‹ De l'esprit et de la vie de sacrifice dans l'etat religieuxChapitre 87 sur 115 · LE TRAVAIL DES MAINS EXEMPLES DE NO TR E- SE IG NE UR ET DES 5AINT · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL DES MAINS EXEMPLES DE NO TR E- SE IG NE UR ET DES 5AINT

Saint Bernard, dont l'autorité est si grande, particulièrement quand il traite de la vie religieuse, a dit cette belle sentence : « Les titres d'honneur et de noblesse de l'état monastique sont le travail, la solitude et la pauvreté volontaire. Labor, latebrWj voluntaria paupertas : hœc sunt monachoruminsignia, hœc soient vitam nobilitare monasticatn*. » 11 nomme le travail en premier lieu, pout-etre afin de nous apprendre qu'il ne doit jamais être un obstacle au recueillemont de l'esprit et au silence extérieur, et pareillement à l'exacte pratique de la pauvreté : ce qui arrive malheureusement pour ce dernier point, lorsque le travail étant fait

« Jucob, III, ■^, Esprit de la R. M. Etiùlie, t. U, p. 53*. — ^ Bjjisi,, xxiv

sans esprit religieux et avec une sorte de cupidité, les monastères finissent pas devenir riches. Ou bien le saint Docteur place le travail au premier rang, parce que la solitudo et la pauvreté volontaire ne sont que de conseil, tandis que la nécessité du travail est fondée sur un commandement du Seigneur, suivant les paroles qui furent dites à notre premier père, après son péché :

« Tu te nourriras des fruits de la terre, mais ce sera à force de travail tous les jours de ta vie ; et tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre d'où tu as été tiré ; car tu es poussière et tu retourneras en poussière *. »

te saint abbé de Clairvaux, en appelant le travail des mains un titre d'honneur et de noblesse pour la vie religieuse, n'est que l'écho de toute la tradition monastique, ou, pour mieux dire, de l'Evangile lui-même. Il sera doux et utile à nos âm#s d'assister un instant aux enseignements des grands Religieux des premiers siècles, et d'abord de recueillir les exemples de notre divin Rédempteur lui-même et de ses Apôtres.

La première communauté qui s'offre à nos regarûs, quand nous voulons étudier les plus anciennes origines de la vie parfaite, et, en particulier, quand nous voulons apprendre en quelle estime a été dès le commencement le travail des mains, c'est cette incomparable réunion et congrégatioa d'âmes que la Trinité elle-même avait fondée, qui épuisa pendant trente ans l'admiration même des esprits angéliques, qui sera à jamais le modèle et le type unique de toutes les communautés à fonder, et que nous appelons, à cause de sa dignité et de son excellence tout exceptionnelle et de la

t Gen.,lii, 17,19,

chfirité ineiï;ibl(j <|iii iinissnit les cœurs, la Trinité delà terre. Le pieux lecteur a nommé dans son cœur, avec joie et amour, Jésus, Marie, Joseph. Quelle communauté ! quel merveilleux et vraiment céleste monastère ! Joseph, l'humble et doux Joseph, en étoit (s'il est permis de se servir de termes trop communs pour de tels mystères), Josooh ea éluii le supérieur. Marie nous appnraît comme l'ofïîcif're priov-'ipale appliquée à toute sorte d'emplois, suivant les begoiiio delà Sainte Famille; et Jésus le Verbe incarné, le Dieu éternel, fait homme pour notre amour, Jésus représentait tous ceux et celles qui, dans les communautés religieuses, n'ont qu'à obéir. Car c'est de ce doux Sauveur qu'il est écrit : « Et il leur était soumise »

