CHAPITRE VI
SILENCE. — ÉLOGES DES SAINTS. - tr\T^ttI0N3 MONASTIQUES.
La première de toutes les observances régulières est celle du silence.
Nous entreprenons de parler d'un sujet singulièrement attrayant, mais qu'il est difficile de traiter comme il mérite de l'être : le silence, le doux, le profond, le sublime silence ! Tout à coup, les adorables et ravissants exemples de Jésus, notre Dieu, les exemples, les maximes et les louanges des Saints se présentent à nous comme un magnifique ensemble, et nous ne savons comment l'aborder. Le silence ! « C'est la source de tous les biens, » s'écriait saint Ephrem*. « 0 Dieu ! disait le Prophète-roi, le silence est votre louange *. » Isnïe renchérit encore sur David : « Le silence, dit-il, est le culte de la justice ^, » ce qui signifie, au sentiment des Pères, que la pratique parfaite du silence implique, dans une certaine mesure, la pratique parfaite de toutes les vertus *.
Mais commençons par rendre nos hommages à l'adorable Victime, le Verbe éternel, la parole vivante du Père qui descendant parmi nous et se faisant hostie devant la majesté de ce Père saint et infiniment grand , s'anéantit et garde devant elle le silence le plus absolu, le silence de l'adoration,
1 De patient, et consiimm. huj. tœc. — «Ps. Lxxiv, 1, juxta Hebr. — » xxxii, 17, — < V. Corneille Lapierrc et les Pères qu'il cite.
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le silence aussi de l'humiliatioa et de la confusion; car il est chargé, en tant que Victime, des péchés de tous les hommes. 0 Verbe silencieux I Verbum silens I Voilà ce qui explique votre solitude profonde dans le sein de Marie, à Bethléem et au Tabernacle, que le bruit d'aucune parole ne trouble... Il est Victime, ce Dieu fait homme, et la Victime se tait devant l'Etre infini de Celui qu'elle adore. Aussi, même après qu'il sera sorti des années de l'enfance, Jésus parlera peu. Sa vie cachée est une vie de silence, et elle se prolonge jusqu'à la trentième année, c'est-à-dire bien avant dans la vie mortelle du Rédempteur. La vie publique semble ne contenir que les paroles qui sont indispensables. Pendant sa Passion, Jésus se tait, c'est le témoignage de ses évangélisles*, et durant les heures solennelles de l'agonie sur la croix, il ne prononce que sept paroles. Il le fallait, il devait parler, nous avions besoin de recueillir ce testament d'amour. Mais, voici que le silence devient plus profond pins prodigieux que jamais. Jésus est au sacrement. Il y sera notre ami, notre époux, le miséricordieux compagnon de notre exil, et pas une parole ne sortira des profondeurs oii il se cache, afin de rendre par cet état, à son Père, des hommages plus glorieux et de nous donner à nous de plus efficaces leçons.
L'attrait de Jésus pour le silence a été l'attrait irrésistible de tous les saints. Marie parlait peu. Joseph nous apparaît toujours dans le recueillement le plus doux , mais le plus profond. Concevons-nous autrement la vie de Nazareth que comme une vie de silence? Un jour le P. Surin, jésuite, fit la rencontre d'un jeune homme qui lui parut avoir reçu de
