CHAPITRE Y
LES DEGRES DE PERFECTION DE LA VERTU Dl PAUVRETÉ — LE PREMIER DEGRE
L'observation fidèle du vœu de pauvreté et la pratique exacte, quoique à un degré ordinaire, de la vertu de pauvreté, sont deux triomphes de l'esprit de victime sur notre nature si étrangement inclinée vers la possession et l'amour des choses de ce monde ; mais voici une autre victoire bien autrement glorieuse de ce même esprit tout divin. Nous allons le voir et l'admirer dans la pratique parfaite de la grande et sainte vertu qui nous occupe.
Nous avons entendu précédemment le pape saint Grégoire nous dire que le vœu religieux de pauvreté est un véritable holocauste. Or, l'holocauste, c'est-à-dire le sacrifice dant
1 Esprit d« la R. M. Emilie, cb. xiu (L II, p. 397 otMdT^
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lequel la victime était consumée tout entière par le feu,
consistait, dans l'ancienne loi, en plusieurs cérémonies. Il y
avait d'abord l'immolation de la victime, secondement l'acte
par lequel la victime était écorchée, enfin l'inflammation ou
consomption de la victime*. — Dans l'holocauste religieux,
le vœu de pauvreté est le glaive qui met à mort la victime,
mais le dépouillenoent absolu qui se fait en second lieu,
c'est la perfection du vœu, c'est-à-dire la pratique parfaite de
la vertu qui l'opère. Car de même qu'après cet acte violent
par lequel la victime était écorchée, celle-ci n'avait plus
qu'à attendre d'être jetée dans le feu, de même l'âme qui est
véritablement et absolument dépouillée de tout ce qui est
terrestre ne tardera pas d'être consumée dans les flammes du
divin amour.
Telle est donc la condition qui est faite au Religieux ; tel est l'esprit véritable de sa sainte profession. Il fait ses vœux et il veut arriver jusqu'à la plus grande perfection de la vertu qui répond à son vœu. Saint Grégoire le Grand semble insinuer cette vérité à l'endroit même de ses Morales où il rappelle la circonstance de l'holocauste, qui attire notre attention : * Nous enlevons à la victime la peau qui la couvre, dit-il, lorsque nous écartons de la vertu ce qui n'en est que la surface et que nous allons jusqu'à ce qu'elle a de plus intime^. »
Essayons donc de nous élever à cette perfection, et voyoni par quels degrés on y arrive.
Le premier degré est un amour tendre, une sainte estime, UDe sorte d'enthousiasme pour la vertu de pauvreté.
I UtIU, 1, 8-e. - ■ Jtforcl., Ub. I, c. 36(P4lr6i., t. LXXV, col. 553-4.
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Il faudrait entendre ici les transports des saints, le cantique du pauvre d'Assise, par exemple, cet amant passionné de la pauvreté, cet homme divin qui, tout rempli des richesses du Christ, trouvait en celle qu'il appelait sa dame, son épouse, sa bien-aimée, toute sa joie, ses consolations les plus douces, toute sa vie...
Il est beau de voir comment tous les vrais disciples de JÉSUS ont aimé cette vertu si méprisée des hommes. Pas un seul qui n'ait eu pour elle une tendresse, une prédilection d'amour vraiment k part et singulièrement touchante. Ce sont des tressaillements d'enfant en présence d'une mère tendrement aimée. Pourquoi? Pour mille raisons. — Pnrco qu'étant l'épouse de Jésus-Christ, la pauvreté est véritablement notre mère : nous avons été conçus dans l'indigonce de la crèche et enfantés dans la nudité de la croix ; — parce qu'elle a été pour ce doux Sauveur, notre aimable Victime, la compagne la plus fidèle. Nous savons ce que fut sa vie à Bethléem, à Nazareth, en Egypte, durant les trois années de £es courses apostoliques, nu Calvaire, et enfin après sa mort même, quel fut son dénuement dans sa sépulture. Mais, son Eucharistie elle-même n'est-elle pas la preuve que la pauvreté est partout et toujours sa bien-aimée par excellence?
Voilà pourquoi les saints, qui veulent ne faire qu'un avec JÉSUS Hostie, aiment tant la divine et ravissante pauvreté.