Or, dans cette vraie maison de Dieu, dans cette Congre* gntion d'âmes si merveilleusement dignes d'être appelées consacrées a DieUj la journée était remplie par l'oraison, la lecture, les œuvres de la charité, mais aussi par le travail. Le travail en occupait, croyons-nous, une partie considérable, d'autant plus qu'il n'interrompait jamais la prière, étant tout pénétré et sanctifié par elle. Joseph, travaillait parce qu'il était pauvre. L'Evangile rapporte qu'on l'appelait simplement un ouvrier'^. Marie travaillait, nous le savons par la tradition. Saint Bonaventure lui a même donné un nom qui signifie • une ouvrière qui gagne sa vie par son travail, quœstuaria^. Et Jésus! lui aussi était pauvre, et lui aussi appliquait ses mains divines, ses mains qui ont formé l'univers..., il les appliquait au travail pénible et rude d'un atelier de charpentier. On disait de lui plus tard, dans l'étonnement oii l'on était de sa merveilleuse doctrine : « Mais celui-ci n'est-il pas ouvrier, fils de Marie et parent de Jude

* Luc, II, 51. — 2 MaUli., xui, ^5. — 3 s. Bonaveat., ileditat* in Yiia Chri4lù

et de Simon ^ ? » Lui-même, ce divin Rédempteur et Roi de nos âmes avait dit par son propliète : « Je suis pauvre et tout occupé au travail depuis ma jeunesse 2. >

Nous devons, dans le chapitre suivant, nous arrêter à contempler, à adorer cette merveilleuse vie de labeur et de peines d'un Dieu qui vient nous sauver ; en ce moment nous constatons simplement le fait et l'existence du mystère de son divin travail. L'Evangile, les prophètes nous l'ont appris. La tradition des premiers siècles nous l'enseigne à son tour. Saint Justin, qui mourut martyr vers le milieu du second siècle, nous dit que l'on montrait encore de son temps des jougs et des charrues qui avaient été faits par le divin ouvrier Jésus, fils de Marie.

Après la sublime communauté de Nazareth, il faut admirer celle que formèrent les Apôtres. (Il est bien permis de parler de la sorte, puisqu'il est d'usage d'appeler leur sainte réunion le collège apostolique, qui est, sous un rapport, un synonyme de communauté.) Or, les Apôtres furent des travailleurs dans toute la force du mot, même après leur voca- • tion à l'apostolat, même dans les jours de gloire et de triomphe qui suivirent la Résurrection. Plusieurs traits de l'Evangile le prouvent. Ils travaillaient le jour, ils travaillaient même la nuit. Saint Jean, racontant l'apparition de Notre-Seignour sur les bords de la mer de Tibériado, dit en parlant de saint Pierre et de plusieurs autres Apôtres : « Ils montèrent sur un navire (pour se livrer au travail de la pêche), mais cette nuit-là ils ne prirent aucun poisson^. » Exemples dignes d'attention et bien capables de confondre ceux qui, exagérant l'excellence de la contemplation, croient pouvoir se soustraire aux rudes labeurs que nécessitent par-

»Marc, M, 3. - 2 pg,, xxx.Wii, 10. - = Joan., .\xi, 3.

fuis le bon ordre et la cliarité elle-même dnns une communauté religieuse ! Qu'ils prêtent maintenant l'oreille aux témoignages de saint Paul, le grand Apôtre, appelé par la volonté de Dieu à fonder tant d'Eglises, à évangéliser tant de peuples. Voici ce qu'il écrit aux Corinthiens : « Jusqu'à cette heure nous souffrons la faim et la soif, et le vêtement même nous fait défaut ; mais nous travaillons et nous assujettissons nos mains au travail ot h la fatigue^ » Il dit aux prêtres d'Ephèse réunis à Milet : « Vous ne l'ignorez pas, je n'ai sollicité l'or et l'argent de personne, je n'ai demandé à personne le vêtement dont j'avais besoin ; mais ces mains, par leur travail, ont fourni ce qui était nécessaire à moi et à ceux qui sont mes aides dans l'apostolat 2. » Il est plus expressif encore en écrivant aux Thessaloniciens : « Souvenez-vous, mes frères, leur dit-il, que nous n'avons jamais mangé notre pain dans l'oisiveté ; mais, afin de ne vous être point à charge, tout en vous annonçant l'Evangile, nous nous sommes livrés au travail et nous nous sommes fatigués et le jour et la nuit^. * Et il leur parle de la sorte en deux épîtres différentes.

