LE VŒU DE CHASTETE
Le vœu religieux de chasteté est la promesse faite à Dieu de renoncer au mariage et de ne pas pécher contre le sixii^rae et le neuvième commandement.
Nous disons : Le vœu religieux de chasteté, et non pas seulement le vœu de chasteté, parce que le vœu religieux a un effet nécessaire que pourrait ne pas avoir le vœu de chasteté émis dans le monde; cet effet, c'est la renonciation au mariage. Voici comment :
La chasteté est la vertu qui nous fait observer le sixième et le neuvième commandement. Or une personne dans le monde, même mariée, pourrait faire le vœu de chasteté. Elle s'engagerait par là à ne pas violer cette angélique vertu. Pareillement, une jeune personne qui ne voudrait pas renoncer au mariage, pourrait foire le vœu de chasteté. Elle s'obligerait, elle aussi, simplement à ne pas blesser la rhaslelé. Cette vertu, en effet, ne défend pas de se marier.
Mais, il eu est tout autrement du vœu émis en religion. H implique nécessairement la renonciation au mariage, et le Religieux qui durait le malheur de le contracter, pécherait moi'ldlemeiit, couli'd soa vœu. Il / aurait, eo plus, comme
on s'en rend compte facilemeut, un énorme pèche de scandale. Ceci ne demande pas plus d'explication ; mais ce qu'il est important de bien préciser, c'est le nombre des péchés que commettrait le Religieux qui aurait le malheur de commettre une faute contre le sixième et le neuviene commandement de Dieu.
• Les théologiens s'accordent à dire que cette faute aurait trois malices bien distinctes, et par conséquent équivaudrait à trois péchés, qu'il ne faudrait pas manquer de déclarer en confession.
!• 11 y aurait dans cette faute un péché contre la belle vertu, et l'on sait que ces sortes de péchés n'admettent pas de légèreté de matière, c'est-à-dire que, si le consentement est véritable, le péché ne peut jamais être simplement véniel.
2* Il y aurait un péché contre la vertu de religion, appelé spécialement péché de perlidie, parce qu'on aurait violé une promesse faite à Dieu, en d'autres termes, violé et blcssé le Yoeu, et ce second péché aurait la même gravité que le oremier.
3* Il y aurait un autre péché contre la même venu ce religion, appelé sacrilège, parce que le Religieux étint consacré à Dieu en vertu de son vœu, tout péché contre le vœu implique la profanation d'une chose sainte. Et le péché aurait la même gravité que les deux précédents*.
De plus, selon le sentiment de Saint Lgiuori, il est très probable qu'il y aurait, dans ce cas, un quatrième péché grave contre la charité, s'il y avait danger que l'Ordre ou l'Institut fût déshonoré par le crime du Religieux qui en est membre.
* V Craisson, Des Comènunanlés à vœux simples, p. 257,
LES SAINTS VŒUT 281
Mnis n'oublions pas qu'il s-"agit ici de péchés formels volontairement consentis, et non point de certaines fatigues d'espritet d'imagination, et de certaines humiliations des sens qui sont plutôt pour les âmes vigilantes et soigneuses de garder le céleste trésor de leur pureté, des occasions de glorieuses victoires. Les plus grands saints ont passé par ces épreuves dans leur vie. Saint Paul se plaignait à Dieu des «soufflets de Satané » L'auteur des Vies des Pères parle d'une sainte abbosse appelée Sara qui, pendant treize ans, souffrit de la manière la plus tyrannique les aiguillons delà chair 2; mais tous, sans exception, en ont retiré, selon la parole du môme saint Paul, un grand profit, et leur vertu s'est perfectionnée par l'expérience de leur faiblesse ^.
Les péchés contre la vertu et contre le vœu de chasteté sont donc tous ceux, intérieurs et extérieurs, qui blessent directement le sixième et le neuvième commandement de Dieu : pensées, désirs, paroles, actions. iMais il y a des actes extérieurs et intérieurs qui, sans blosser directement ces commandements, préparent le Religieux négligent à cette prévarication, et ils méritent à cause de ce danger une attention particulière. Ce sont eu général certaines libertés que l'on ptn-met à ses pensées oiî à ses sens. Nous en donnerons ici rénumération succincte. iMais remarquons bien d'avance que ces actes seraient eux-mêmes des péchés mortels, s'ils exposaient celui qui les fait à un danger prochain de consentir au péché par pensée, désir ou action.