Pourquoi encore? — parce qu'elle est la reine de toutes les vertus. Ainsi l'appellent les Docteurs et les Pères. Sainte Catherine de Sienne est Ici l'écho de la tradition (ou plutôt Dieu lui-même parlant à son épouse, dans le beau livre du Dialogue) : « Dès que l'âme s'est attachée à la pauvreté, dit le Seigneur', elle trouve toutes les vertus, ies grâces, iei
1 Dislug. 151. a** l^el 14.
douceurs et les consolations qn'cllo pi'tit désiror. E.'.c ne oraint pas la faim et la privation, parce que la foi l'éclairé et que son espérance est en moi, son Créateur, qui donne toutes les richesses et qui nourrit toutes les créatures par les soin. de ma providence. La pauvreté revêt celui qui l'épouse d'une admirable pureté; elle lui enlève les vaines richesses qui le souillaient ; elle l'éloigné des sociétés mauvaises etliii en procure de bonnes; elle le guérit des engourdissements do la négligence et chasse loin de lui les embarras du monde : !)lle lui ôte Tamertume des richesses de la vie présonto, et lui en laisse la douceur ; les épines ton^-bent et la rose demeure dans toute sa beauté. Elle purge l'âme de toutes les humeurs corrompues de l'amour déréglé et la dispose h se flourrir des vertus, qui ont une douceur extrême. Elle lui donne deux serviteurs qui font tout dans sa maison • la liaine et l'amour. La haine des vices et de la sensualité la purifie de toute souillure, et l'amour des vertus se charge de l'embellir en effaçant toute inquiétude servile et en y iuettant I*» paix d'une sainte crainte. »
Ainsi parle le Seigneur à son illustre servante. Ces piroles, ces espérances sont la consolation des saints. C'est pour cela qu'ils aiment d'un amour inexprimable la divine pauvreté.
Pourquoi encore? Parce que la pauvreté donne la possession du ciel. Elle en donne les avant-goûts, elle en assure la jouissance éternelle. C'est la Vérité même qui l'a dit t Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des Cieux est à eux*. » Bienheureux ! oui, et mille fois bienheureux, môme dès cet exil! C'est un proverbe bieu vulgairt
'. llaUk., v, 3.
t^iiG celui que Ton cite communément : « Content comme un pauvre. » Mois le Religieux fervent dans l'amour et la pratique delà pauvreté sait à quel degré s'élève le contentement intérieur de l'âme. Et comment en serait-il autrement? Le royaume des cieux est a lui. « L'amour de la pauvreté, dit saint Bernard, est plus qu'une vertu : c'est une béatitude et la première des béatitudes. De grandes promesses sont faites aux autres ; celle-ci est mise en possession du royaume du ciel; il ne lui est pas seulement promis, -— il lui est donné dès ce mondée »
0 âme religieuse, pourquoi ne posséderiez-vous pas dès ce monde un tel bonheur ? Pourquoi ne vous élèveriez-vous pas à celte suprême joie, à cette ineffable félicité ? Vous atteindrez cette béatitude des saints, en étant vraiment pauvre ; vous posséderez ces richesses que la rouille ne peut pas corrompre et que les voleurs n'enlèvent point, en méprisant souverainement, absolument, les biens méprisables et vils de ce temps présent. Ohl de grâce pour votre joie, pour votre paix, pour votre grande et parfaite béatitude, soyez pauvre, pauvre en réalité, pauvre en affection. Et si vous n'éprouvez pas encore cet ardent amour, cet enthousiasme joyeux dont les saints sont remplis, enivrés, pour la céleste et divine pauvreté, que cet ardent amour, que cet enthousiasme saint soit l'objet de vos plus pressantes prières ! Cherchezen, dans vos oraisons, les motifs tout-puissants, et pressez le Cœur de Jésus, pauvre en la crèche, sur la croix et partout et toujours : pressez le Cœur de Marie, la douce amie de la royale pauvreté ; suppliez le Cœur de l'artisan de Nazareth, . oseph, l'humble et pauvre Joseph; suppliez tous les sainti
i Serra, iv. in adv. Domini (Patrol., t. CLXXXIII, col. 40|«
de vous donner l'esprit de pauvreté, le grand, le glorieux, le joyeux esprit de pauvreté. Que votre prière soit accompagnée de bonne volonté; mettez-vous à l'œuvre avec soin. Gardez bien votre vœu, évitez de pécher contre cette promesse faite à Dieu et contre la vertu, et tendez peu à peu à la perfection de votre vocation de pauvre du Christ, de servante pauvre, d'épouse pauvre du doux Crucifié. Encore une fois, il s'agit d'arriver dès cet exil plein de tristesse à la possession du royaume des cieux. Beati vauveres siÀritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum.
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