tard à renouer quelque relation semblable; mais il est un temps où tout doit être comme purifié par le feu, afin d'ôter à ces choses du monde leur danger, et ce temps est celui du noviciat.
On peut le considérer comme le temps qui s'écoulerait •litre la mort d'un homme et $a résurrection. Le novice est
dans un tombeau. Plus tord il sera peut-être obligé, par charité ou par devoir, de s'occuper des choses du siècle, mais alors il le fera avec les dispositions d'un ressuscité.
2* Les lettres. — Qu'elles soient aussi rares que possible. Béni soit le novice qui n'en écrira qu'une seule ; plus heureux celui qui n'en écrira point! Les saints ont laissé à ce sujet des exemples mémorables, soit ces hommes de la solitude dont nous nous plaisons tant à louer la vie, soit les saints d'une époque plus récente. Nous n'ignorons pas qu'il est du goût de notre temps d'écrire beaucoup de lettres, et l'usage en est si général, qu'il est devenu comme une nécessité qui s'impose. S'y soustraire tout-à-fait serait non seulement mal jugé, mais blessant pour les personnes du monde à qui nous sommes redevables de quelques bienfaits. Donc, que le J Maître du noviciat juge de l'opportunité de certaines lettres, dans quelques circonstances particulières de l'année. Il suffit qu'il n'oublie pas que les retours vers le siècle sont, pour les jeunes novices surtout, la cause ordinaire de bien des distractions et quelquefois de tentations dangereuses.
Mais n'est-il pas utile d'écrire des lettres de direction? Nous ne les croyons pas plus utiles que les autres. Il n'y a pas sans doute de règle sans exception, et, dans un cas donné, un novice pourra se trouver bien d'un mot qu'il recevra de celui qui fut autrefois ou qui accidentellement, dans une retraite par exemple, a été le père spirituel de son âme. Ici encore le Maître des novices est seul juge de ce qui est le meilleur. Mais que le novice sache bien que la grâce qui l'a attiré dons la maison de Dieu lui a préparé d'avance, en ce saint lieu, tout ce qui est nécessaire et utile à sa sanctification, et qu'en géuéral, plus il aimera sa solitude, plus cette
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solitude lui deviendra chère, et que lorsqu'il en aura goûU^ les douceurs, non-seulement tout attrait pour en sortir disparaîtra, mais i\ aura une vraie répugnance pour tout ce qui est de nat ;re à en troubler la paix profonde et la céleste tranquillité.
3* Les parloirs, — Nous avons sur ce sujet peu de chose à dire au pieux novice, qui n'a que très-rarement des raisons pour aller au parloir. Ce sont communément ses parents qui l'y appellent, et nous allons traiter des rapports avec les parents dans le chapitre suivant. Mais, quelle que soit la raison qui l'oblige à sortir de la douce profondeur de sa solitude, qu'il ne manque pas de se précautionner, simplement et sans effort de tête assurément, mais sérieusement, contre le danger certain du parloir. Qu'il demande avant de s'y rendre la bénédiction de Marie, reine et gardienne du noviciat, et celle du Maître des novices; qu'il supplie son ange gardien de l'accompagner.
Quand, durant la saison d'hiver, on ouvre la fenêtre d'un appartement bien chauffé, la chaleur intérieure s'échappe vite au dehors, et le froid du dehors se précipite au dedans, et il se fait une grande perte de la bonne température dont on jouissait. C'est appartement bien chauffé, c'est la solitude du noviciat au milieu du froid glacial du siècle, cette fenêtre qui s'ouvre et qui compromet la douce chaleur du dedans, c'est le parloir. Que le cher et bien-aimé novice y fasse réflexion! Soit qu'il appartienne à un institut jouissant du bienfait de la clôture ou à un autre non cloîtré, il est victime offerte. Sa place est sur les marches de l'autel du sacrifice, et uon aux fenêtres du temple.
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