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CHAPITRE XVIII

ADHIRABLE EXHORTATION d'uN SAINT SUPERIEUR A UN NOVICE

Nous allons assister au discours d'une cérémonie d'admission au noviciat. Cette cérémonie a lieu dans un monastère

1 s. Bernard, Serm. XL in Gant. {Patrol. lat., t. CLXXXIII, col. 983). Le saint Doclcur insiste souvent sur la nécessité pour le Religieux de rompre toute liaison huniaiiio avec les parents. Voir parmi ses lettres , la civ et la cvii (t. CLXXXII, col. -2i() et col. 248-249J. Dans ses sermons, in Gant. CKl. CLXXXIV, col. 1084), m Scptuages. I (t. CLXXXIII, col. lOG), etc.

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d'Egypte vers la fin du v« siècle. Le Supérieur de ce monastère est le célèbre abbé saint Pynuphe, dont les Vies des Pères exaltent avec tant d'éloges l'humilité.

Un postulant, après les premières épreuves, a été jugé digne d'être reçu parmi les frères. Le moment de l'admissioû régulière est arrivé. Dans cette circonstance solennelle pour le novice, le saint abbé lui adresse une exhortation. Ecoutons-la, avec le plus grand respect. Nous ne connaissons rien, dans toute l'anliquité monastique, de plus admirable que ces conseils de perfection. Nous ne pouvons du reste en aucLue manière douter de leur authenticité, puisque c'est un témoin qui nous les a conservés, — Cassien, dans son Traité des institutions cénobitiqiies^ . Il étaitallé visiter les monastères d'Egypte. Il connaissait particulièrement le saint abbé Pynuphe, dont il raconte une partie de la vie dans ce même traité. Il arriva dans le monastère qu'il dirigeait, assista h la cérémonie d'admission, et recueillit les belles paroles qu'on va lire :

« Aujourd'hui, mon fils, vous êtes admis dans le monastère ; mais vous savez le nombre de jours que vous êtes demeuré prosterné à la porte avant qued'y entrer. Il faut maintenant vous faire comprendre pourquoi on s'est montré si difficile, afin que vous marchiez fidèlement dans la voie où vous désirez entrer, qui est le service de Jésus-Christ.

« Comme Dieu promet une gloire sans fin à ceux qui lui sont fidèles et qui s'attachent intimement à lui, selon la

1 DeCœnobiorum Tnslilulis, lib. IV, c. 32 (Pairol. lat., t. XLIX , col. i93). Cassien dii exiircsséiiiont : Exhorlatiotiem quam dédit frati'i qiiem *ub nostrû frœ»entia in suo cœnobio recepit.

^^gle de ce monastère, il menace aussi de supplices épouvantables ceux qui s'acquittent avec lâcheté des devoirs de cette vie sainte, et qui ne répondent pas par la sainteté de leurs œuvres à celle de l«ur profession, et à la haute estime que les hommes ont conçue de leur état. Aussi l'Ecriture nous apprend qu'il vaut mieux ne point faire de vœu que de manquer de les accomplir, quand on les a fait : et elle prononce des malédictions contre ceux qui font l'ouvrage de Dieu avec négligence.

« Voilà donc, mon fils, la raison pour laquelle nous vous avons d'abord rebuté si longtemps, non que nous ne soyons très disposés à vrus donner, et à tous les hommes, les secours spirituels qui sont à notre pouvoir et que nous ne voulussions même aller bien loin au-devant de ceux qui veulent* se convertir à Jésus-Christ; mais ç'à été dans la crainte qu'en vous recevant avec trop de précipitation, nous ne nous rendissions coupables de légèreté devant Dieu, si, après vous avoir admis sans vous avoir fait comprendre l'importance de l'état dans lequel vous vous engagez, vous tombiez ensuite dans le relâchement ou vous abandonniez votre vocation par une désertion malheureuse.

» Pour vous former une juste idée de notre état, comprenez d'abord ce que c'est que le renoncement au monde. C'est un témoignage public que le Religieux rend, qu'il est crucifié et qu'il est mort. Croyez donc aujourd'hui que vous êtes véritablement mort au siècle, à ses œuvres et à ses désirs, et que, selon la parole de saint Paul, vous êtes crucifié au monde comme le monde l'est pour vous.

« Examinez ce qu'est la croix qui doit être désormais votre partage, puisque ce n'est plus vous qui vivez, mais que c'est JÉSUS crucifié qui vit en vous.

« Vous devez, en effet, dans toute la suite de votre vie, retracer l'état de Jésus-Christ lorsqu'il était attaché à la croix, afin que, selon l'expression du Prophète, perçant votre chair par la crainte du Seigneur comme par des clous, vous teniez votre volonté et vos désirs attachés à la croix et à la mortification, bien loin de les assujettir à la concupiscence. C'est ainsi que vous accomplirez ce que Jésus-Christ vous recommande quand il dit : « Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n'est pas digne de moi. » '

« Mais comment, me direz-vous, un homme peut-il être en même temps vivant et crucifié ?

