CHAPITRE X
LE VŒU d'obéissance
Le vœu d'obéissance est le plus parfaii des vœux do religion. Les Papes, les Pores, les Docteurs, les théulogions, sont unanimes sur ce point. Ils s'accordent aussi à voir dans l'émission et dans la pratique généreuse de ce vœu, la perfection de l'état d'hostie pour l'âme religieuse. Le sacrifice eçt véritablement consommé, l'holocauste est parfait. La victime n'est plus seulement offerte et immolée, mais suivant l'expression de saint François de Sales citée plus haut , elle est en toute vérité réduite en cendres.
Ecoutons les témoignages des Papes, des Pères, des Docteurs :
Saint Grégoire le Grand dit sur ces paroles du premier
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■Çvre des Rois : « L'obéissance vaut mieux que les victiiiios (il s'agit ici des victimes grossières de l'ancienne loi) : L'obéissance est meilleure, parce que dans les sacrifices ordinaires on offre une chair étrangère; mais par l'obéissance, on immole sa propre volonté «. »
Le Pape Jean XXII est encore plus explicite : « C'est une cliose excellente que la pauvreté, dit-il ; l'intégrité de la chair (la virginité) est cependant quelque chose de meilleur; mais l'obéissance, lorsqu'elle est fidèlement gardée, est un bien qui remporte sur tout le reste. Par la première, on sacrifie les biens extérieurs; par la seconde, son corps et sa chair ; par la troisième, on immole son esprit et son cœur*. >
Saint Jérôme dit aussi : « Renoncer à l'or et à l'argent, c'est le propre de ceux qui commencent à se convertir : les philosophes païens Cratès de Thèbes et Anthistène l'ont fait; mais s'offrir soi-même à Dieu, voilà la vertu des apôtres et des chrétiens^. »
Saint Thomas, traitant des vœux religieux, parle dans le même sens. Il dit que l'obéissance est supérieure à la ehas» tcté pour trois raisons :
1* Parce que, par le moyen du vœu d'obéissance nous nous sacrifions nous-mêmes, notre volonté, notre jugement;
2" Parce que l'obéissance nous unit très intimement à notre fin, qui est Dieu; par elle, eu effet, nous sommes étroitement liés et continuellement unis à sa volonté sainte;
3' Parce que l'obéissance renferme, la pratique de toutes les vertus^.
1 Per victimas aliéna caro , per ohedientiam vero voluntas propria mncîa- Jur. Moral., lih. XXXV, cap. 14; PatroL, t. LXXVI , col. 7G5. — ^ Kxlravnf., ÛMo?"ttm(iam, de verhor. significat. — 8 E^'isl, 71 ad Luciu. — PaU'ol., l. XXII, col. 670. — ♦ II, 2, q. 186, art. 8,
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Nous reviendi'ODs plus tard sur celle troisième considéralion; mais remarquons en passant comme Tobéissance appartient admirablement a la vie d'hostie; car dans la première raison que donne saint Thomas pour placer cette vertu au premier rang, il dit qu'elle nous immole nous-mêmes tout entier : ce qui est un acte essentiel de cette sainte vie d'hostie, s'immoler d'abord tout entier; et dans la seconde raison, il nous nppL-end que l'obéissance nous fait atteindre parfaitement notre lin, qui est Dieu, en nous tenant continuellement et étroitement liés à Dieu. Or, c'est bien là l'état propre de la victime : elle est à Dieu, elle n'est immolée que pour Dieu; tout ce qu'elle est se réfère à Dieu; elle est devant Dieu et toute en Dieu. Et comme ici son sacrifice est l'holocauste et que, dans l'holocauste. Dieu acceptait et recevait en lui la victime avec de grandes complaisances ^ l'âme religieuse, par son vœu et la fidèle pratique de son vœu, passe véritablement en Dieu pour l'union la plus intime et la plus constante.
Quel sujet d'admiration!.. On s'attend assurément à ce que nous parlions plus longuement et plus en détail du vœu d'obéissance que des deux autres vœux religieux. Nous le ferons avec une particulière affection pour ce beau sujet.
Commençons par définir exactement le vœu; expliquons chacun des termes de la définition qui ont besoin de l'être, et donnons ensuite quelques décisions théologiques relatives à la pratique du vœu. C'est l'objet de ce chapitre.
