DU RESPECT SURNATUREL QUE LE RELIGIEUX DOIT
ik SES SUPÉRIEURS
Il n'est pas impossible que plusieurs pensées que nous exprimons dans ce chapitre et certaines pratiques que nous y indiquons paraissent de prime abord, à quelques esprits, singulières et exagérées. Qu'il plaise à Notre-Seigneur qu'aucun de ceux qui le liront ne ressente cette impression fâcheuse ! Il nous semble qu'elle ne serait pas l'indice du règne parfait de la grâce dans leurs cœurs. Mais, hélas ! nous vivons dans un siècle qui comprend si peu l'excellence de la sainte vertu d'obéissance, et qui en estime si peu les salutaires pratiques ! Un esprit d'indépendance souffle partout. Les meilleures âmes en sont infectées , et à leur insu elles participent à cette disposition générale dont nous voyons les fruits amers dans l'ordre social, dans la vie domestique et jusque dans la Religion. Hélas ! c'est là un mal épouvantable, et si quelque grande miséricorde de Dieu ne vient nous délivrer de ce fléau universel, on ne sait ce que deviendra notre pauvre société moderne, ainsi livrée à l'esprit de Satan.
Mais qu'au moins les âmes religieuses se raidissent contre cette tendance générale ! Que la sainte et divine obéissance, chassée de partout, trouve un asile assuré dans les maii-ons de Dieu ! et que là, les grands et immuables principes de la foi gardent inaltérable ce dépôt sacré 1 Oui, les pw'jcipes de
la foi I Ce sont eux qui, élevant les âmes au-dossus des influences mauvaises du siècle, les rendent capables de prati» quer avec ferveur les grandes vertus évangéliques, — de les pratiquer même jusqu'à l'héroïsme. 0 Dieu ! quand sera-^ce que cet héroïsme, qui est la grande bénédiction du Ciel dans les maisons religieuses, sera, s'ilest permis de le dire, de pratique commune et quotidienne dans ces sanctuaires où le Seigneur habite avec tant d'amour!... C'est la foi qui opérera cette merveille.
Il est à remarquer que quand saint Paul s'adresse aux serviteurs, dans ses Epîtres , et qu'il leur recommande l'obéissance et le respect envers leurs maîtres, c'est toujours en leur rappelant les grands principes de la foi qu'il les presse de ne pas manquer à leurs devoirs. « Vous, serviteurs, obéissez, dit-il, avec révérence et amour à ceux qui sont vos maîtres temporels et selon la chair, comme à Jésus- Christ même ; remplissez vos devoirs avec simplicité de cœur, avec aiïection et bonne volonté, parce que c'est Jésus- Christ que vous servez en leur personne i. » Saint Paul parlait ainsi h des chrétiens récemment convertis du paganisme à la loi évangélique, à de simples néophytes. — Avec quelle force n'aurait-il donc pas rappelé ces saintes vues de la foi à des Religieux ?
A l'école du grand apôtre, prémunissons-nous contre les illusions et les aberrations du temps présent, et aimons à nous rappeler souvent quelle est la vraie pratique de nos saints devoirs.
Nous allons traiter dans ce chapitre du respect surnaturel qui est dû aux Supérieurs.
* Eph., VI, 5 et seq.; Coloss., m, 22 et seq.
Or, ce respect porte le Religieux fidèle aux dispositions et aux œuvres suivantes, qui sont au nombre de huit ;
