‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 63 sur 115 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

lA CLOTURE ET l'eSPRIT DE CLOTURE

Voici une des plus grandes bénédictions de la vie religieuse, une des plus douces joies de Tâme qui comprend la grâce de sa vocation. Dans l'intention de la sainte Eglise, la clôture est principalement établie pour préserver de tout danger la chasteté des âmes vouées à Dieu*. C'est ce qui explique la place que nous donnons à ce sujet, après avoir parlé du vœu de chasteté.

Mais la clôture, qui est la préservation d'un tel trésor, est le principe d'une multitude d'autres biens. Elle est la sauvegarde du silence, de la simplicité et de la charité mutuelle, de l'esprit d'oraison, de la paix intérieure, de la parfaite union à Dieu, qui est d'autant plus facile que l'âme se sépare davantage du monde et de ses folles joies. Car par elle, par la sainte clôture, le monastère est véritablement le jardin fermé de l'Epoux et de l'Epouse, où se célèbrent les noces spirituelles du temps, arrhes des noces éternelles; le monastère est aussi le vrai paradis terrestre, à la garde duquel les chérubins veillent avec un zèle jaloux, afin que les profanes n'en approchent jamais.

Sous un autre rapport, cette loi de l'Eglise à l'égard des âmes religieuses rappelle ce qui se pratiquait autrefois, dans l'Ancien Testament. La victime qui devait être offerte et im-

* Le P. Gaulrelet, Traité de l'Elat religieux, 1. 1, p. 3il.

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moïéii était d'abord séparée de tout et mise à part. Dos lors on ne pouvait s'en servir pour un usage profane. C'eût été un véritable sacrilège que de l'appliquer à autre chose qu'à Dieu. Personne n'y pouvait plus toucher, si ce n'est le prêtre qui devait l'immoler pour en faire au Seigneur un sacrifice universel et absolu.

Ainsi l'âme religieuse est entièrement séparée du monde et de toute chose profane, par la sainte loi de la clôture ; et dans sa solitude, sous le regard de Dieu seul, elle s'immole sans cesse à son bon plaisir, à son amour et à sa gloire. Personne ne touche plus à elle, parce qu'elle est toute consacrée. Ni parents, ni amis ne peuvent la distraire de son application à Dieu, et l'occuper encore des affaires du temps. Elle est sur l'autel de son sacrifice, et ne le quitte plus, à la fois prêtre et victime du sacrifice qu'elle ne se lasse pas d'offrir à Celui qti est tout pour elle.

On comprend maintenant pourquoi les saints Religieux aiment tant la clôture. Ils ont pour elle une sorte de sainte passion. Hors du monastère, ils se sentent comme hors de l'élément qui est leur vie, et ce sentiment est un grand bien pour eux ; car il les préserve d'une multitude de fautes. Sans doute, il ne faut pas qu'il affaiblisse en eux le zèle et la fidélité qu'ils doivent avoir pour les œuvres que l'obéissance ou la charité leur impose ; mais bien loin de les affaiblir, c'est le contraire qui arrive. Ce zèle et cette fidélité gagnent en force et en constance; ils deviennent plus surnaturels, et en même temps les œuvres dont ils sont le principe sont plus saintes. Le Religieux s'y porte avec plus de modestie, dhumilité, de prudence et d'union h Dieu, et par conséquent avec plus de fruit et de bénédiction pour le§ âmes e\ pour lui-même,

LES SAlIfTS TŒUX 299

H en est de môme de la Religieuse cloîtrée. Quand on l'oblige à se présenter à la grille , c'est un vrai sacrifice qu'on lui impose ; mais qu'elle ait toujours le vif sentiment de ce sacrifice. Il est pour son âme une grâce d'un grand prix.

Mais parce que la clôture maf^n'eî/e n'est pas à proprement parler de l'essence de la vie religieuse, et que V esprit seul de clôture est essentiel à la perfection de cette même vie, il y e bien des instituts, qui, a raison de leur but et des œuvres qu'ils embrassent, n'ont pas adopté la clôture matérielle. Ce que nous avons à dire ici ne leur sera pourtant pas inutile Ils verront quelles sont les intentions de la sainte Eglise, aj sujet de la clôture, et ils ne pourront manquer de retirer quelque profit de nos explications en apprenant ce qui est prescrit à cet égard ; et leur esprit de clôture (qui est autant Décessaire aux ordres cloîtrés qu'à ceux qui ne le sont pas), y gagnera certainement beaucoup *.