« Notre croix est la crainte du Seigneur : or, comme celui qui est crucifié n'a plus la liberté de remuer ses membres à son gré, ainsi nous ne devons plus régler notre volonté et nos désirs, selon ce qui nous plaît, mais selon la loi du Seigneur. Et comme celui qui est attaché à la croix ne pense plus à satisfaire ses passions et n'a plus de sollicitude pour le lendemain, ni de désir d'amasser du bien, ni d'orgueil, ni de colère, ni de ressentiment des injures qu'on lui fait ou qu'il a reçues par le passé, qu'il se regarde comme mort à toutes les choses créées, quoiqu'il vive encore , et qu'enfin son cœur est déjà tout entier là où il tend, c'est-à-dire au ciel; il faut de même qu'étant attaché à la croix par la crainte du Seigneur, nous soyons morts non seulement aux vices, mais encore en quelque façon au monde entier, et que nous ayons l'œil intérieur de notre âme toujours au terme où nous devons croire que nous pouvons aller à chaque instant. 3 Donnez-vous donc bien garde de rechercher jamais ce que vous avez quitté, et de retourner, contre le commandement de Jésus-Ghrist, du champ évangélique où vous tra-

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vaillez, pour reprendre votre tunique, dont vous vous êtes dépouillé. Ne descendez pas, contre son ordre, du toit de la perfection pour prendre, par les affections basses et terrestres de ce monde, quelque chose de la première vie à laquelle vous avez renoncé. Oubliez vos parents et vos anciennes affections, de peur qu'en vous engageant de nouveau dans les embarras du monde, on ne dise de vous qu'après avoir mis la main à la charrue, vous avez regardé derrière vous et que vous n'êtes pas propre au royaume de Jésus- Christ.

€ Vous témoignez aujourd'hui, dans la ferveur de votre conversion, que vous foulez Torgueil du monde par une humilité sincère, uc redonnez donc plus d'entrée à cet orgueil dans votre âme par une vaine élévation de cceur, lorque vous commencerez à goûter le chant des psaumes et le bonheur de votre profession, de peur que rebâtissant par là, comme dit l'Apôtre, ce que vous avez détruit, vous ne vous rendiez prévaricateur. Conservez-vous plutôt dans ce dénûment que vous embrassez et que vous vouez devant Dieu et devant ses anges, et persévérez-y jusqu'à la fin.

« Il ne doit pas même vous suffire de demeurer dans cet esprit d'humilité et de patience dont vous nous avez donné des marques durant les dix jours que vous avez passés à la porte du monastère, en priant avec beaucoup de larmes d'y être reçu : avancez dans cette vertu et faites qu'elle croisse en vous ; car quel malheur ne serait-ce pas si, bien loin d'y faire de nouveaux progrès et de tendre à la perfection, vous retombiez, en vous relâchant, dans un état encore plus bas que celui où vous êtes eo ce moment? Certes, ce n'est pas

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celui qui commence une vie sainte qui sera sauvé, mais celui qui persévérera jusqu'à la fin.

« C'est pourquoi je vous le recommande instamment : après avoir commencé de vous dévouer au service de Dieu, demeurez ferme dans sa crainte, comme il est dit dans l'Ecriture, et il faut que vous prépariez votre âme, non au repos, à une fausse sécurité et aux délices , mais plutôt aux épreuves et aux soufîrances. Car, nous ne saurions entrer dans le royaume des cieux, sans passer par beaucoup de tribulations. La voie qui y conduit et la porte par laquelle ou y entre sont étroites ; et il y en a peu qui les trouvent. Cela doit vous apprendre qu'ayant été choisi pour être de ce petit nombre, vous ne devez pas être entraîné par l'exemple du grand nombre, en vous laissant aller à la tiédeur et à la paresse; mais vous devez plutôt imiter ceux qui sont de ce petit nombre, afin que vous méritiez d'entrer avec eux dans le royaume de Dieu. Vous savez qu'il y en a beaucoup d'ap- ^ pelés et que le troupeau à qui le Père céleste donne l'héritage du ciel n'est pas grand. Ne croyez donc pas que ce soit une faute légère dans un Religieux qui, après s'être engagé dans un état qui tend à la perfection, au lieu de travaillera l'acquérir, se rabaisse dans une manière de vivre tout imparfaite. Or, voici par quels degrés on arrive à la perfectiou à laquelle vous deviez tendre.

« Je vous ai dit que la crainte du Seigneur est le commencement et le soutien de notre salut. C'est par elle que ceux qui embrassent une vie parfaite se convertissent à Dieu, se purifient de leurs vices et se soutiennent dans les vertus qu'ils ont acquises. Quand cette crainte salutaire pénètre dans une âme, elle lui inspire un mépris universel

