II. Le silence ordinaire. — C'est celui qui consiste à ne
1 Esprit, t. II, p. 546. — Mais à l'égard d'ujie novice qui avait fait une faule sérieuse contre la Règle du grand silence, ce fut tout autre chosç. Celte enfant , qui n'avait que seize ans, s'était oubliée jusqu'à dire à haute voix, pendant la nuit, quelques paroles risibles en feignant de dormir. La coupable fut obligée d'en faire sa coulpe au réfectoire : « Ma sœur, lui dit solennellement la Mère, vous êtes une enfant, cela vous excuse un peu; si vous aviez compris la portée de l'acte si répréhensible que vous avez commis, quelle pénitence ne méritericz-vous pas ! J'espère que c'est la première et la dernière fois qu'une telle étourderie a lieu dans celte maison. Pour achever de la réparer, vous dînerez à genoux pendant quinze jours; et, en faisant celte pénitence, vous aurez soin de demander au bon Diku da vous faire comprendre vos devoirs, de vous donner l'amour et le respect du silence, surtout du grand silence, et le respect pour la communauté. «
418 LIVRE QUATTIIÈME
pn> parler, en dehors des temps de la récréation. La règle qui le prescrit interdit aussi indirectement tout bruit qui sernil de nature à troubler le recueillement du moncistore.
Quand ce silence est bien gardé, le monastère est comme lin temple saint où Ton croît sentir que Dieu habite. La vénérable fondatrice dont nous aimons à citer les paroles et les exemples, faisait ainsi l'éloge de ses premières compagnes dans l'œuvre de la fondation de la Sainte-Famille. « C'était chote vraiment touchante, disait-elle, de les voir tellement exactes au silence, que jamais elles n'enfreignaient volontairement ce point de règle. Même pendant la maladie, elles le respectaient de telle sorte qu'elles se bornaient à demander par signes ce dont elles pouvaient avoir besoin. Dans toute la maison le silence était si religieusement gardé, il était si profond, que lorsque notre vénéré père, M. l'abbé Marty, y entrait, il s'arrêtait comme saisi d'admiration et disait tout bas . « Ce lieu est un paradis ! qu'il est imposant de voir tant débouches muettes, tant d'yeux modestement baissés*!*
Il y a pourtant des cas où il est permis, nécessaire même de praler; le devoir, la charité, les convenances, un besoin pressant nous en font une obligation. Tâchons alors de si;ivit exactement les règles suivantes :
1" Ko parler jamais sans une permission , s'il est possible d'allé: la demander.
2» Si le temps ou la facilité nous manque d'aller faire celte demande, ne nous déterminons à présumer de la permission que pour de bonnes et sérieuses raisons.
3* Soyons industrieux à savoir renvoyer au temps de la récréation ce qui, de prime abord, nous paraissait nécessaire à dire. L'intempérnnce de la langue est un défaut si malheu-
» Eêprit, i. Il, p. 5W.
lA TIE DE COMMUNAUTÉ 419
reusement enr&ciné dans la vie et la conduite de certaines personnes, même religieuses, qu'elles prennent pour nécessité ou bienséance, ou charité, ce qui n'est qu'imraortification et frivolité.
4* N'oublions pas que la règle du silence oblige aussi bion avec nos Supérieurs qu'avec les autres religieux de la communauté, c'est-à-dire que dans les deux cas il faut avoir pour rompre le silence, une légitime raison.
5* Quand cette raison existe, parlons brièvement. Un peu plus d'affabilité dans les manières et un peu moins de mots dans le langage seront un double profit. La charité et le silence y gagneront. « L'intempérance des paroles appauvrit l'âme. Si nous comprenions combien elle nous est nuisible, nous nous appliquerions de toutes nos forces à être laconiques, et à ne dire juste que ce qu'il faut*. »
6' Parlons non seulement en peu de mots, mais à voix basse. S'il est vrai que le silence du monastère soit saint, une certaine manière d'élever la voix sans façon, .sans modestie, est une sorte de profanation de ce recueillement religieux oii Dieu se plaît.
7° Dans tous les cas, ayons bien soin de ne malédifler personne. Saint Paul dit : « Il est vrai que telle chose m'est permise, mais elle n'est pas, pour cela, toujours opportune; et si elle n'édifie pas mon frère, je dois m'en abstenir*. ^
S" On recommande quelquefois de se servir d'un signe au lieu de parole, si un signe suffît. Cette recommandation est bonne et sauvegarde souvent le respect qui est dû au silence régulier. On sait qu'à la Trappe, on ne se parle jamais autrement. Mais il est évident qu'il faut que le signe qui est
1 Esprit de la R. M. Emilie , t. II , 538. — 2 Omnia mihi licent, sed non oinnia expediunt... non omnia «dificant, etc. — I Cor., vi, 12; x, 83.