i Parmi les ouvrages qui ont été écrits sur la Clôture et gurtout Vesprit de Clâ tare, nous n'en connaissons pas de comparable à Ctilui d'un Religieux de Saint- François , le P. Bernardin, t prédicateur capucin, » qui vivait vers la fin du xvn* siècle. C'est une oeuvre remarquable de doctrine et de piété. I! est maiheurousement devenu très rare dans la librairie. U est intitulé : La ReligikL'SE dans SON CLOITRE, où il est traité de l'antiquité de la Clôture, de sa dignité et sainteté; et quel est l'esprit aveclequel elle doit être gardée pour la rendre douce, sainte et méritoire , et y commencer d'y vivre de la vie des Anges comme dans les eieux. Paris. 1678. — Le point de vue qui nous occupe en tniilant des vœux et de la vie religieuse n'a pas échappé au pieux disci{)le de saint François. On on jn^t-'ra par les titres suivants : Cliap. iv : Les Vierges sont engendrées de J.'C. sur le Calvaire , ses Epouses, ses Sacrificatrices et ses Vidimes. — Chap. v ; N.-S. doit préparer aux Vierges, un séjour comme à ses Pilles et à ses Epouses, un temple comme à ses Sacrificatrices, et un autel comme à ses Victimes. Ce Se» jour, ce Temple, et cet Autel sont les Monastères , les Cloîtres et la Clôture. — Plusieurs autres chapitres sont consacrés au sacrifice de louange , tJ 'action de ^fice>, etc., que les vierges dans leur solitude, oflre^it ï Pieu, eu uuioa avec iéA\}9 CPBiST et ï l'exemple de m divioe Mdre.

Nous ne pouvons entrer toutefois, ici, que dans quelques détails généraux relatifs à la clôture. Ce qu'il y a de particulier à ce sujet se trouve dans les constitutions de chaque Ordre.

Il y a la clôture qui regarde les Religieux, — et il y a celle qui est propre aux Religieuses et qui est naturellement plus stricte.

On appelle loi de la clôture la loi portée par l'Eglise d'après laquelle les personnes du dehors ne peuvent pas entrer dans le cloître d'un monastère, et les personnes du dedans ne peuvent pas en sortir. Le saint concile de Trente, les papes saint Pie V, Grégoire XIII, Alexandre VII, Clément VIII, Paul Vet autres ont confirmé et expliqué cette loi.

Il y a une diiïérence très profonde et dont tout le monde comprend la raison entre la clôture des monastères d'hommes et celle des communautés de femmes. Celle-ci est toujours beaucoup plus rigoureuse, et il n'y a aucun exemple de monastère d'hommes, cloîtré aussi sévèrementque sont les monastères de Carmélites, de Clarisses, de Trappistines, etc. La loi de la clôture, pour les hommes, prescrit seulement, au moins en général, les deux points suivants :

!• Il est défendu aux personnes du sexe d'entrer sous quelque prétexte que ce soit, dans le cloître des Religieux et cela sous peine d'excommunication. Les Supérieurs ou autrt^s religieux qui les introduiraient encourraient de très graves peines, comme la privation de leurs charges, etc.*.

2* Il est défendu au Religieux de sortir du cloître du monastère, sans la permission de son Supérieur. Voici, à cet égard, la constitution du pape Clément VHP :

1 Mais il s'agit ici de religieux proprement dits , c'est-à-dire apparlenanl à ur ordre religieux à vœux solennels, ol non de Religieux à vœux simples. — 2 Conslit. Nulku à convenitt»

LES SAINTS VŒUt 301

« Qu'aiicun Religieux ne se permette de sertir do soq couvent, si ce n'est pour cause et après en avoir chnqne fois obtenu la permission de son Supérieur, qui ne doit la donner qu'après s'être assuré de la réalité du motif, et qu'en adjoignant un compagnon, qui ne doit pas être désigné parle Religieux, mais être choisi par lui selon qu'il le juge convenable, évitant que ce compagnon soit trop souvent le même. La permission de sortir accordée à un Religieux ne doit jamais être générale. »

Nous ne disons rien de plus sur la loi de la clôture pour les monastères d'hommes; mais nous entrerons dans quelques détails particuliers sur cette même loi, pour les monastères de femmes. Voici d'abord le décret du saint concile de Trente :