I. — Concevoir une haute idée de la vertu et des mérites de son Supérieur.
C'est la recommandation de saint Bernard : « Il y a , ditil, deux sortes d'obéissance et de respect envers le Supérieur, l'une qui est du corps, l'autre qui est du cœur. Car il ne suffit pas d'exécuter extérieurement l'ordre qui est donné ; il faut >encore que dans l'intime du cœur, nous ayons une haute estime de celui qui commande ^ »
li s'ensuit qu'on ne doit jamais penser à ses défauts ^, et si la pensée nous en vient de quelque manière, il faut la chasser à l'instant en considérant quelqu'une des vertus qui sont en lui et qu'il sera toujours facile de trouver en sa vie. Saint Laurent Justinien va plus loin. Il veut que le Religieux se persuade « qu'il n'y a personne de plus saint et de plus accompli pour sa propre direction que son Supérieur légitime^. « Les anciens Pères avaient retenu et aimaient à citer cette belle sentence de saint Jean Climaque : « Lorsque Dieu est irrité contre nous, notre Supérieur, par ses prières, nous réconcilie avec lui ; mais si nous offensions notre Supérieur et qu'il cessât d'être notre médiateur, nous n'aurions plus personne pour nous rendre le Seigneur favorable*. »
< Non sufflcit exterius obtemperarc majoribus, nlsi ex intimo corlisaffectu tublimiter de us sentiamus; S. m (Ap. Modesl.Jiv. V,ch. xii). — -Attendcn dumest quod subjeotuserrores magistri sic cavcre dcbeat, ut magistnin scmper veneretur. DcObod. iiitor opp. S. Boni. (Patrol, t. CI.XXXIV, col. 805).— ^ Illo neminem indicent sanctiorem prudeniiorcmque, ipsnm pure diligatit, ipsum vcnerenlur, ipsi iola devolione famulenlur. Libr.de Obed., c. xx. — «Grad., IV.
^ esprit de foi élève le Religieux jusqu'à ces hautes et salutaires pensées.
U. — Inspirer la même estime et le même respect a tous les membres de la communauté.
C'est là une œuvre infiniment agréable au cœur de Jésus . Autant certaines paroles , certains actes irrévérencieux sont détestables à ses yeux, autant, il se complaît à voir ses enfants, les âmes consacrées, porter en elles ce zèle de l'obéissance et du respect surnaturels , qui les fait travailler à les maintenir, à les fortifier toujours davantage dans Tes* prit et dans le cœur de tous les membres de la communauté. On raconte de la vénérable Mère Anne de Jésus, illustre fille de sainte Téi èse, qu'elle jouissait d'une grande union à Dieu, et que des grâces très nombreuses et sensibles étaient le fruit de cette intimité admirable. Or, un jour, toutes ces grâces lui furent soustraites. A la place de tant de faveurs, il n'y eut dans son âme qu'aridité, ténèbres, désolation, peines de toutes sortes. Elle en rechercha soigneusement la cause, et elle se souvint qu'elle avait entendu parler ce jour là défavorablement de sa Supérieure, sans en avoir témoigné du mécontentement. Le Dieu jaloux la punissait de son infidélité. Blesser le respect dû aux Supérieurs, c'est blesser la prunelle de ses yeux.
Ayons horreur d'un tel désordre. C'est l'abomination de la désolation dans le lieu saint. Chose incroyable ! il y a des Religieux qui paraissent insociables, qui sont en désaccord constamment ; mais s'il s'agit de parler mal de leur Supérieur, ils sont tout de suite de même humeur, de même avis. Ne voit-on pas là la malice de l'ennemi. ? Oh ! que les Religieux qui ont à cœur d'attirer les bénédictions de Dieu sur
leur monastère soient ardents dans leur zèle pour extirper un mal si dangereux !
III. — Ne pas se contenter d'empêcher tout blâ^^e contre la conduite et la personne du Supérieur^ mais encore s'exposer a recevoir le blâme de la part d'autrui, pour en décharger le Supérieur.
Supposons un cas. Il peut arriver, par exemple , que le Supérieur donne à un de ses Religieux un ordre dont les suites soient fâcheuses. Le Religieux imparfait et coupable ne manque pas de dire, quand on le reprend de ce contretemps, « qu'il n'a fait qu'obéir, » rejetant ainsi le tort de son action sur son Supérieur. C'est une grave infidélité à la grâce de l'obéissance. Le Religieux fidèle, au contraire, se tait modestenient ; il se charge de tout le blâme dont son action défectueuse est Foccasion, et sauvegarde ainsi rhon* neur et la considération do son Supérieur. Il le fait par rai-, son et par esprit de foi ; par raison, considérant que le bien général doit toujours être préféré au bien particulier ; et par esprit de foi, réfléchissant que c'est à Dieu même en quelque sorte que remonte l'injure, quand on donne ainsi tort a celui qui le représente. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit : « Qui vous méprise me méprise ^ ? »
Oh ! qu'il est important que les Religieux qui veulent ne pas se disgracier devant' Dieu lui-m5me, aient horreur du grave désordre dont nous venons de parler l
IV. — Eviter toute sorte de contestations avec son Supërieur, non seulement à l'occasion des ordres qu'il doDûe, c^
tLuc,x, iO.
qut serait violer Tobéissance, mais sur toute espèce de sujet, par l'effet d'un grand respect.
