‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 83 sur 115 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

l'esprit de régularité

L'esprit de régularité est une disposition intérieure qui, fondée sur une grande estime pour les saintes règles, nous porte à les observer parfaitement.

\f^ Le Religieux qui est animé de cet esprit met sa règle audessus de tout, parce que sa règle c'est la volonté de Dieu. Il peut y avoir, absolument parlant, des exercices plus parfaits et des œuvres plus saintes que les exercices et les œuvres que lui prescrit sa règle ; mais pour lui, pour l'œuvre de sa sanctification personnelle, il n'y a rien de comparable à ce que contient, commande efe enseigne cette règle bénie, î'-' Aussi, dans les observances régulières, rien, pour lui, n'est petit; mais tout est digne d'estime, tout le trouve également attentif et fidèle. Si certaines choses sont petites en apparence, dans la lumière où il les considère, elles sont grandes et vénérables, car cette lumière c'est le bon plaisir de Dieu. Il n'oublie pas que son divin modèle, notre adorable Victime, Jésus a voulu accomplir la loi, jusqu'à un iota, jusqu'au moindre accent, iota unum aut unus apexK II a admiré et il se rappelle avec amour la conduite de ce divin Maître qui, après le miracle de la multiplication des pains, au désert, miracle qui ne coûta rien à sa toute-puissance.

i liatth., V, la.

dit à ses apuiies pour les instruire : « Recueillez les petits morceaux qui sont restés, afin qu'ils ne se perdent pas*. »

Il a souvent médité la recommandation du Saint-Esprit: « Ayez soin de ne laisser perdre pas même la moindre partie du don excellent'. » Ce don excellent, c'est sa vocation, c'est la grâce insigne de la vie régulière.

Les petites choses, en fait de règles î Ah certes, qui les dédaignerait ne tarderait pas de vérifier l'oracle du Saint- Esprit : Qui speniit modica paulalim decidet'^. Bientôt il mépriserait même les grandes, et on le verrait déchoir misérablement de sa grâce première. Notre Seigneur lui-même n'a-t-ilpas dît : « Celui qui pèche dans les petites choses péchera aussi dans les grandes 4. »

Saint Augustin a dit également une parole d'or qu'il faudrait écrire sur les murs intérieurs de toutes les maisons régleuses. La voici : « Peu de chose est évidemment peu de chose; mais c'est une très grande chose que d'être fidèle dans ce qui est peu de chose ^. »

Que le Religieux mette les moindres pratiques et observances de la règle au-dessus de toute cMtre œuvre, même excellente de zèle et de religion, qui ne serait pas selon sa règle. Si l'esprit de Dieu lui donne l'attrait de s'appliquer à ces œuvres et que l'obéissance l'autorise à suivre cet attrait, qu'il quitte sa communauté pour se livrer à l'ardeur de sgq zèle ou pour se faire anachorète ; mais tant que lïnspiratioa ne sera pas jugée certaine et vraiment divine, qu'il sache que sa sécurité est dans cette multitude de petites prescriptions que portent ses constitutions, son coutumier ou son

Uoan.,vj, 12.- 2Eccli.,xiv. !i. — ^ Ibid., xix, î. — 4Lac,xvt, 10. — 5 Quod minimum est minimïim est ; sed in minimo ftdelem esse magnum etU De doclrina chrisliaiia , Vja. IV, cap. xviii ; Patrol., t. \.\XIV, col. 80*.

lA VIE DE COMMUNAUTÉ 403

directoire, et que, suivaut la parole d'un ancien Evêque de Lyon, saint Eucher : « Il ne doit compter parmi les jours de sa vie que ceux qu'il aura passés sans avoir transgressé aucune de ses règles \ »

Non seulement les moindres prescriptions lui sont vénérables, mais le dirai-je? le texte même, le style vieux et suranné peut-être, cette langue dans laquelle ses règles sont écrites, tout cela lui est singulicKement cher. Il ne voudrait pas qu'on y fit le moindre changement. Ce mot qui a vieilli lui paraît rendre mieux, dans sa simplicité, la pensée et l'esprit des premiers fondateurs. Le changer, lui en substituer un autre plus moderne, lui paraîtrait une profanation. C'est peut-être excessif ce que nous disons là; mais nous savons qu'un grand nombre de Religieux fervents ont cette sorte de culte, pour le style môme de leurs saintes constitutions. Le livre qui les contient est pour eux le trésor des trésors. On a dit qu'après la sainte Bible, le plus beau sorti de la main des hommes, c'est Vlmitation de Jésus-Christ. Non, pour le Religieux, c'est le livre des saintes règles, constitutions et directoire. On sait l'histoire que racontent les Vies des Pères du désert. Un ancien Religieux, à l'heure de la mort, était tourmenté par d'horribles pensées de désespoir. On lui mettait entre les mains le crucifix ; il le repoussait. On lui donna le livre de ses règles, et tout de suite la paix se fit. La confiance revint dans son àme et il fit une sainte mort.