Pour les actes extéiiieurs,
1' linmortification des yeux. — Elle consiste en des
1 II Cor , XII. — 2 Ap. Rosweyd, lib. V, libcll. 5, a* 10. — 3 ICoi ,,x, 13; U Cor., xii, 7.
882 LIVRE TROISliME
regards peu modestes sur des personnes ou des objets qiu font naître des pensées sensuelles ; en des lectures tout à fait profanes, romans, poésies légères, etc. « La mort est entrée par les fenêtres,» aditTEsprit-Saint*: et ailleurs, plus énergiquement encore : « Il n'y a rien de plus méchant que l'œil^. » Un regard imprudent peut porter tant de trouble et de désordre dans une âme pure jusque-là! Une lecture frivole peut être le commencement d'un mal incurable. Ecoutons la vénérable Mère Emilie donnant là-dessus ses conseils à ses filles :
« Ne doit-elle pas (la Religieuse vraiment fidèle à son vœu), pour peu qu'elle ait le sentiment de sa dignité, ne doitelle pas craindre de ne pas assez respecter ses yeux, je ne dis pas en portant ses regards sur des objets peu décents, mais même en les appliquant à considérer, par exemple, la beauté d'une personne de son sexe, sans s'élever plus haut, sans penser à Dieu, qui seul est la beauté parfaite et dont toutes les beautés créées ne sont qu'un si pâle reflet?... Et si je vous demande cette réserve à l'égard des femmes, fussentelles très pieuses, quelle modestie de regard ne dois-je pas vous demander relativement aux personnes de l'autre sexe, même pendant les cérémonies les plus saintes^! Pourquoi porte-t-on un voile, sinon pour ne pas voir et n'être pas vues? Pourquoi un voile noir, sinon pour signifier que les yeux du corps doivent être fermés, morts, en quelque sorte, à toutes les choses de la terre, afin de mieux tenir ceux de l'àme ouverts aux choses du Ciel, aux choses de
* Jérém.,lX, ai. — 2Eccli.,XXXl, 45.
8 La Mère Emilie gardait la modestie dos yeux avec une attenlion remarquable : m présence surlûui dois (jc-rsunucs de l'autre sexe, elle élail particulièrement fidèlo ïlt» (enir baissé», et jaiuai», devant elles, U ue lui arrivail d» relever mm voiift
tes SAINTS TŒUt 283
Dieu. L'Apôtre saint Paul voulait que dans l'Eglise, « par € respect pour les ministres du sanctuaire, la femme chré- > tienne eût la tête couverte d'un voile » (I Cor., ii, 6). Qu'aurait-il donc demandé d'une Religieuse*? »
2' Immortification de l'ouïe. — C'est un autre mal bien dangereux. Quel désordre ne peut-il pas résulter d'une certaine complaisance à écouter certaine flatterie, — des compliments mondains, des expressions d'une tendresse trop vive et sensuelle; à aimer à apprendre les nouvelles du monde, de fêtes profanes, d'amitiés humaines, d'établissements, de mariages, etc.!
Les personnes religieuses qui sont vouées à l'éducation de la jeunesse doivent avoir grand soin de n'écouter jamais, sous quelque prétexte que ce soit, certaines confidences des jeunes filles, et particulièrement certaines peines de conscience. Elle n'ont pas grâce pour cela. C'est l'affaire du confesseur.
.3* Immortification de l'odorat. — Un saint Père a dit: € Les bonnes odeurs énervent et affaiblissent les mœurs e% provoquent les ftmes à la volupté et à la licence*. » Les âmes vraiment chastes s'interdisent ce plaisir qui n'est pas sans doute le plus dangereux de tous; mais il suffit qu'il incline ▼ers ce qui est sensuel et terrestre pour qu'elles l'évitent avec »oin. Parfum quelconque, dans les vêtements, dans les livres, dans les médicaments eux-mêmes, — fleurs odoriférantes, etc., elles écartent toutes ces choses comme étant ennemies de la parfaite pureté. Elles ne veulent courir qu'après la bonne odeur des parfums célestes^, elles n'ont
i Esprit 4e la H. M. Emilie, ch. xxiv (t. Il, p. 437-8^, «r % Clg». Mos. Ap,
d'attraii que pour l'encens embaumée la prière*, et elles désirent ne porter partout que la bonne odeur de Jésus- Christ 2.
4* Immortification de la langue. — Il y a des paroles bouffonnes, peu décentes, équivoques ou trop tendres et trop affectueuses, soit qu'on les exprime de vive voix, soit par écrit; il y a certains chants mondains et profanes. Tout cela est détestable sur des lèvres consacrées à Dieu par la profession religieuse, par de fréquentes communions.