<c Le saint Concile, en renouvelant la constitution de Boniface VIII, commande à tous les Evêques, sous la menace du jugement de Dieu, qu'il en prend à témoin, et sous peine dé malédiction éternelle, que par leur autorité propre à l'égard des monastères qui leur sont soumis, et comme délégués du Saint- Siège à l'égard de ceux qui sont exempts de leur juridiction, ils aient un très grand soin de faire rétablir la clôture des Religieuses dans les maisons où elle aura été violée et de la maintenir en son entier dans toutes celles où elle aura été fidèlement conservée; voulant qu'ils répriment, par les censures ecclésiastiques et autres peines, toutes personnes qui oseraient y désobéir ou y former opposition. 11 ne sera donc permis à aucune Religieuse de sortir de son monastère, après sa profession, même pour peu de temps, sous quelque prétexte que ce soit, si ce n'est pour quelque raison légitime approuvée par révoque, nonobstant tout induit ou privilège qui semblerait l'y autoriser.

« Il ne sera pasiiron plus permis à aucune personne de quelque naissance, conditioiij sexe ou âge qu'elle soit, d'entrer dans l'enceinte du monastère sans la permission par écrit de l'Evêqué ou àîi Supérieur, et sous peine d'excommunication qui s'encourt» par le seul fait. Oi, celte permission, l'Evêque ou ■Ife'^Sùj^édeur ne pourront l'accorder que dans d^s câs néçësiaTi^s, safis "qu'aucun autre puisse en façon quelconque racçôBdér^. *

Il résulte de ces prescriptions de l'Eglise que les Religieuses sont tenues : i\à ne jamais sortir de leur monastère; 2» à ne jamais admettre d'étrangers dans l'intérieur de leur monastère.

rtesiîas d'exçeptiori. soit poursortir^ soit pour laisser entrer, sont prévus par le droit canonique, et peuvent aussi être exposes dans les constitutions spéciales de cTiaque institut. C'est pourquoi nous a'en parlerons pas ici ; mais nous croyons utile *4e signaler les fautes qu'une Religieuse pourrait commettre

tpntre l'obligation delà clôture.

< J» Contre l'obligation de ne pas sortir. — Elle pécherait

en mettant même seulement les deux pieds hors du cloître,

où enceinte réservée pour la clôture, ou en montant sur les

toitî dn monastè<e. Le pape Grégoire XIII entre dans d'autres

détails sur certaèfaes infractions qui heureusement n'ont pas

lieu.

nhe Religiêiîs^ qtii aurait obtenue unft permission légitime

de sortir pécherait, si elle ne rentrait point à l'expiration du

ternae lixé par la dispense.

2* Contre l'obligation de n'admettre personne dans le mo»

nastère. — Une Religieuse pécherait, 1* eu y tdmjttaut uno

• Sess. XXV. cap. ft.

personne non autorisée par le Supérieur légitime, fût-ce même un tout petit enfant; 2* en engageant les personnes qui y sont entrées avec permission à y demeurer plus longtemps que la nécessité ne l'exige, et en les conduisant ailleurs qu'où le besoin les appelle, môm£ sous prétexte de charité, de dévotion, etc. Ainsi, un aumônier entré pour administrer les sacrements à une sœur malade ne pourrait pas se détourner pour aller voir quelque autre malade qui n'aurait pas besoin du secours des sacrements; 3* une Religieuse chargée du soin de tenir les portes de clôture fermées pécherait, si elle négligeait ce soin.

Telles sont les fautes principales contre la sainte loi de la clôture; mais une âme fervente ne s'en tient pas à la vigilance qui suffit pour ne pas pécher contre ces sages prescriptions de l'Eglise : elle s'applique principalement à prendie les intentions de cette tendre Mère, et elle s'exerce à vivre le plus parfaitement possible selon l'esprit de clôture. Et pour cela elle évite avec un soin extrême tout rapport avec le monde : elle s'en tient fidèlement éloignée et elle le tient sévèrement éloigné d'elle. Elle dit avec amour, comme saint Paul : « Le monde est crucifié pour moi et je suis crucifié au monde* » La charité, les emplois, l'obéissance, les œuvres particulières de son Ordre peuvent bien lui imposer certaines relations avec les personnes du siècle; mais au dedans de son cœur léf séparation avec ce monde corrupteur est complète. Samt Paul qui avait ces sentiments, n'était pas dans un cloître. Ils sont possibles, ils doivent être habituels à toute âme consacrée. Aiïaires du monde, visites du monde, nouvelles du monde : tout cela est aussi étranger à

i Galat., VI, U.

son esprit et à son cœur que si elle était morte et ensevelie. Rien ne la touche, rien ne l'éraent, rien ne peut la distraire de son occupation, qui est le service de Dieu seul, soit par les œuvres de la religion, soit par celles de la charité. Tout ce qui vient du dehors, même ce qui paraît de prime abord tout à fait innocent, lui répugne, et elle le considère comme un danger pour la pureté de l'esprit très saint qui doit être le sien.

