II. — Elle est humble
Si elle est simple, elle sera humble ; si elle ne voit que Dieu, sa volonté, son bon plaisir, elle se soumettra humblement. D'autre part, il y a une affinité si intime entre la vraie obéissance et l'humilité ! Saint Arabroise a dit : « Humilité et obéissance, c'est tout un. Elles ont ensemble le même berceau et la même tombe ■^. »
Le premier secours que l'humilité porte à l'obéissance c'est de faire trouver bon, équitable, jamais excessif, jamais
1 Lib. I Reg., c. iv ; PatroL, t. LXXIX , col. 131. — 2 Ubl hiimiliatus ibi obediens; exeoenimnascitur obedientia exquohumilitas , et in co desinii. In Proph. David apolog. ail., c. vu ; Patrol., t. XIV, col. 90:i.
onéreux, tout commandement du Supérieur, quelque pénible, rude, humiliant qu'il soit. L'exemple de sainte Radegonde est bon à citer. Cette illustre reine de France avait fondé le monastère de Sainte-Croix, à Poitiers. Or, a^ant de mou» rir, elle voulut jouir elle même du bonheur de la vie parfaite. Elle alla donc demander un asile dans ce même monastère qui était son œuvre. Mais, en ce temps là, l'abbosse était précisément une personne qu'elle avait eue autrefois à son service. Eh bien ! elle se soumit comme une esclave aux ordres de sa Supérieure, sans jamais vouloir la moindre exemption ; et, suivant l'ordre qu'elle recevait, elle faisait la oui» sine, lavait les ustensiles les plus communs, portait sur ses épaules tout ce qui était nécessaire à la Religieuse qui préparait le repas des autres sœurs, etc.
En second lieu, l'humilité fait que le vrai obéissant rapporte à son supérieur tout ce qu'il a fait de bon, sans aucune réserve. 11 croit, en effet, sincèrement que, s'il a réussi, ce n'est pas à son propre mérite, mais à la vertu que Dieu donne aux paroles de ceux qui tiennent sa place, qu'il faut attribuer le succès. Les anciens Pères du désert avaient retenu cette belle sentence d'un saint anachorète : « Je demandai, dit celui qui la rapporte, à un de ces vénérables vieillards en quel sens on entendait que la vertu d'obéissance com.prend en soi l'humilité. Il répondit : Je veux que le prompt obéissant ressuscite les morts, qu'il ait le don des larmes, que les assauts les plus violents de nos ennemis ne puissent rien contre lui ; mais qu'il croie qu'il a obtenu toutes ces choses par les prières de son Père spirituel : c'est ce qui le rendra exempt de vaine gloire*. »
t s. Jean Climaque, Echelle sainte, degré iv, n« 34.
En troisième lieu, l'humilité incline le vrai obéissant à aimei' son état de sujétion et de dépendance. Il ne voiuJi-ait pas, pour tout au monde, sortir de cette condition, où il trouve tout naturellement l'obscurité et l'oubli des créatures. Aussi, a-t-il une intime et secrète aversion des emplois et des charges. Ce sentiment a été très familier aux saints. On en citerait des exemples sans nombre. Saint Raymond de Pennafort, général de l'ordre Saint-Dominique, faisait sans cesse des instances à ses frères pour obtenir la grâce d'être déposé. Il leur disait : « Je vous assure que je préférerais obéir au moindre frère convers que de commander à tout l'ordre? »
Enfin, l'humilité porte le vrai obéissant à obéir non- seulement à ses Supérieurs, mais à tous les membres de la communauté. C'est ici une grande perfection de l'obéissance; nous devons en parler un peu plus bas, en expliquant comment l'obéissance est universelle.
IIL — L'obéissance est indifféreiite.
Cette disposition ressort évidemment de l'acte même par lequel le vrai Religieux s'est constitué victime devant Dieu, entre les mains de son Supérieur, Il a tout sacrifié. Sa volonté est morte, ou bien elle n'est plus en son pouvoir, et dans cet esprit, elle est prête à tout. C'est la remarque de Saint Bernard : « Le véritable obéissant, dit-il, donne son vouloir et son non-vouloir, de sorte qu'il peut dire : « Mon cœur est prêt. Seigneur, mon cœur est prêt, — prêt à faire tout ce que vous voudrez, prêt à obéir au moindre signe, et sans délai, prêt à vaquer à votre saint service, prêt à servir mes frères, prêt à m'occupcr do moi-même et prêt à me
reposer devant vous dans la contemplation des beautés célestes*. »
Sainte Jeanne de Chantai avait formé ses saintes filles à cette parfaite indifférence, et elle leur rendait ce témoignage • « Si je voulais les envoyer au ciel, elles s'offriraient à y monter, et si je les voulais au centre de la terre, elles s'y abîmeraient tout de suite. »
Une de celles qui avait le mieux compris les admirables enseignements de la sainte fondatrice de la Visitation, la bienheureuse Marguerite-Marie, traçait ainsi le portrait de la vraie Religieuse : « Une bonne Religieuse doit être toute à Dieu et à sa Supérieure, de telle manière que sa Supérieure en dispose et l'emploie indifféremment, vivant ainsi tout abandonnée à la céleste Providence ci à la sainte obéissance, sans rien désirer ni rien refuser, mais se tenant toujours disposée et tout faire à tout souffrir sans se plaindre. Voilà le vrai paradis de l'âme Religieuse^. »
Ln première condition de l'obéissance indifférente est de ne jamais dire : G'estassez. Dans un cas donné, notre Supérieur multipliera ses ordres, et nous croirons qu'il nous est impossible de les exécuter tous ; il nous surchargera d'offices et d'emplois, et nous ne saurons de prime abord comment y suffire. Les forces, le temps, l'aptitude sembleront devoir nous faire défaut infailliblement. L'humilité, la simplicité et la surnaturelle indifférence viendront à notre aide, et ce qui nous paraissait impossible se fera sans trop de peine, peut-être même avec facilité.
La seconde condition de l'obéissance indifférente est de
i Cité par le P. Modeste do Sainl Amable, liv. V, ch. vi. — 2 Lettre à une Rell« gieuse Ursuline (Vie et œuvres de la B. Marguerite-Mai'ie, t. II, p. 258).
n'être jamais empressée et agitée, mais toujours égale et tranquille Cette indifférence est le fruit de la simplicité. L'obéissant n'agit que pour Dieu et ne voit en toute chose que Dieu. Il ne redoute pas, au moins d'une crainte humaine, le blâme ou le châtiment, comme il ne se préoccupe pas de l'éloge. S'il s'empresse^ c'est l'amour qui lui donne ce zèle ; mais au dedans, son âme demeure paisible et tranquille.
Une autre qualité de l'indifférence en matière d'obéissance porte l'âme Religieuse à ne jamais témoigner ses inclinations, de peur qu'on ne les satisfasse; elle s'observe soigneusement à cet égard, sachant que les Supérieurs ne demandent pas mieux, par bonté de cœur, que de faire quelque plaisir à leurs inférieurs et de rendre plus doux et plus léger le joug de la discipline. Du reste, les Supérieurs eux-mêmes, pour qui la difficulté de tout accorder est souvent si pénible, trouvent une grande consolation à savoir que leurs Religieux s'appliquent à n'avoir aucune inclination particulière pour telle ou telle action, pour tel emploi ou tel autre. Cette indifférence simple et sincère rend la direction et l'administration des maisons plus faciles; et à ce point de vue, nous croyons qu'elle est pour le religieux une source de bénédictions spéciales; carie soulagement que l'on donne aux Supérieurs est singulièrement agréable au Cœur du divin Maître.