« Le vœu religieux d'obéissance est une promesse faite k Dieu d'obéir aux supérieurs légitimes, en tout ce qu'ils nous commanderont selon la règle de l'institut. »
1 Voyez ce que nous avons dit dans le livre inlilulé : De l'Union à S'~$> J»'G» àans ta vi€ de Vittime, cli. xuk
Nous disons : « aux supérieurs légitimes, » etnous entendons par ce titre tous ceux dont les noms suivent et qui peuvent en effet commander au Religieux en vertu du vœu d'obéissance :
1* Notre Saint-Père le Pape. Le Souverain Pontife peut intimer ses ordres à tout religieux profès, en tout ce qui concerne la vie religieuse, non seulement parce qu'il est le chef de l'Eglise et qu'à ce titre il a le droit d'obtenir soumission et obéissance de tous les fidèles, mais parce qu'il est en réalité et de plein droit le premier Supérieur de tous les instituts religieux; — que c'est de Lui que relèvent et dépendent tous les autres genres de supériorité préposés au gouvernement des communautés religieuses; — et que par conséquent le Religieux, dans sa profession, s'engage à remplir premièrement et principalement envers Lui le devoir de l'obéissance. — On voit par là quelle est l'union intime et toute filiale qui existe entre le Souverain Pontife et les Instituts religieux * ;
2* La Congrégation des Evêques et Réguliers et celle de la Discipline régulière. Ces congrégations sont en effet préposées par le Saint-Siège pour le bon gouvernement des familles religieuses, comme on le voit par les bulles des papes Sixte V et Innocent XII;
3° Le Sacré-Collège, pendant la vacance du Saint-Siège, puisque pendant ce temps-là il tient la place du Souverain Pontife ;
4* Le Cardinal Protecteur, selon la mesure de ses attributions ;
i Par amour pour le Père de nos âmes , lo Vicaire de J.-C, nous voudrioiis recommander aux àmcs religieuses un opuscule que nous avons public sous ce litre : Le Vœu de dévouement au Saint-Siège. Il est .approuvé par plusieurs KTêqiMS (un petit volume in-18 de 108 pages. — 40 centimes).
d" L'Evèque du diocèse dans lequel est situé le monastère, autant du moins que le monastère est soumis à sa juridiction ou autorité i;
6° Les Supérieurs généraux de l'Institut. Ceci s'explique do soi-même;
7" Les Supérieurs locaux de Vlnstiîut. Il ne peut y avoir non plus de doute à cet égard, — ALiis que penser des officiers subalternes : économe, réfectoiier, cuisinier, etc. Peuvent-ils commander en vertu du vœu d'obéissance?
Il n'y a que les constitutions ou les interprétations légiti* mes des constitutions de chaque instilut qui puissent répondre à cette demande. Si elles s'expliquent sur ce point, il est évident qu'il faut s'en tenir à ce qui y est déterminé. Mais s'il n'y avait rien de précis dans les règles ou règlements de l'institut, voici la décision la plus probable donnée par les théologiens, qui pourrait éclairer le Religieux à cet égard.
En général, les officiers subalternes que nous avons nommés et qui ont sous leur autorité un ou plusieurs Religieux, ne donnent pas des ordres qui obligent sous peine de péché ni mortel ni véniel.
Nous disons en général, parce qu'il pourrait se faire que par quelque volonté particulière d'un Supérieur majeur ou en vertu des statuts et constitutions de l'ordre, ces officiers eussent le pouvoir d'obliger en conscience leurs subordonnés.
Or, on s'accorde à dire que dans ce cafe, ils auraient aussi le droit de commander en vertu du vœu d'obéissance. Par conséquent le Religieux, leur inférieur, qui leur désobéirait dans le cas d'un ordre intimé en vertu de la sainte obéissance,
1 Pour ces cinq sortes d'aulorilés], voir Craisson : Des Communautcs à veeuM $impU4, p. 55.
commettrait deux péchés : le pi*emier contre le quatrièm'> commandement, qui oblige à obéir à tout Supéiieur légitime, le second contre son vœu.
Si, au contraire, un officier subalterne était considéré comme ne pouvant pas donner un ordre obligatoire en vertu du quatrième commandement, par là môme il ne pourrait pas commander en vertu du vœu d'obéissance.
Mais dans tous les cas, il y aurait péché grave si le Religieux, en désobéissant, le faisait avec mépris formel de l'autorité; car, qu'il méprise l'autorité dans un Supérieur majeur ou dans un officier d'un rang inférieur, c'est toujours la même autorité qu'il méprise; or, ce mépris est ud désordre qui est communément considéré comme une faute mortelle.
