CHAPITRE II
lES BÉNÉDICTIONS DE LA VIE DE COMMUNAUTÉ
La vie de communauté a quatre bénéuictions principales, qui sont la paix intérieure, — l'union des cœurs, — l'édification des frères, — et la prospérité do l'institut. Disons quelques mots d'explication.
I. La paix intérieure. — La vie commune est le principe d'une grande paix intérieure pour le Religieux qui l'observe avec fidélité, et voici comment :
Saint Augustin, commentant les paroles du psaume 84* : « La justice et la paix se sont embrassées , » fait cette agréable réflexion : « La justice et la paix sont deux amies ; ell'^s s'embrassent, elles se donnent le baiser d'une tendre alFuction ; si donc vous n'aimiez pas l'amie de la paix, la justice, la paix no vous ainioiait pas et ne viendrait pas vous tenir compagnie *. »
Or, la justice dont il s'agit ici est au sentiment des commentateurs, l'ensemble de toutes les vertus.
Mais la vie commune bien comprise et bien pratiquée est vraiment l'ensemble de toutes les vertus; elle est, suivant l'occasion, humilité, abnégation, obéissance, charité, modestie, patience, dévotion. Quoi de bIus? — Donc, avec elle
•Euarrul. in Psalm. PalroL, t. XXXVil, col. 1078,
nous posséderons la paix ; la paix se liera à nous d'une étroite amitié, puisqu'elle trouvera en nous, grâce à la vie commune, sa parfaite amie, la justice, réunion de tous les dons de Dieu.
Saint Bonaventure a dit ces belles paroles : « Que ceux qui font profession de la vie religieuse embrassent de tout leur cœur la vie commune, comme étant très sainte et même angélique (i^^ sanctissimam , imo angelicam) . Qu'ils s'y attachent avec dévotion et ferveur, et qu'ils ne s'éloignent jamais, que par la force de la nécessité, de tout ce qui est la communauté, soit pour l'oflBce divin, soit pour la nourriture, en un mot pour quoi que ce soit. Dieu donne une telle bénédiction à ce qui se fait en communauté, que ce qui est bon devient meilleur et que ce qui est défectueux obtient miséricorde. Le Seigneur habite avec les Religieux réunis et il se repose parmi eux comme en un lieu de paix*. »
Oui ! le Dieu de toute paix est avec le Religieux qui persévère dans la pratique exacte de la vie commune; et la paix dont il jouit surpasse, dit saint Paul, tout sentiment, tandis que « le Religieux qui, suivant Tauteur 'de Vlmitation, ne cherche que ce qui plaît à sa nature inconstante et indiciplinée, sera toujours plein de tristesse et dans l'angoisse 2. »
L'expérience des Religieux fervents et des Religieux tièdeS; à laquelle nous en appelons, confirme ce que nous disons
II. — La seconde bénédiction (1** ^ . ^'omjnune, c'est V union des cœurs.
* In conventu Dominm habitat et quiescit. In speculo, P. Î!I , c. v. — 2 Qui ïaxiora quœrit et remisiiora semper in angu$liis erit Lib. I, c. xxv.
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Si, en vertu de la vie commune fidèlement observée, tous les cœurs possèdent la paix du Saint-Esprit, il est impossible qu'ils ne soient pas très étroitement et très intimement unis ensemble. Car le Saint-Esprit est le vrai et indissoluble lien des âmes, et la paix intérieure, dont il est le principe, se répandant dans toutes les relations mutuelles des membres de la communauté, les unit tout naturellement et de la manière la plus suave.
D'autre part, quand, dans un monastère, tout le monde est à la règle et que toutes les observances sont bien fidèlement gardées par tous les Religieux, il s'établit comme une estime mutuelle de tous les membres de la communauté. Chaque Religieux ressent cette estime pour son frère ; elle va même jusqu'à une sorte de vénération.
En efi'et, de quelle vénération n'est pas digne le Religieux toujours fidèle, toujours exact, toujours constant dans sa régularité !
Or, cette mutuelle estime, cette simple et toute cordiale vénération est évidemment un principe de très étroite union ; et nous comparerons volontiers cette disposition charitable et amicale des membres les uns à l'égard des autres, à l'huile parfumée dont parle le psaume 132', laquelle descend de la tête d'Aaron, coule sur son visage et se répand sur toute sa personne et jusqu'au bord de ses vêtements *.
III. — La troisième bénédiction de la vie commune, c'est Védi/ication des frères.
I Ce psaumo 139 commence par cette belle et touchante exclamation : c Quam honum et jucundïim, habitai'e fratrés in unum! Qu'il est bon et afriéable à des frères d'habiter ensemble 1 » Bellarmin, dans son explication des p::aiimos, dit quo celui-ci est le cantique des communautés où règne une régularité parfait*.