Tous les auteurs qui ont traité le sujet des contestationi avec les Supérieurs se montrent très sévères, et c'est justice. On attribue à un philosophe païen, Sénèqne, cette maxime mémorable : « Contester avec son égal, est chose bien sus-? pecte; avec son inférieur, c'est une honte ; avec son Supérieur, c'est l'acte d'un furieux \ » Saint Bonaventure, parlant à ses novices, appelait aussi ce désordre « l'indécence de l'irrévérence ^. » Quel est, en effet le mobile de toute contestation ? N'est-ce pas la suffisance, l'amour-propre, l'orgueil de l'esprit ? Or, ces dispositions sont mauvaises et toujours condamnables ; mais, quand elles portent un Religieux à résister à celui qu'il doit considérer comme l'image de Dieu, l'acte qu'il se permet ne mérite-t-il pas la réprobation de quiconque a le sentiment des saints devoirs de la Religion ?
Qu'elle est digne d'estime, au contraire, la conduite de l'humble Religieux qui entre avec simplicité dans les vues de son Supérieur 1 II peut se faire qu'il n'ait pas à tout approuver, mais alors il se tait modestement. S'il est interrogé, il dit sa pensée. Si sa pensée est contraire à celle de sou Supérieur, il y a une telle modestie dans l'expression, le ton, la manière, qu'on voit bien qu'il ne cesse d'être aux pieds de. celui à qui il paraît opposé. De sorte que sa conduite est touiours sans scandale pour ses frères, sans préjudice pour Vautorité, et avec édificption pour tous.
/ 4 Cum pari eontenâere anceps est^ cxim inferiore sordidum , cxim superiore furxosum. Cilé par Modeste, liv. V, ch. xn. — '^ In'evcrentice turpiiudo. ai
V. — Avoir grand soin de révérer tout ce qui vient du Supérieur et tout ce qui le touche. Saint François Xavier ne lisait qu'à genoux les lettres qu'il recevait de saint Ignace, demandant auparavant à Dieu la grâce de fidèlement accomplir ce qui lui serait commandé par ces missives. Le respect de saint Maur pour son glorieux Père saint Benoît était tel, qu'il voulut qu'on ensevelît avec lui les lettres que ce saint patriarche lui avait écrites. On raconte de la vénérable Mère Agnès de Jésus, religieuse carmélite, qu'elle ne voulut jamais s'asseoir sur le siège qu'avait occupé sa Mère Prieure. Nous connaissons une communauté fervente qui a consacré, en quelque sorte, cette religieuse pratique. Depuis la mort de la Vénérable Abbesse, fondatrice du monastère, son siège au chœur n'est plus occupé par personne. Ses dignes filles ont mis à la place de la vénérable défunte une statue de la Très Sainte Vierge.
« J'ai vu parmi nous, dit le Père Modeste S des Religieux très éminents en vertu, et surtout en obéissance, qui ne passaient jamais devant la chambre de leur Supérieur ssns se découvrir, qu'il y fût ou non, pour témoigner combien ils respectaient tout ce qui le touche. » Pour un Religieux vraiment digne de ce nom, tout ce qui est du Supérieur non seulement sa personne et ses actes, mais les moindres choses qui l'approchent deviennent sacrés.
Un Religieux de la Trappe, mort en odeur de sainteté, disait en parlant de son Supérieur (alors le Père de Rancéj : « Quand je le rencontre, je me détourne par respect, comme Je le ferais devant le Saint-Sacrement '. »
1 Le parfait Inférieur, liv. V, cli. x:i. — * Ce religieux est le célèbre Doni Muce, donl le P. de Kaacé lui-iuOme écrivit la merveilleuse conversion.
