‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 53 sur 115 · DES RAPPORTS DES NOVICES AVEC LEURS PARENTS · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS DES NOVICES AVEC LEURS PARENTS

Le premier sacrifice que la solitude du noviciat impose aux novices, c'est la séparation du monde; voici le second :

IL — L'éloîgnement des parents autant que la charité le permet.

C'est un sujet fort délicat que nous allons traiter ici.

Nous ne voulons rien dire qui ne soit selon l'esprit des saints, mais nous allons faire saigner le cœur du jeune no- 1 vice. Ecoutez, béni enfant de Dieu.

Il y a aujourd'hui par le monde une telle tendance à tout concilier, l'esprit du monde avec la piété, la vie religieuse avec certaines habitudes de la vie séculière; le monde demande tant à ceux qui par état doivent le condamner, ceux-ci croient si bien qu'il y a exagération à s'en tenir aux principes des anciens Pères et à leur manière de vivre, que malheureusement une sorte de rapprochement s'est faite, et la vigueur des anciennes règles semble s'être affaiblie.

Sur le point particulier des rapports des personnes consacrées à Dieu avec les parents, la manière de voir et la conduite de plusieurs Religieux et Heligieuses de notre temps sont évidemment différentes des exemples que noua lisons dans la vie des saints et des leçons que les Fonda-

teurs d'ordres nous ont laissées. Mais la pratique qui a prévalue est si répandue, que l'on est porté à considérer comme une exagération ce qu'ont écrit sur ce sujet les plus respectables auteurs, comme Rodriguez, dans son Traité si estimé de la perfection chrétienne et religieuse, et sainte Térèse dans ses divers ouvrages. Toutefois nous citerons ici ces saints auteurs, et nous le ferons avec confiance, persuadé que ce ne sera pns sans profit pour les âmes religieuses, qui ont besoin qu'on leur rappelle les graves enseignements de ceux qui ont autorité pour nous instruire. Aussi bien, l'esprit de la vie religieuse est toujours le même, et ce n'est pas au monde, à son esprit, à ses prétentions d'immixtion dans les choses saintes, qu'il appartient de modifier ce qui a été si respecté et si recommandé par les plus grands saints.

Nous avons à cœur cependant d'écarter dès le début tout ce qui pourrait avoir l'air d'une exagération et surtout d'une erreur. Ce qui est évident , c'est que l'amour que le Religieux et le novice en particulier doivent à leurs parents demeure à jamais inaltérable, oh! oui, inaltérable! et le respect et la reconnaissance qu'ils méritent ne doivent subir jamais aucune atteinte. Cet amour et cette reconnaissance sont fondés sur la loi de Dieu même, et cette loi ne varie pas; mais les actes par lesquels on les témoigne sont différents, dans un religieux et dans un séculier. Ils sont différents, et, nous le disons avec assurance, cette différence est toute à la louange du Religieux et toute au profit des parents.

Le vrai amour, en effet, nous porte à désirer et à procurer aux personnes qui nous sont chères les plus grands biens" possibles. Or, les plus grands biens sont ceux de la grc\ce. Que fera le novice pour témoigner cet amour et payer aux

auteurs de ses jours sa dette de reconnaissance? Il priera fréquemment pour eux et il le fera avec ferveur, avec instance ; il demandera pour son père, pour sa mère et ses autres parents, la grâce de supporter avec résignation les peines de la vie, et avec humilité ses prospérités et ses rares joies. Il suppliera sans cesse le Dieu de miséricorde^ de leur ménager les moyens d'expier leurs péchés, de se maintenir ensuite dans sa sainte amitié, et de croître en elle à travers toutes les vicissitudes du temps présent. Il les assistera de ces mêmes supplications, s'il apprend que leur fin approche, et non seulement il aura pour leur venir en aide ses propres prières, mais encore celles de la communauté. Quand plus tard il plaira a Dieu de les retirer de ce pauvre exil, ces mêmes prières ferventes, instantes, persévérantes, les accompagneront dans le lieu de leur expiation. Ah! certes, l'amour, la reconnaissance, la tendresse, ne peuvent jamais, non jamais, s'affaiblir dans un cœur que l'amour de Dieu possède. Une expérience de chaque jour nous autorise au contraire à affirmer que c'est là, derrière les grilles des monastères, sous les vêtements de deuil des Religieux, que se trouvent les âmes les plus sensibles et les plus tendres. Et comment cela? C'est parce que ces âmes ne sont pas flétries par le vent d'égoïsme qui souffle sans cesse sur le siècle, ni desséchées par ces considérations d'intérêt terrestre qui malheureusement refroidissent et parfois dénaturent tant de cœurs d'enfants dans le monde. Aussi quelles sont les âmes en qui demeure plus longtemps et plus profondément imprimé le souvenir des chers défunts? Qu'on soit juste, et on conviendra que c'est dans celles qui, ayant mieux compris et le temps et l'éternité, sentent par là même la néce»-