Nous savons par les Actes des Apôtres quel était Tart ou plutôt le métier qu'exerçait le grand docteur des nations : il travaillait, dit l'historien sacré, à fabriquer des tentes^. Saint Augustin rapporte le fait, et, parlant de l'application de saint Paul au travail, en esprit de pauvreté et de charité pour les fidèles, il suppose que, suivant l'occasion, il faisait d'autres sortes de travaux. Voici dans leur simplicité, ses propres paroles : « Il se livrait, consciencieusement et honnêtement, à tout ce qui peut être utile à l'homme, comme

1 1 Cor., IV, 12. — 2 Acl. Apost., xv, 3i. — 3 I Thessal., li, 9; II, ni, 8. -• "* Acl., xvui, 3.

sont les travaux des ouvriers en général, des maçons, des cordonniers, des paysans et autres semblables. Il ne dédaignait donc ni le travail des champs ni celui de l'atelier*. »

Saint Benoît rappelait et recommandait à ses Religieux ces magnifiques exemples, quand il écrivait dans sa R-^gle : « Ceux-là seuls méritent véritablement le nom de Religieux qui, prenant pour modèles les Apôtres et les anciens Pères, vivent du travail de leurs raains'^. »

Les paroles du grand painarcne a es moines d'Occident sont une transition naturelle entre l'exemple de travail donné par les Apôtres et ceux que nous offrent l'histoire des Pères du désert. Ici, le champ est immense ! Quelle vie que celle de ces hommes admirables, les Antoine, les Pacôme, les Macaire, les Arsène, qui créèrent dans les solitudes de Tabenne, de Nitrie, de Scété, ces grands instituts monastiques, aussi célèbres par la ferveur des membres qui les composalent que par la sagesse et la sainteté de leurs fondateurs 1 L'oraison, les pratiques de la mortification, le chant des psaumes, les saintes lectures, étaient des exercices habituels et familiers à ces fervents cénobites, à ces vénérables anachorètes; mais qu'elle était grande aussi la part du travail dans leur vie de pénitence et d'expiation! On en serait surpris, si l'on ne savait que ce pénible exercice est en quelque sorte la condition naturelle de l'homme après sa chute, suivant la sentence que Dieu porta au commencement, comme nous Tavons dit, et suivant cette autre parole de nos Livres saints : « Comme l'oiseau vient au monde pour voler dans les airs, l'homme naît pour travailler sur la

1 De opère monachorum,C3ip. xxni; Patrol. lût., \. XL, col. 560. — S Tune verè mouachi sunt, si laborc manuum suarum vivunt, sicut et Patres Mitri €t Aposloli. — Ca^). XLVKU

terre*. » Il suffît d'ouvrir au hasard ces histoires si édifiantes et si intéressantes à la fois des anciens Pères, pour rencontrer quelques-uns de ces traits si beaux et si touchants qui mériteraient d'être la règle de notre vie, sinon pour copier et reproduire les œuvres elles-mêmes (ce qui ne serait pas toujours possible ni à propos), du moins pour nous exciter à une vie de travail sérieux, appliqué, constant, et surtout pénétré de l'esprit qui animait ces grandes âmes.

Impuissant h offrir ici l'exposé de tant d'œuvres saintes , rapportons au moins ce qui se pratiquait dans le monastère de Tabenne, fondé par saint Pacume, le premier instituteur de la vie cénobitique, comme saint Antoine le fut de la vie solitaire.