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Il est incontestable que tout Religieux est obligé d'édifier ses frères. Cette obligation est d'une très sérieuse gravité. Si elle était, par malheur, négligée dans un monastère, il serait évidemment sur le penchant de sa ruine. Or, la meilleure édification qu'un Religieux puisse donner à ses frères, c'est celle qui provient de la fidélité à la vie commune. C'est par ce moyen que son influence pour le bien est efficace. Qui ne sait l'impression que fait sur nous une vie toujours régulière, toujours conforme au devoir, aux obligations contractées ? On a dit : « Les paroles ébranlent, mais les exemples entraînent. » C'est dans les maisons religieuses surtout que ce proverbe a son accomplissement. Les membres d'une communauté savent bien qu'ils ont tous les mêmes devoirs et les mêmes obligations ; mais tous n'ont pas le même courage, la même générosité, la même constance pour les remplir. Il en est qui sont lents, négligents et tièdes. Si donc un Religieux, et si plusieurs, et si presque tous sont toujours exacts, toujours ponctuels, toujours attentifs et appliqués à ce que la règle prescrit, en toute chose, en matière de vœux oomme en matière d'observances, qui pourrait résister? qui pourrait persévérer longtemps dans son relâchement et dans sa négligence? D'une part, la conscience des tièdes réclame contre eux ; d'autre part, l'exemple des Religieux réguliers les stimule et les encourage à bien faire : il ne leur reste plus qu'à se mettre à la vie commune.
Que tout Religieux se dise bien à lui-même qu'il est tenu de concourir ainsi à la perfection de tous, non par des moyens extraordinaires, non pas môme toujours par conseil et par exhortation, mais par la pratique fcivoute et soutenue de la vie régulière.
IV. — La quatrième bénédictioQ de la vie commune, c'est la vraie prospérité de V institut.
Une autre obligation du Religieux consiste à concourir à la vraie prospérité de son institut. Cette obligation est fondée sur la reconnaissance, sur la charité et sur la justice; sur la reconnaissance : il a tant reçu de cet institut ! Les biens les plus précieux lui viennent de l'éducation religieuse qu'il en a reçue pendant son noviciat, et qu'il en recevra le reste de sa vie. La charité lui impose aussi cette obligation et ce devoir, puisque la prospérité de l'institut c'est la sanctification de ses frères, et qu'il est tenu évidemment à travailler de son mieux à la sanctification de ses frères. Il doit enfin contribuer à la prospérité de l'Ordre par un devoir de justice, puisque cet Ordre a le droit d'atteindre son but, de faire l'œuvre pour laquelle il a été fondé, et de répandre dans l'Eglise de Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ, qui est la fin pour laquelle tous les ordres sont institués. Or, un institut religieux, à la prospérité duquel les membres qui le composent ne travailleraient pas efficacement, serait évidemment blessé dans ce droit.
Donc, il n'y a pas de doute à cet égard : cliaque Religieux doit concourir au bien véritable, à la prospérité réelle de son ordre.
Mais en quoi consiste ce bien, cette prospérité véritable? Ils sont essentiellement et avant tout dans la pratique exacte, généreuse, constante, de la vie commune. C'est elle qui confirme l'autorité de la règle et la montre à tous dans toute sa dignité et sa beauté ; c'est elle qui relève l'autorité des Supérieurs et la rend vénérable ; c'est elle qui donne du crédit et toute l'importance qu'elles méritent aux simples coutumes qui sont de tradition légitime dans un monastère *
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c'est elle qui, unissant toutes les volontés, soutient les faibles, augmente la générosité des fervents et maintient ainsi dans une admirable ferveur tous les membres de la famille religieuse. Par elle, jamais la discipline ne faiblit; par elle le but que poursuit l'institut est plus facilement atteint ; par elle encore, toutes les œuvres propres à la communauté sont faites avec discrétion et prudence, et par conséquent avec bénédiction de Dieu et succès. Dans les temps d'épreuve, la vie commune est la consolation de tous; dans les temps de prospérité, elle est la sauvegarde contre le relâchement qui menace alors de s'introduire. Pour les instituts qui commencent, elle assure mieux que tout autre moyen, les progrès solides, les développements pleins de force et de véritable vie. Pour les congrégations déjà anciennes, elle est le sel qui les conserve sans corruption, la sève vivifiante qui leur fait toujours porter de nouveaux fruits, et enfin je ne sais quelle force et énergie mystérieuses qui leur impriment comme un sceau d'immortalité.
ijcio les saintes institutions religieuses qui veulent ombf.aiûci du parfum de leurs vertus et de leurs bonnes œuvres l'Eglise de Jésus-Chuist ne l'oublient pas ! La-vi^ comnjune, la vie en tout conforme dans chacun des membres aux règles primitives que cette sainte Eglise a bénies et consacrées, et aux vénérables coutumes que les devanciers ont laissées comme un précieux héritage, pour ce qui concerne la nourriture, le vêtement, le logement, l'ameublement, le chœur, l'infirmerie, le parloir, les rapports avec les séculiers et tout le reste : là vie commune, disons-nous, est la grande preuve du règne de Dieu dans un monastère. Le nombre des sujets qui remplissent un noviciat n'est pas précisément cotte i}rduve bénie, ni la rapide extension de l'institut et la mul-
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tiplication des fondations. Non ! des succès rapides ne préparent quelquefois que des ruines. Mais la sainte règle toujours bien gardée, la vie commune toujours observée, voilà le signe manifeste de la grâce divine pénétrant et consacrant un institut, pour en faire devant le Dieu de majesté un holocauste d'agréable odeur