iité de n'oublier jamais ceux qui ne sont plus et qui, même après de longues années, peuvent avoir encore besoin de nos su^pUtbiloiii el de nos suiïrages.

Oui, que le monde, si souvent injuste dans ses plaintes, en soit assuré 1 Le vrai novice ne laissera jamais éteindre, dans l'intime de son cœur, le feu doux et persévérant de l'amour qu'il doit à un père, aune mère, à des frères, à des sœurs; mais ce sera sans trouble, sans dérèglement, sans désirer des relations extérieures qui ne lui conviennent pas, sans s'enquérir avec inquiétude de ce qui occupe, attriste ou réjouit ses parents dans le monde, sans désirer de leurs nouvelles, sans chercher h leur communiquer des siennes propres, sans entretenir des rapports de lettres, de commissions, d'affaires, sans les attirer au monastère, sans envie aucune d'aller les visiter. En un mot, pour le fervent novice, en dehors des relations que l'obéissance et le strict devoir imposent avec les parents, la parole de saint Paul est la devise qui règle sa conduite ; « Ils sont crucifiés pour moi et je le suis pour eux. »

Si l'on veut sérieusement et solidement s'instruire sur ce point il faut lire, nous ne disons pas les Pères du désert (on nous objecterait que ces hommes étant voués à une solitude absolue, leurs pratiques ne peuvent pas nous convenir), mais le P. Rodriguez, si sage, si modéré, si universellement estimé et admiré. Or, le P. Rodriguez a composé son excellent ouvrage : Traité de la perfection chrétienne et reîi' gieuse^ pour les Pères de la Compagnie de Jésus, qui sont voués, non à la solitude des anachorètes, mais à la vie apostolique et aux œuvres de zèle. Lisez donc tout le traité cinquième de la seconde partie. La saine doctrine des maints et

S18 LITRE DBUXI&ME

Jeurs exemples sont là. Les titres seuls des chapitres nous âonnent une idée du fond. Les voici : Chapitre î. c Combien il importe à un religieux de ne point faire de voyage chez ses parents. » — IL « Qu'un Religieux doit aussi éviter à'alleren son pays, quand même ce serait pour prêcher. » — IV. « Qu'un Religieux doit bien se garder de se mêler des affaires de ses parents. » — V. « Où ce qui a été dit dans le chapitre précédent se confirme par quelques exemples. » — "VI. « De plusieurs autres maux que cause l'attachement aux parents, et que Jésus-Christ même nous le défend. > — VIL « Que Taraour déréglé pour les parents se déguise quelquefois sous des prétextes de piété et de devoir; et quel remède on peut apporter à cela. »

On entrevoit la sainte sévérité de l'illustre Jésuite. Voici comment il conclut vers le milieu de ce dernier chapitre : c Quiconque veut donc parvenir à la fin qu'il a dû se proposer en entrant dans la Religion, doit renoncer au commerce de ses proches, et se détacher entièrement du soin de leurs intérêts. Car « ceux qui ont dit à leur père et à leur » Euère : Je ne sais qui vous êtes; et à leurs frères : je ne » vous connais point, et qui ont méconnu leurs enfants, * Ctiix-là, Seigneur, ont gardé vos commandements et sont > d-:)ineurés fermes dans votre alliance*. * Certes, est-il possible de parler avec plus de force ?