La vénérable fondatrice de la Sainte-Famille disait à ses filles : « Croyez-moi, mes soeurs, ne vous amusez jamais à plaisanter même honnêtement, avec les personnes d'un autre sexe. Souvenez-vous que plus d'une fois on a jugé défavorablement des Religieuses sur quelques paroles légères ou quelques regards inconsidérés; mais soyez toujours graves, sérieuses, plutôt qu'enjouées. Soyez de même avec les ecclésiastiques : naturellement on se sent plus à l'aise avec eux, et si on n'y prend garde, on peut ainsi, plus aisément peut-être qu'avec des séculiers, se laisser aller dans ses paroles à un certain abandon, qui expose à dépasser les limites du grand et profond respect qui est dû à leur divin caractère^. »
On sait aussi la maxime si recommandée parles saints aux Religieux : « Avec les femmes, que vos entretiens soient rares, courts et austères''. »
Immortification du toucher. — Elle consiste dans une certaine licence sur soi, sans qu'il y ait nécessité, — dans certaines familiarités, — dans l'habitude puérile des jeux de mains , ou simplement de toucher sans raison les per-
1 Oratio mea txcutincentum. Ps. cxi, 2. — « Il Cor., i, 15. "^ Esprit, eic^ %. Il, p. 440. — * S. Bonav. cité par TronsoD, Examens partie.
LES SAINTS VŒUI 283
sonnes avec qui l'on vit, — et surtout dnns certains témoignages d'amitié sensible. — Si ces choses proviennent d'ua attachement déréglé, elles peuvent allumer dans l'àme un funeste iccendie. Un ancien Père a dit : « Il n'y a rien de plus périlleux que le sens du touchera »
5" Immortification des manières en général. — Elle se manifeste par une certaine tenue nonchalante et des postures toutes mondaines. — L'âme lâche et molle qui s'en laisse dominer ne semble occupée que de son corps et de ses aises. — Dans les moindres infirmités, comme dans les incommodités des saisons, de la chaleur ou du froid, c'est une sorte de perpétuelle préoccupation pour éviter la souffrance ou la gêne. De là des habitudes peu décentes, surtoù* nnaod on est seul dans .sa cellule ou ailleurs
Il y a aussi un autre désordre à cet égara : ce suui. iSS manières qui respirent la mondanité, la vanité, — dans les poses, les démarches, les aises qu'on se donne, la manière d'ajuster les vêtements. — Tout cela est dangereux, parce que le principe de ce désordre, c'est le désir d'être agréable et de plaire : véritable peste pour la perfection de la vertu de chasteté. Il y a des personnes qui ont une sorte d'irrésistible tendance à vouloir toujours paraître comme il faut, et dès lors, instinctivement et comme âl'insu de ces pauvres âmes, rien n'est négligé pour atteindre ce but puéril. Quel sujet de tristesse pour le Cœur de Jésus, époux si tendre et si dévoué I Les saints n'ont pas craint d'appeler ce misérable désir de plaire aux créatures, dans une âme consacrée, un adultère spirituel.
Telles sont les diverses fautes extérieures qui peuvent grandement compromettre le vœu et la vertu de chasteté,
1 s. Jean Clim. grad. 15.
Pour les actes intérieurs, il y a :
1' Certains souvenirs de la mémoire, — Il faut que \t monde et ses affaires, ses fetes et ses plaisirs, soient complètement oubliés. — Il y a aussi des péchés commis autrefois dont la pensée nous serait funeste. La parole de saint Paul s'applique ici à la lettre : « Oubliant ce qui est du passé, je m'élance vers le but qui est devant moi^ » Ce qui est du passé, dit saijt Augustin-, c'est tout ce qui est lem» porel, et par conséquent misérable et indigne d'une âme appelée à posséder les biens éternels; ce qui est devant moi, ce sont les vertus de ma nouvelle vocation et la gloire du ciel qui en sera la récompensé.
2* Certaines représentations séduisantes de Vimagina' tion. — L'Esprit-Saint recommande expressément d'éviter ce piège fatal. « Ne vous laissez pas aller, dit-il, à votre imagination^. » On a appelé cette faculté la folle du logis, c'est à dire de notre âme. Dans bien des cas, elle pourrait nous conduire à des abîmes.
3" Certaines affections trop tendres du cœur. — Mais c© point mérite une élude particulière, et nous allons nous en occuper dans le chapitre suivant.
1 Philip., ni, <3. — 8 S. AiigiiPl., in ps. cxxxix. - Patrol, t. XXXVII , col 1143. Il dil aiUeurs : 0 malum relrospicerel uxor eniui Loi qtue liberata est û Sodomis , contra prœceptum retrospexit, et in statuam salis conversa est. De Canlico novo. c;ip. iv. — Patrol, t. XL, col. 082. — 3 Eccli., XXXIV, 6 : A'c d«« tUri» in phantasiit cor tuum.
IJf» SAIWTS TŒUX