Citons en terminant ce chapitre, un trait de la vie de la vénérable Mère Emilie, la Religieuse modèle de notre temps, et recueillons avec le plus grand respect les belles paroles qu'elle dit en cette circonstance.

C'était à l'époque de la République de 1848. Une sœur avait eu l'occasion d'en apprendre la nouvelle, et elle dit naïvement le soir, en récréation : « Nous sommes en république. » Le lendemain, la sainte mère tint une conférence à ce sujet, et voici comment son cœur s'épancha devant ses dignes filles

« Hier au soir, une de nos sœurs a manqué à l'esprit de clôture, en annonçant que nous étions en république. Qu'elle s'en humilie et supplie le bon Dieu, par l'intercession de saint Charles Borromée, de lui accorder la grâce de mieux comprendre ce que demande de nous l'esprit du vœu que nous avons fait, et combien nous devons demeurer étrangèreé lux nouvelles du dehors.

c Oh I mes sœurs, que nous serions heureuses si nous nous tenions constamment dans l'état de mort au monde que le cloître nous prêche et que nous devons pratiquer 1 Rien ne rop-*ésente mieux la solitude du cloître que la solitude det

. Esprit, e ', l. ". P- *73, 474, 475.

tombeniix, le silence et le désert du champ de la mort. Figurez-vous un cimetière : quel calme, quelle paix ! Les morts n'ont garde de troubler le repos les uns des autres ; et lorsqu'un nouveau défunt vient prendre place à côté d'eux, ils ne s'informent de rien, ils ne s'inquiètent pas de ce qui se passe dans le monde des vivants : ils sont muets et immobiles, attendant que sonne l'heure solennelle où l'ange du Seigneur les appellera pour la résurrection générale. Ils sont morts, et bien morts, c'est tout dire. Et nous aussi, religieuses cloîtrées, nous devrions être mortes, et bien mortes à tous les vains bruits, à tous les vains intérêts, à toutes les fausses opinions du monde. En le quittant pour embrasser la vie du cloître, en dépouillant les vêtements séculiers pour nous couvrir de vêtements lugubres, nous flvnnc fait un ante solennel de mort aux choses du monde, de mort aux plaîsîrs dÂTmonaê^^laûx nonneurs""cru "râ^otie^ aux biens du monde, de mort aux nouvelles du monde. Quand on nous a donné le saint habit religieux, le prêtre du Seigneur nous a adressé de sa part ces hautes et profondes pa-^ rôles, empruntées à l'apôlre saint Paul : «Vous êtes mortes, et votre vie doit être cachée en Dieu avec Jésus-Christ*, jusqu'à ce que Jésus-Christ, qui est votre vie, paraisse et vous fasse paraître avec lui dans sa gloire. » (Coloss., m, 3.) Si nous écoutons volontiers les nouvelles du dehors, surtout si nous demandons qu'on nous les dise, nous faisons un acte de vie, nous ne sommes pas véritablement mortes dans le sens que l'indique la perfection de notre vœu ; si dans le cloître nous sommes curieuses, dissipées ; si nous manquons souvent à la sainte règle du silence, encore une fois nous ne sommes pas véritablement mortes, et « notre vie n'est pas ûssez cachée en Dieu avec Jésls-Curisï. » Pour répondre

dignement aux paroles qui nous sont dites si solennellement dans notre profession, nous devons donc ne nous occuper que de Dieu, de notre emploi, de notre sanctification; nou* devons nous abstenir, par exemple, de nous informer auprès des aspirantes à l'élat religieux qui nous arrivent, d'où elles sont, quelle est la fortune ou la position sociale de leurs parents, à moins que notre emploi ne le demande : les morts ne le font pas ; soyons comme eux par esprit de foi et de fidélité à la perfection que nous avons voulu embrasser. »

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