Le livre des règles ! Oh ! aimons-le tendrement et vénérons-!e religieusement. Il conviondrnit de no le lire qu'à

* Illmii ttiiititm âiem ririnne te compnta in qno vohmlates propriiia afmf' nn.-./i cl fjiiem siiw ulln Ucijnla' Ivdvsijresxiouc diuisti. Hoin , 9, ud momicti. VaU-ol., t. I., col. 855.

genoux; il faudrait, si c'était possible, arriver à le savoir par cœur, et nous devrions souvent prendre les paroles qu'il renferme poui* sujet de méditation.

L'esprit de régularité porte aussi le Religieux à aimer les saintes observances en tout temps.

Sïl est en voyage, il se rapproche le plus qu'il peut de ce qui se fait en communauté, soit pour l'heure des exercices, soit pour la manière de les faire. Le temps des voyages est périlleux pour les âmes consacrées à Dieu, bien qu'il ait la bénédiction de l'obéissance. L'esprit de régularité est alors leur principale sauvegarde. l." "" " ',

Si le Religieux est infirme et obligé de garder sa cellule ou l'infirmerie, il fait ce qui dépend de lui pour suivre en esprit la communauté^ et être en réalité au milieu de ses frères*.

S'il est en charge, si les occupations que ses 'e.opijîs lui imposent l'obligent à manquer quelquefois les exercices réguliers, il en gémit, il en souffre et il n'a rien de plus pressé que de se mettre à la vie commune. Il sait qu'il y a un ana thème pour celui qui se plaît à être seuP, et que Notre- Seigneur a promis de se trouver au milieu de deux ou trois qui sont réunis en son nom ^.

Enfin, s'il est arrivé à un âge avancé, il se gai-de bien de rill>j.«ion de plusieurs qui semblent se prévaloir du nombre

1 L'eipril de régularité a eu ses héros, nous pourrions dire ses marljrs.. Quand le frère Palémon , trappisle (dans le siècle comte de Santcna), fut atteint de la maladie dont il mourut, il demanda avec instance à son abbé (alors le P. de Rancé) de lui permettre, malgré les cruelles douleurs qu'il souffrait , d'observer la sainte Règle jusqu'à sa mort, pour les veilles, pour les couches dures, et même pour le» jeûnes, t Je vous supplie, par les entrailles de J.-C, lui disait-il, d'oublier que j'ai un corps. > (Vie de l'abbé de Hancé, par M. l'abbé Dubois , t. Il, p. 418.) — 3 Eccl., IV, 10. V. CoraeiUe Lapierre sur ce verset et le précédent. — 9 Mallb., HVUi, 20.

LA VIE DE 'ÎOMMUNAUTé 405

des années pour obtenir ou se donner des dispenses, aont ils n'ont réellement pas besoin ; mais, au contraire, il se consi-^ dère comme plus particulièrement lié à la sainte obligation et à l'observance de la vie commune. Ce n'est pas, quand on est sur le point d'atteindre le but, qu'il faut ralentir sa course. Ce n'est pas, quand le juge redoutable est sur le point de nous demander compte des promesses que nous lui avons faites, qu'il faut multiplier les infidélités. Et puis, tous les regards des jeunes Religieux sont sur la conduite des anciens, et la vie de ceux-ci est souvent bien plus la règle suivant laquelle les jeunes Religieux se dirigent, que la Règle elle-même. Qu'ils soient plus que tous les autres membres de la communauté la règle vivante, et quand le dernier moment viendra, « tous leurs jours, comme dit le Prophète, auront été pleins.^ fi diespleni invenieniur in eis^, r

Ce n'est pas qu'une répugaance involontaire contre tel ou tel point de la règle ne soit possible. L'indulgent saint François de Sales a prévu ce cas. Il l'admet ; mais il indique le remède et promet la récompense. Voici ses paroles :