1 MaUh., XXVI, 63 ; Marc, xiv, 61.
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Dieu des lumières particulières sur la vie de la sainte Famille. Or, voici ce qu'il en apprit ; « Dans la maison de Nazareth, disait-il, saint Joseph parlait peu, la sainte Vierge encore moins, et Notre-Seigneur moins qu'eux d'eux. Le Verbe incarné ne leur parlait presque que des regards, qui lui servaient comme de paroles, pour leur manifester ce qu'il voulait leur faire entendre ^ > ^
Les anciens du désert, les fondateurs d'ordres, les âmes saintes de tous les siècles ont éprouvé le besoin de se séparer de la créature par le silence ; et pour mieux s'assurer cette séparation et se procurer ainsi un moyen plus facile de conversation avec Dieu, elles ont désiré, comme David , de s\nbstenir, quand la charité ou le devoir ne les y obligeraient pas , même des conversations bonnes et honnêtes ^ A l'école du Saint-Esprit^qui a parlé des excès 'de la langue avec tant d'aversion^, ils ont pensé que VcVst dans le silence que nous édifions en nous le temple" de Dieu et que comme , selon l'histoire sacrée , on bâtit le temple de Jérusalem sans qu'on entendit aucun bruit, dans la maison de Dieu , ni des marteaux , ni des cognées, ni d'aucun autre instrument, ainsi le temple de Dieu se construit dans le silence ; et que l'àme, ne s'épanchant point par une efTusion extérieure de paroles, s'élève comme au comble de l'édifice spirituel, et qu'elle s'y avance d'autant plus qu'elle se res^ serre davantage dans les bornes du silence*. >
L'éloge du silence est dans la bouche de tous les anciens. Le célèbre Cassiodore, qui, après avoir rempli les charges les plus importantes à la cour du roi iïoth Théodoric, quitta
* LeUre au P. Lallemant , 8 mai 1630. — * Obmutiii et humiliatus sum et silui à bonis. Ps. xxxviii, 3.-3 Ercli., xxviii, 21, 2-2, 28 ; Prov., xviii, SI; Jacob., III, 6, 8. — ^ S. Pet. Datuiaa. E|iist., lilj. vu, cp. G.
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tout, alla fonder un monastère en Calabre et se fit lui-même religieux , parle ainsi des célestes bénédictions de cette sainte pratique :
« Le silence est nn préservatif de beaucoup d*erreurs et de péchés qui se commet'ent si aisément dans le discours ; il prévient ou étouffe, par une sainte modération, les altercations et les disputes. Il est la marque d'une sagesse peu commune, il donne plus de grâce et d'intérêt au discours , et y sert d'assaisonnement. Il nourrit les bonnes pensées, mûrit les sentiments de la piété, empêche la dissipation, conserve la présence d'esprit et favorise les progrès de l'intelligence. Il donne le goût des choses spirituelles , accroît la facilité de méditer et de prier, unit k Dieu par le recueillement, rend l'âme attentive à sa voix qui se fait entendre dans le secret, et lui attire des grâces particulières. Il procure enfin la paix intérieure, et remplit le cœur d'une joie céleste que le monde ne connaît pas. »
L'éloquent saint Jean Chrysostome s'élève plus haut encore et lui, qui est si magnifique dans ses discours immortels, semble, cette fois, se surpasser lui-même. Ecoutons ces paroles ou plutôt ce chant de l'illustre patriarche de Constinople :
« Gardez le silence, mes frères, comme une forte muraille • car ce sera par son moyen que vous surmonterez les tentations ; vous les combattrez d'en haut et avec avantage et elles seront sous vos pieds. Gardez le silence dans la crainte de DiED, et vous ne recevrez aucune blessure des traits de vos ennemis. Le silence joint à la crainte de Dieu est ua chariot de feu qui nous enlève dans le ciel ; c'est ce que vous apprenez par le ravissement du prophète Élie. 0 silence ! qui êtes la perfection des solitaires, l'échelle du ciel, la voie du
royaume de Jésus-Christ, la mère delà componction, le miroir des pécheurs ! 0 silence ! qui faites couler nos larmes, qui produisez la douceur, qui êtes inséparable de Thurailité, qui éclairez les esprits et qui faites le discernement de nos pensées ! 0 silence ! qui êtes la source de tout bien, qui nous soutenez dans nos jeûnes, qui réprimez l'intempérance ! C'est vous qui nous apprenez la science des Saints et l'art divin de la prière; vous calmez nos pensées et vous nous servez d'un port assuré contre les tempêtes. 0 silence ! qui détruisez toutes nos inquiétudes, votre joug est doux et n'a rien qui ne soit aimable ; il délasse et porte celui qui le porte , et il remplit nos âmes de consolations ! 0 silence ! vous réglez les mouvements de nos yeux et de notre langue ; vous êtes la mort de la calomnie, l'ennemi de l'impudence, la mère du respect ! vous retenez nos passions ; vous vous associez à toutes les vertus : vous nous faites aimer la pauvreté ; vous êtes le champ fécond de Jésus-Christ, rapportant toutes sortes de fruits en abondance. 0 silence, qui, étant joint à la crainte de Dieu, servez de mur et de rempart à tous ceux qui veulent combattre pour le royaume du ciel ! Acquérez, mes frères, ce bien que Marie a choisi pour son partage ; elle est le modèle du silence ; elle se reposa aux pieds du Sauveur et s'attacha uniquement à lui ^ >
Après de si admirables paroles, on comprend que les fondateurs d'ordres, désireux d'assurer de telles bénédictions à leur institut, aient été si soigneux de faire pratiquer le silence parmi leurs Religieux. L'histoire des institutions monastiques est là pour attester leur extrême sollicitude à cet égard. Ils n'ont pas toujours cr" 7»;'^i fCii nécessaire de mettre
^ De bono sUentii, lib. I, cap. xvi.