VI. — Nous appliquer à décharger notre Supérieur de tout travail et de toute peine, selon la mesure de nos forces et de notre volonté. Nous voulons parler ici du travail extérieur et des peines intérieures. Le travail extérieur est un signe de servitude ; d'autre part, les Supérieurs ont tant d'occupations diverses , que les décharger le plus possible de ce qui aggrave leur ministère est une sorte de justice. C'est dans tous les cas un acte de piété filiale, que de s'offrir pour faire ce qui peut leur procurer ce soulagement. Saint Bonaventure donnait ce conseil et ea recommandait fortement la pratique à ses novices/ 1 ^~t^
Mais ce qui est surtout digne d'éloge, c'est le^sôïTi'qiïèràet le Religieux à adoucir en son Supérieur les peines intérieures, les peines inséparables du gouvernement d'une communauté, par sa bonne conduite, sa ferveur, sa régularité, son obéissance, sa docilité et toutes les vertus religieuses. Car, la plus grande consolation de ceux qui commandent est devoir leur inférieurs faire fructifier la grâce de leur vocation. C'est ce que saint Prosper aimait à rappeler k ses enfants spirituels. . <f Vous savez, leur disait-il, que quand plusieurs portent un même fardeau, le fardeau est plus léger pour chacun d'eux. Partagez donc avec moi, mes enfants, la lourde charge que je porte. Vous le ferez par la pratique de la vertu ; car les vertus ou les défauts des inférieurs allègent ou aDoesaiitis* sent la charge de ceux qui commandent*. »
Vil. — Ne pas souffrir volontiers que notre Supérieur nous rende quelque service pénible.
C'est le respect et la considération du caractère saint que
t J>» «jus Vita, ap. Surium,. 25 juia.
porte son Père spirituel, qui fait que l'humble obéissant ne peut se résoudre à le voir s'humilier de la sorte. Nous voyons cette disposition en saint Pierre, quand Notre-Seigneur veut lui laver les pieds. Le bon Maître insiste, et alors l'iuimblo apôtre cède ; mais qui ne serait touché de la respectueuse résistance qu'il fait d'abord? Hélas ! il n'est pas dit que Judas ait ainsi résisté. Qui sait si ce malheureux n'eut pas mémo une secrète joie à voir l'adorable Maître à ses pieds ! Un cœur méchant est capable de toute sorte de malice. Un bon cœur souffre de tout ce qui abaisse celui qu'il aime. Or, nul n'est plus aimé par le Religieux fervent que son Supérieur.
VIII. — Enfin, recevoir ateu amouT' et reconnaissance toutes les corrections que nous fait notre Supérieur^ considérant cette conduite comme une preuve du grand intérêt qu'il nous porte. Saint Basile fait à ce sujet une très judicieuse remarque : « On voit, dit-il, ceux qui ont des maladies orporelles appeler leurs bienfaiteurs les médecins qui cependant lesfont souffrir, soit avec le fer, soit avec le feu, soit par iles remèdes amers; et nous n'aurons pas le même amour et la niôrae reconnaissance pour les médecins de nos âmes, lorsque, dans le dessein de nous guérir et de nous procurer le salut, ils nous rendent la vie pénible? »
C'est afin de reconnaître le service inportant que le Religi(}ux reçoit quand il est repris, et pour en témoigner sa gratitude, que dans la plupart des instituts, il doit se mettre à genoux, dès que le Supérieur lui fait une correction. Mais il faut que cet acte d'humilité se fasse avec une très ])ure vue de foi, non par habitude, ni pour paraître bien prendre le châtiment et s'attirer par là quelque estime, ce qui serait
une misérable hypomsie; mais sincèrement, en vrai Religieux pénitent et avec le sentiment de la grâce qui lui est faite.
Tel est l'esprit des vrais obéissants.
Nous terminons ici ce que nous avions à djre de l'obéis' sance, non assurément qu'un sujet si vaste et si fécond soit épuisé, mais parce qu'il y a, dans la composition d'un ouvrage, des limites qu'il ne serait pas sage de dépasser. Nous pensons que ce qui a été dit suffit aux âmes généreuses. Heureuses celles (nous ne craignons pas d'avancer ceci), heureuses celles qui auront pris à la lettre les enseignements et les conseils qui ont été donnés dans les derniers chapitres de ce troisième Livre! Sans aucun doute, la vie religieuse sera pour elles ce que la divine Bonté veut qu'elle soit pour ses élus : toute lumière, toute force et toute paix, la vraie consolation de cette pauvre vie d'exil, un gage assuré de prédestination, l'avant-goût du Ciel.
360 LIVRE TROISIÈMX