Et remarquez que le saint auteur écrit pour des Religieux qui ont terminé leur noviciat, qui, par conséquent, semblent •ÊUe à l'abri des influences funestes qu'on peut recevoir des ïa^'pcrlii avec les parents ; que serait-ce donc, quel n'aurait

i y^êl.j UUU, 9 i U«br., vi, 3.

pas été son langage, s'il n'avait composé ce traité que pour des novices? Oh ! de grâce, ne négligeons pas les avis, les recommandations et l'expérience des Saints !

De Rodi-iguez passons à sainte Térèse. L'illustre réformatrice du Carmel est aussi une autorité dont on ne peut contester la valeur. Sainte Térèse, c'est le bon sens même, et je ne sais, je le confesse volontiers, si ce qui me frappe dans ses écrits n'est pas autant ce rare bon sens, cette parfaite sûreté de vues, que les meilleures grâces qu'elle reçoit du divin Epoux. Dans tous les cas, ce bon sens et cette grande sagesse nous instruisent bien davantage, pour la pratique et la conduite de la vie qui est la nôtre. Eh bien, écoutons attenli- Tement et religieusement ses oracles :

« Si nous, qui sommes Religieuses, savions quel est le préjudice que nous recevons de converser beaucoup ayec nos proches, de quelle sorte ne les fuirions-nous pas ? J'avoue que je ne comprends pas, laissant même h part ce qui est de Dieu, quel avantage nous pouvons recevoir d'eux pour notre consolation et notre repos, puisque, ne pouvant ni ne nous étant permis de prendre part à leurs plaisirs, nous ne saurions que sentir leurs déplaisirs et répandre peut-être plus de larmes sur leurs peines qu'ils n'en répandent quelquefois eux-mêmes. Ainsi, je puis dire hardiment à ces Religieuses que, si elles en reçoivent quelque satisfaction dans leur sens, cette satisfaction coûtera cher à leur esprit.

» Je ne saurais penser sans étonnement au dommage que l'on reçoit de converser avec ses proches. Il est tel que je doute qu'on le puisse croire si on ne l'a éprouvé ; et je ne suis pas moins étonnée de ce que la perfection de notre état, qui nous oblige de nous en séparer, paraît aujourd'hui si

eflacée dans la plupart des maisons religieuses, qu'il n'y en reste presque plus aucune trace. Je ne sais pas ce que nous quittons en quittant le monde, nous qui disons que nous quittons tout pour Dieu, si nous ne quittons le principal, qui est nos parents.

» Gela est venu à un tel point, que l'on prétend faire passer pour un défaut de vertu, en des personnes religieuses, de ne pas aimer beaucoup leurs proches; et l'on veut môme prouver par des raisons que c'est un défaut de ne pas converser souvent avec eux. Mais, mes filles, ce que nous devons faire, en cette maison, après nous être acquittées des devoirs dont je vous ai parlé, et qui regardent l'Eglise, c'est de recommander beaucoup nos parents à Dieu, et d'eiïacer ensuite le plus que nous pouvons de notre mémoire ce qui les regarde ^» ;

Saint François de Sales ne craignait pas moins les rela- (i tioiis trop sensibles avec les parents. Il écrit à une de ses ^ nièces (nous n'avons pas pu découvrir si elle était religieuse; mais si elle ne l'était pas, la recommandation du saint Evêque n'est que plus remarquable) : « Or sus, ma chère nièce, ma fille, vous voilà donc auprès de monsieur votre père, que vous regardez comme une image vivante du Père éternel; car c'est en cette qualité que nous devons honneur et service à ceux desquels il s'est servi pour nous produire.

« Tenez bien votre âme en vos mains, afin qu'elle ne vous échappe ni à droite ni à gauche ; je veux dire, ni qu'elle s'a-j mollissent entre les affections des parents, ni qu'elle s'attriste | parmi leurs passions et les diversités des humeurs avec les» quelles il vous faut vivre ^ *

t U Chemin ie la perfection, ch. ix. — * Lettre de mai IflO».