fait atteigne le but qu'on se propose, et qu'il soit fait modestement. La remarque de sairrte Chantai est bonne a rappeler ici . « Non ! il ne faut point faire de signe aux sœurs, au temps du silence, qui ne soit intelligible. Il est mieux, quand la nécessité le requiert, de dire deux ou trois paroles que de faire ces signes-là qui peuvent ennuyer l'esprit des sœurs et fcer»ir d'une grande distraction*. »
Telles sont les règles qu'il sera très utile de garder pour la parfaite observation du silence extérieur. Mais, il y a, outre le silence de parole, celui d'action. Les règles qui en assurent la pratique sont, il est vrai, des règles de la modestie religieuse; mais il nous paraît à propos de les rappeler, ici, pour que rien de ce qui est essentiel à la vraie pratique du silence régulier ne soit omis :
1" Evitez, dans la démarche en général, une certaine manière agitée, et qui répand autour de vous l'agitation. Voulez-vous quelques détails qu'une âme vraiment religieuse ne trouvera pas minutieux ? Il y a une manière de marcher, de -cracher, etc., qui trouble le parfait recueillement du monastère. Il y a certains airs sur le visage et certains mouvements du corps qui n'annoncent pas une âme recueillie, et qui portent la distraction et parfois la dissipation dans l'esprit des personnes qui en sont témoins. Etaient-ce là les manières de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère ?
2° Ouvrez et fermez avec cette attention simple, modeste et sereine, qui évite tout bruit, les fenêtres et les portes. Ne tirez pas un meuble, une table, une chaise, pour les déplacer; mais soulevez-les et ne les déplacez pas autrement, ou bien faites-vous aider. En faisant ainsi la pauvreté y gagnera peut-être aussi bien que le silence.
^HéponseSif. 151.
3* Quand les médecins, les hommes d'affaires, les ouvriers, etc., sont obligés d'entrer dans la maison, croyez qu'il y a une manière d'agir simple et nullem<;nt affectée, mais décente et bienséante, qui inspire aux gens du dehors, sans leur faire aucune recommandation, la ppnsée de s'observer et de ne pas troubler outre mesure le silence du monast''re.
Oh ! qu'il est à désirer que, dans toute communauté, chaque Religieux soit pénétré d'un grand respect pour le silence régulier !
Il doit être plus particulièrement gardé dans certains lieux : l'église, la salle du chapitre, le dortoir, le réfectoire, etc. Nous en parlerons brièvement.
1. L'église, le chœur, et, proportion gardée, la sacristie. Est-il nécessaire de dire pourquoi ? Evidemment non. Cassien faisait ainsi l'éloge des anciens religieux d'Egypte : « Ils s'observent si bien, que dans cette multitude innombrable d'hommes, on dirait qu'il n'y a que celui qui chante le psaume, debout au milieu du chœur. On n'entend ni toux ni soupir; et toujours une punition sévère est infligée à ceux qui manquent à ce silence *. »
2. Le dortoir. Nous avons dit suffisamment le motif du silence qui y est prescrit, en parlant du grand silence ou si» lence sacré.
3. La salle du chapitre. Elle a toujours été considérée comme un des lieux les plus vénérables du monastère. C'est là que les Religieux reçoivent ces avis, ces encouragements, ces salutaires réprimandes qui les maintiennent dans lasain* teté de leur vocation; c'est là qu'ils expient, par l'accusation qu'ils en font et les pénitences qu'ils en reçoivent, leurs
t loslitut., lib. II, cap. x.
fautes, malheureusement toujours trop nombreuses, contrôla règle. Vraiment ce lieu est saint.
4. Le réfectoire. Il pourrait à juste titre être considéré comme un temple, puisque le Religieux y offre à Dieu un grand nombre de sacrifices, par la mortification et pnr les pénitences volontaires ou imposées qui s'y font, selon l'usage de la plupart des maisons religieuses. Les anciens étaient grands observateurs du silence au réfectoire. L'auteur des Institutions monastiques, que nous venons de citer, décrit ainsi ce qui se passait aux repas des cénobites d'Egypte, et en particulier du monastère de Tabenne : « Ils observent, ditil, un si profond silence au réfectoire, qu'au milieu de cette multitude si considérable de Religieux, il n'en est pas un qui ose parler k son voisin, ni même produire un son quelconque. Celui qui préside à la table, lorsqu'il faut apporter ou emporter quelque chose, le dit plutôt avec un petit bruit qu'il fait, qu'avec la voix ^ » Ce grand respect pour le silence du réfectoire est toujours en honneur dans les communautés ferventes, toutes les fois qu'une raison majeure ou la règle elle-même n'obligent pas à le rompre ■ '
Les Directoires recommandent commimément de le garder avec soin dans les corridors et les escaliers. 11 le faut pour l'édification commune.
Enfin, pour la pratique du silence à l'infirmerie, recueillons les réflexions suivantes, qui sont si sages, si pénétrées de l'esprit de foi : « Il ne faut demander la permission d'y aller que pour voir charitablement les malades, pour leur dire quelque chose du bon Dieu. L'infirmerie est, en quelque sorte, un lieu saint. Notre-Seigneur y vient si souvent ! Je l'appellorais volontiers le vestibule du ciel : c'est de là que
1 loslilut., Itb. IV, cap. xvii.
tant de sœurs sont parties pour l'éternité, ont pris leur essor Yers la bienheureuse patrie, nous en avons la douce confiance I... Comment pourrions-nous donc en faire un lieu de dissipation ? Oh ! que nos entretiens à l'infirmerie soient donc tout spirituels 1 Si nous n'y prenons garde, elle pout devenir facilement pour nous une source d'irrégulnrité par les manquements que nous y fait commettre la longue. Hélab ! vous savez ce que dit l'apôtre saint Jacques : < Celui qui ne pèche pas par la langue est un homme parfait '. » Les belles et saintes paroles )