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de tontes chose5 ; elle lui fait oublier ses parents et lui fait regarder le monde avec une sainte horreur. Ce mépris et ce dépouillement le conduisent à l'humilité ; et voici les marques par lesquelles on connaît qu'un Religieux a cette humilité sincère : !• s'il mortifie toutes ses volontés; 2* s'il ne laisse rien ignorer à son Supérieur, non seulement de ses actions, mais encore de ses pensées ; 3* si, bien loin de se confier en ses propres lumières, il est entièrement soumis au jugement de son Supérieur, et s'il reçoit ses avis avec ardeur et avec une sainte joie ; 4* s'il pratique fidèlement l'obéissance, la douceur, et une patience constante; 5* si non seulement il ne fait de la peine à personne, mais s'il ne s'afilige même pas des injures qu'il reçoit des autres ; 6* s'il n'ose rien faire qui ne soit permis par sa règle et conforme à l'exemple des anciens ; '7* s'il ne trouve rien de trop bas pour lui et s'il se regarde toujours comme un mauvais et indigne serviteur, même après avoir fait tout ce qu'on lui a commandé ; 8* s'il se regarde comme le dernier de tous, convenant qu'il mérite cette dernière place, non seulement par paroles, mais par un sincère sentiment de cœur ; 9* s'il retient sa langue et s'il n'élève point la voix ; 10* s'il ne se laisse pas aller à rire avec trop de légèreté.

« Telles sont les marques, ou d'autres semblables, auxquelles on connaît l'humilité d'un Religieux; et lors qu'il la possède véritablement, elle le conduit à cette charité divine qui bannit la crainte et par laquelle il fait avec facilité et comme naturellement ce qu'il pratiquait auparavant avec beaucoup de peine par l'appréhension des supplices éternels; au lieu qu'avec cette charité, il le pratique par le goût et la plaisir qu'il trouve dans le bien.

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<f Pour acquérir encore ce que je viens de vous recommander et persévérer, sans vous lasser de combattre dans cette sainte discipline, observez fidèlement trois choses, qui sont indiquées dans ces paroles du Prophète royal : « Pour moi, j'étais comme une personne sourde qui n'écoute point, comme un muet qui n'ouvre point la bouche; j'étais comme un homme qui n'entend point, et qui ne parle point. »

Il faut donc que vous soyez dans le monastère comme si vous étiez sourd, muet et aveugle ; que vous ne jetiez vos regards sur personne, hors celui que vous avez pris pour modèle, et que vous fermiez les yeux sur toutes les autres choses qui sont moins parfaites ou qui vous édifieront moins, de peur que l'autorité de ceux qui sont relâchés et le respect que vous auriez pour eux ne vous portent peu à peu vousmême au relâchement et à faire des choses que vous aviez condamnées d'abord.

« Si donc vous remarquiez quelqu'un qui manquât à l obéissance, qui fut indocile ou médisant, ou qui agit autrement que la règle ne l'ordonne, ne vous scandalisez pas et que son exemple ne vous entraîne pas ; mais soyez comme un sourd à l'égard de toutes ces choses, et laissez-les passer, comme si vous ne les entendiez pas.

« Si quelqu'un vous dit une injure, si un autre vous outrage, soyez ferme et ne vous laissez pas ébranler, mais écoutez-le comme un muet qui n'a pas de langue pour répliquer. Ayez alors dans l'esprit ces paroles de David : « J'ai dit : J'observerai mes voies, afin que je ne pèche point par ma langue. >

Vlais voici ce que je vous recommande plus particulière-

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ment, et que vous derez regarder comme le couronnemeu» des vertus dont je vous ai proposé la pratique.

« Rendez-vous comme insensé en ce monde, afin de devenir sage ainsi que saint Paul le disait lui-même. N'examinez rien, ne discernez rien de ce qu'on vous commande. Obéissez avec simplicité et une foi vive. Ne croyez rien de bon, d'utile et de sage que ce que la loi de Dieu ou de votre Supérieur vous ordonne. Par là, vous persévérerez dans la dicipline de ce monastère, sans que la tentation de l'ennemi vous la fasse abandonner.

« Du reste, n'attendez point votre patience de la vertu des autres ; je veux dire que vous ne devez pas vous contenter de l'avoir, quand personne ne vous offense, car cela ne dépend pas de vous ; mais ce qui est plus en votre pouvoir, c'est de l'attendre de votre humilité et de votre longanimité

« Enfin, pour réduire en abrégé ce que je viens de vous dire, et afin que vous puissiez l'imprimer dans votre esprit, voici en deux mots, par quels degrés vous pourrez, sans peine, vous élever à la perfection. La crainte du Seigneur est, selon l'Ecriture, le principe de notre salut, de notre sagesse. Cette crainte produit la componction salutaire. De cette componction naît le renoncement, c'est-à-dire le dépouillement et le mépris des biens de ce monde. Ce dépouillement produit en nous l'humilité ; de Thumilité vient la mortification de nos volontés. Cette mortification arrache et détruit tous les vices. Les vertus croissent et produisent leurs fruits à mesure que les vices tombent. La fécondité des vertus nous donne la pureté du cœur, et cette pureté nous

fait entrer en possession de la perfection de la charité apostolique I. »

Ici finit l'exhortation du snirit abbé Pynuphe à son novice. L'annotateur de Cassien, le bénédictin Alard Gazée, dit avec raison qu'elle peut servir de modèle atout Supérieur qui a un discours à faire à l'occasion d'une cérémonie de vêture ou de profession. Elle est aussi un excellent sujet de méditation pour le novice qui s'y prépare

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