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Voilà donc le sentiment et la doctrine des saints. Nou« pourrions naulliplier les citations, mais celles-ci suffisent. Il nous reste à convenir que les leçons qui nous sont données par ces grandes autorités sont crucifiantes pour la nature. Oui! plus d'une fois, au souvenir d'un père et d'une mère, à l'occasion d'une visite que l'obéissance abrégera extrêmement, à la vue peut-être du peu de cas que nous nous imaginerons être fait de ceux que nous avons tant aimés et à qui nous devons tant, plus d'une fois, disons-nous, notre cœur, le cœur du pauvre novice saignera, les larmes viendront à ses yeux; il lui semblera qu'il y a dans cette conduite quelque dureté, quelque cruauté peu conforme à l'esprit suave de l'Evangile. Nous ne désavouons pas que là se trouve une des tentations les plus délicates pour le jeune Religieux, parce qu'il y a en apparence, en cette occasion, un devoir à remplir et un sentiment légitime sacrifié et immolé.

Sacrifié et immolé! Mais, pieux enfant de Dieu, voilà l'obligation principale de votre sainte vocation. Vous êtes victime ou vous tendez à le devenir : votre vie n'est donc qu'immolation et votre esprit de sacrificature ne s'exerce pas seulement sur ce qui est mauvais et défendu, et qu'il faut par conséquent sacrifier par obligation essentielle, mais sur ce qui est légitime, comme est ia possession des biens de ce monde dont vous ferez un holocauste au Seigneur par le vœu de la pauvreté. L'afi'ection naturelle de nos parents, celle que nous avons pour eux, et celle qu'ils ont pour nous, sont du nombre de ces biens légitimes, et c'est parce que, pouvont en user en demeurant dans le siècle, nous en faisons \^brement le sacii^Ace au Seigneur, que ce divin maître et

là

iSt LIVRE DEUXIÈME

souverain de nos âmes, reçoit notre oblation et notre holocauste avec plus d'amour.

On dira sans doute (et c'est ici peut-être une habileté très subtile de notre pauvre nature aux abois) : ce n'est pas tant le sacrifice que je fais que celui que j'impose, dont je ressens la peine. Pour moi, je suis prêt à tout; mais mon père, mais ma pauvre mère, prévenus l'un et l'autre de moins de grâce et peu préparés à de telles privations, souffrent grandement, peut-être avec peu de mérite, dans leur cœur et dans leurs affections les plus chères, et commeat ne le senlirais-je pas? Là est mon plus grand sujet de peine; là est le plus dur sacrifice.

l Oui ! votre réflexion n'est pas sans londeraenl, et tous avez quelque raison de la faire, mais ayez un peu plus d'abandon à la Providence. Peut-être le jour oii vous vous occuperez moins de vos parents, la Bonté divine s'en occupera davantage, et tout le monde y gagnera sans contredit : vous aurez plus de paix, vos parents plus de grâce, et Dieu en retirera plus de gloire. Essayez de vous jeter, et vous-même et ceux qui vous sont chers, entre les mains de ce Père amoureux et tendre, et vous verrez combien il est bon.

' Terminons ce chapitre par de remarquables paroles de saint Bernard. Elles disent à la foi l'obligation où. nous sommes de vivre loin de toute affection déréglée pour la chair et le sang, et l'excellence de la vocation que la Bonté divine nous a faite :

« Le vrai Religieux doit être comme un autre Melchisédech, de qui l'Apôtre dit qu'il n'avait ni père ni mère de naissance. Ce n'est pas qu'il n'en eût point en effet, puil-

qu'il était homme; mais c'est que, comme l'Ecriture, dans l'endroit où elle parle de lui, ne le considère qu'en qualité de prêtre, elle ne fait aucune mention de sa généalogie, ni même du commencement ou de la fin de sa vie, pour nous apprendre que les prêtres du Soigneur, et surtout les Religieux, doivent être aussi détachés des liens du sang et de la chair, et aussi appliqués aux choses spirituelles, que s'ils étaient descendus du Ciel ; et qu'enfin il faut qu'ils soient d'autres Melchisédech, par le cœur, c'est-à-dire qu'ils soient entièrement dépouillés de tout ce qui peut retarder le moins du monde leur course vers Dieu.

« Demeurez donc dans la solitude comme une tourterelle : iju'il n'y ait nulle liaison entre le monde et vous, nul commerce entre vous et les hommes; « oubliez même votre pays et la maison de votre père, et le Roi sera épris de votre beauté ^ »

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