Mais saint Liguoii donne un avis qu'il est bon de placer ici. ?1 s'adresse à l'épouse de Jésus-Christ, et il lui dit « Si vous voulez, ô ma sœur, être vraiment obéissante et bonne Religieuse, vous devez obéir non-seulement au prélat ouà l'abbesse, mais encore à toutes les offîcières du couvent, auxquelles on doit obéir selon la règle, telles que l'inQrmière, la réfectoiière, la sacristine : car lorsqu'on obéit à l'abbesse, on peut le faire par un motif de respect humain, au lieu qu'en obéissant aux autres officières, on fait preuve d'un véritable esprit d'humilité et de subordination ^ »
Nous avons dit, dans la déanition du vœu d'obéissance, qu'il est une promesse faite à Dieu d'obéir aux Supérieurs légitimes, quand ils commanderont « selon la Règle. » — Quelle est la signification de ces derniers mots?
Us signifient que le Religieux, eu faisant vœu d'obéis-
La véritable Epoute de J.'C., cb. vu, g 3.
sance, ne s'impose pas un nouveau liea par rapport aux obligations auxquelles il est déjà astreint comme chrétien ou comme citoyen; mais il s'oblige à observer les ordres qui concernent la vie religieuse qu'il a embrassée, et qui sont conformes à la règle particulière de l'institut dont il devient membre. Par conséquent, il s'oblige à faire ce qui est conforme à la règle, mais non ce qui est au-dessus de la règle, ni ce qui est au-dessous de la règle, ni ce qui est contraire à la règle. Ces termes ont de nouveau besoin de quelque éclaircissement.
On dit qu'une chose est au-dessus de la règle, lorsqu'elle exige pour être exécutée un acte héroïque. En général, le pouvoir du Supérieur ne va pas jusque-là; nous disons toutefois : en général, parce qu'il pourrait se rencontrer des circonstances exceptionnelles où un ordre de ce genre serait obligatoire, comme par exemple, si le Supérieur commandait à un de ses Religieux de soigner quelque membre de la communauté atteint de la peste. Le religieux pourrnit être en conscience obligé d'obéir, quand même il y aurait pour lui péril de la vie.
Une chose est au-dessous de la règle lorsqu'elle est ridicule, étrange, singulière. Un Supérieur sage ne donne pas ordinairement des ordres de ce genre, et on peut dire que dans un tel cas le Reiigieurc ne serait pas tenu, en conscience, d'obéir.
Mais que l'inférieur se garde de croire facilement qu'un ordre est singulier, parce qu'il paraît tel à son orgueil ou à son amour-propre. L'histoire des Instituts monastiques nous apprend que des injonctions de cette nature n'étaient pas rares dans les plus saints Supérieurs. Elles sont un moyen très efficace d'exercer l'obéissance, et de la faire pratiquer
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dans toute sa perfection. Nous en donnerons des exemples bientôt.
Enfin, on dit qu'une chose est contraire a la règle lorsqu elle est mnuvniso ou opposée à In rôgle et à son esprit, on siniplcnïent moins pnrfoite que celle prescrite par la r^gle.
On compn^nd fariloraent qu'un Sup(''ri('ur ne peut rien commnnder de semblable. Il n'en a pas le droit, puisque son commandement serait contraire à la nature même du vœu, qui doit nous faire tendre à la perfection. Mais ici encore, pour ce qui concerne ce dernier point, a savoir, que le Supérieur ne pouvant pas commander ce qui est moins parfait, le Religieux ne serait pas tenu d'obéir, celui-ci ne perdra pas de vue que ce qui paraît quelquefois moins parfait peut être plus parfait que son contraire, à cause des circonstances, des vues particulières du Supérieur, etc.
Toutes les fois qu'il n'est pas évident que la chose commandée est contraire à la volonté de Dieu, le Religieux doit obéir.
Saint Liguori ne craint pas de dire, et il cite k l'appui de son sentiment celui de plusieurs docteurs, que l'inférieur est tenu de se soumettre, quand même il lui paraîtrait plus probable que ce qui est ordonné n'est pas permis; par la raison que le Supérieur ne doit pas être dépouillé du droit incontestable qu'il a de commander , tant qu'il n'est pas démontré qu'il sort des limites de son pouvoir.
Dieu, dont nos Supérieurs légitimes tiennent la place et à qui l'on veut obéir dans tous les cas, et non aux hommes, bénit toujours cet esprit de simple et humble obéissance.
Tout ce que nous venons de dire dans ce chapitre se rapporte à Tobéissance strictement nécessaire et prescrite au religieux; mais il ne doit pas s'arrêter là : il doit tendre à
l'obéissance pavfnite, dont la matière a beaucoup pins dVxtension et dont les motifs sont beaucoup plus purs. Aous allons en foii'e le sujet des chapiti-es suivants