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les saintes règles sous la sauvegarde de la clôture, ou d'en assurer la pratique, par la sanction de grandes pénitences; mais toujours (il n'y a pas d'exemple du contraire) ils ont fortement, pour ne pas dire rigoureusement, tenu à la stricte observation de la loi du silence. « La pratique de ce point de règle, disait sainte Chantai, a toujours été en grande estime et très recommandée par tous les fondateurs d'ordres. Aussi en est-il l'ornement. L'amour du silence est la mère de l'oraison et la gardienne du cœur, et les fruits en sont si grands que l'on tient que, pour réformer un monastère déréglé, il ne faut autre chose que d'y mettre le silence , et pour en dérégler un bien réformé, il suffirait d'en ôter le silence. Certes ! les maisons oii il est exactement pratiqué, respirent grandement la sainteté. C'est pour ces raisons que je vous le recommande de tout mon coeur'. »
De notre temps, l'admirable Mère Emilie, que nous aimons tant à citer, a dit cette belle sentence : « De tous les points de règle, le silence est celui qui contribue le plus à l'observation des autres^; » et l'homme de Dieu si prudent et si sage qui la soutint de ses conseils dans la grande oeuvre de la fondation de la Sainte-Famille, M. l'abbé Marty, écrivait à une Supérieure de cet Institut ces paroles qui ne méritent pas moins d'être retenues :
« 11 est certain que le silence est l'âme non seulement de la régularité extérieure, mais encore de toute la vie religieuse; c'est le chemin nécessaire pour atteindre le but de la vocation, qui est une parfaite union avec Dieu^. »
L'union parfaite avec Dieu conmie fin principale de la règle du silence, voilà une bonne parole. Elle rappelle cette
1 Réponses, p. 153. — 2 Esprit, i. II, p. 5. — 3 llfid., p. 550.
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autre de sainte Jeanne de Chantai à ses dignes filles de la Visitation : « Mes chères filles, le silence n'est pas seulement institué pour empêcher de parler, mais il l'est aussi pour apaiser l'esprit et le faire reposer auprès de Notre-Seigneur*. »
Ainsi le silence religieux a une double raison d'être pour l'âme consacrée à Dieu, pour l'âme privilégiée que sa profession a consacrée victime avec Jésus devant la Majesté du Père. Il est pour elle une nécessité et un devoir. Une nécessité : yictime devant Dieu, comment pourrait-elle se distraire par une conversation immortifiée avec les créatures, delà louange qu'elle doit à Celui qui reçoit son sacrifice? — et un devoir, puisqu'elle doit tendte à l'union avec Dieu, à une intimité toujours plus parfaite avec lui, en vertu même de sa qualité et de son état de victime, — union qui est, nous venons de le voir, la fin et le fruit du silence religieux bien gardé. Du reste, l'apôtre saint Jacques ne nous moutret-il pas expressément l'alliance étroite qui existe entre la vie religieuse et par conséquent la vie de victime, et la pratique du silence, quand il dit : « Si quelqu'un, négligeant de mettre un frein à sa langue et laissant son cœur se dissiper, s'imagine néanmoins être Religieux, qu'il sache que sa religion est vaine '^! »
Saint Jérôme et Denys le Chartreux disent que c'est cette sentence si remarquable de l'Apôtre qui a inspiré aux anciens solitaires et aux fondateurs d'ordres la pensée d'imposer la règle du silence, dans la pratique de la vie parfaite*.
1 Réponte», p. 152. — * Jacob, i, 26. — 3 S. Hieron. in Réf. monach., cap. xxn.
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