« Que si quelquefois il leur arrive (il parle de ses dignes filles de la Visitation) d'éprouver quelque dégoût ou aversion pour les constitutions et règlements de la congrégation, elles se comporteront en même sorte qu'il faut se comporter envers les autres tentations, corrigeant l'aversion qu'elles ont par la raison et par bonne et forte résolution de la partie supérieure de l'âme, attendant que Dieu leur envoie de la consolation en leur chemin, et leur fasse voir (comme à Jacob lorsqu'il était en voyage) que les règles et les méthodes de vie qu'elles ont ejpbrassées sont la vraie échelle par laquelle

< Ps., LXXII, 10.

406 tlVRE QUATRIÈME

elles doivent, à guise d'anges monter à Dieu par charité, et descendre en elles-mêmes par humilité ^ »

Ce dernier mot de l'aimable saint nous rappelle que saint Benoît a fait de la régularité le huitième degré de l'humilité ^, et nous invite en même temps à considérer que cette habitude d'être en tout conforme à la règle doit être intérieurement vivifiée par les saints motifs que la foi nous fournit. La régularité n'est pas, en effet, seulement l'observation extérieure de la règle ; une telle conduite serait plutôt pharisaïque que chrétienne. Le Religieux qui s'en tiendrait là pourrait être irréprochable devant les hommes, mais le serait-il devant Dieu? Il est victime devant sa Majesté adorable, mais l'est-il à la manière des animaux sans raison que l'on immolait sous l'Ancien Testament ? Quelle gloire en reviendrait-il à ce Dieu à qui tout honneur est dû ? L'esprit de sacrificature que nous avons reçu par le baptême, comme saint Pierre nous l'apprend, et qui a été perfectionné et confirmé en nous par notre profession religieuse, ne nous oblige-t-il pas, selon la recommandation du même apôtre, « à offrir à Dieu des sacrifices spirituels qui lui soient agréables par Jésus-Christ^? » Et quand saint Paul nous exhorte à faire de nos corps une hostie, ne dit-il pas que cette hostie doit être « vivante, sainte et que notre culte doit être intérieur et spirituel*? »

Notre sacrifice est spirituel et notre hostie vivante, quand ce sacrifice et cette hostie sont vivifiés par l'esprit intérieur.

4 Entretiens spirituels , cnlrclien I". — '^ Si niJiil agat monachns nisi quod commtinis monasterii Régula, vel majnrum cohortantur exewpla. Oc ilmnil., 8 pr.idiis. — 3 1 Petr., H , 5 : Sacerdotiwn saiictum offere spiritunles hoslias. — 4 Rom., xii, 1 : Obsecro vos... ut exhibealis corpora veslra hostiain viven" tum, sanctam... rationabiU obsequium vestrum.

lA TIE DE COMMUNAUTÉ 407

Cet esprit nous accompagnera donc dans raccoraplissement des prescriptions de notre règle. Nous tâcherons de ne pas perdre de vue la présence de Dieu et sa volonté sainte. Nous penserons à nos péchés, qu'il ne faut pas cesser d'expier ; à la mort et au jugement qui nous attendent. Saint Bernard aimait à donner ce conseil : « Dans chacune de vos œuvres dites-vous à vous-même : Si tu étais sur le point de mourir, la ferais-tu? ou bien, comment la ferais-tu ^? » — La considération du degré de gloire qui est assuré à l'âme fidèle pour chacune de ces observances, dont quelques-unes sont de véritables riens en apparence — degré de gloire dont l'espérance enflammait le cœur de sainte Térèse, — cette considération,' disons-nous, peut aussi singulièrement nous aider à faire saintement chaque action.

Mais la disposition qui est la plus complète et la plus sainte et qui résume toutes les autres, c'est l'union à Notre- Seigneur Jésus-Christ. La plupart de ces œuvres humbles et obscures que nous faisons chaque jour, il les a faites (et avec quel esprit de victime) ! à Nazareth eu la douce compagnie de Marie et de Joseph. Oh ! que cette union nous sera profitable ! C'est alors que la parole déjà citée de saint Bonaventure se vérifiera en nous : « Bien observer chaque point de la règle, c'est la plus grande perfection. »

* Ut spec. moiiacb. ilntcr. opp. suj-p. Patr. lat. i. CLXXXIV, col. 1175).

Page 1