Les Religieux de Tabenne étaient dès ouvriers diligents, soigneusement occupés aux divers travaux nécessaires pour le bien, le bon ordre et la prospérité du monastère. Les uns, dit un auteur contemporain, le moine Pallade, qui avait pu être témoin oculaire de ce qu'il raconte ^ les uns labourent la terre à la campagne, les autres travaillent au jardin, d'autres au moulin ou à la boulangerie. Il en est qui sont appliqués au pénible travail de la forge, d'autres à fouler les draps, d'autres à tanner des cuirs. Plusieurs fabriquent des chaussures, enfin un certain nombre font des corbeilles ou des paniers.

On avait soin, pour le bon ordre, de réunir ensemble ceux qui faisaient le même métier et qui formaient ainsi comrao des familles séparées. Ces familles avaient à leur tête un Prieur. La Règle marquait que chaque religieux devait faire une natte par jour. Il faut sans doute excepter ceux qui étaient appliqués déjîi à de rudes travaux ou à des métiers qui leur prenaient tout leur temps ; et cependant ces hommes,

1 Homo nnscitur ad labovem et avis ad volatum (Job , v, 7). — * Via Pair., lib. VIII, cap. xxxu.

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amis du travail, trouvaient le moyen de faire en plus la natte supplémentaire, en veillant la nuit après l'office.

Outre les travaux réguliers, il y en avait d'extraordinaires auxquels les Religieux étaient quelquefois soumis. Il arrivait, par exemple, que le Prieur en conduisait un certain nombre dans une île du Nil ou à la montagne voisine, soit pour ramasser les joncs nécessaires à la confection des nattes et des corbeilles, soit pour couper du bois ou pour faire la provision de certaines herbes utiles que l'on salait ensuite et qui servaient à la nourriture de la communauté. Ces sortes de travaux duraient quelquefois quinze jours.

Il est même à présumer que, conformément à ce qui était pratiqué par les solitaires de Scété, les Religieux du monastère de Tabenne ne se refusaient pas à se mettre au service des séculiers, pour le temps de la moisson. La pauvreté, l'humilité, la charité leur inspiraient cette condescendance et les portaient à faire les travaux pénibles de la campagne. Quant aux dispositions avec fesquelles ces hommes de Dieu supportaient leurs rudes fatigues, nous n'en parlerons pas dans ce chapitre, nous réservant de le faire dans le suivant. Ce que nous dirons n'est que l'expression de l'humilité admirable, de la parfaite pénitence, du profond esprit d'expiation qui faisaient des œuvres saintes de ces fervents cénobites, autant de sacrifices d'agréable odeur devant la Majesté de Dieu en Jésus-Christ.

Telle était donc leur vie de travail et de fatigues. Malheureusement, leur exemple ne fut pas suivi partout. Il y avait du temps de saint Augustin des religieux qui, sous prétexte de s'abandonner d'une manière plus parfaite à la divine Providence, ne voulaient vivre que daumônes, négligeaient le travail et vivaient dans une lâche oisiveté. Le

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gaînt docteur, nflligtî dune si éti-aDge illusior. écrivit, pour les ramener à la vérité, un traité qu'il intitula : i^^ travail des moines^. Ce traité, qui a une certaine étendue, prouve le grand cas que saint Augustin faisait de ce saint exercice.

Dans le siècle qui suivit celui où mourut l'illustre évêquo d'IIipponc, saint Benoît, le grand législateur do l'état monastique en Occident, fut suscité de Dieu pour donner h ce saint état une gloire nouvelle. ^Or, tout le monde sait avec quelle force il recommande, dans sa règle, le travail des mains à ses disciples. Nous avons cité naguère cette belle sentence extraite de cette mêm.e règle : « Ceux-là seuls sont véritablement religieux qui, à l'exemple des Apôtres et des anciens Pères, vivent du travail de leurs mains. »

Au douzième siècle, saint Bernard réforme l'ordre de Saint-Benoît, dont les saintes prescriptions n'étaient presque plus observées Un des points essentiels de la règle qu'il eut à cœur de faire revivre fut celui du travail. Nous avons vu qu'il l'appelait un titre dMionneur et de noblesse pour la vie monastique. Du reste, il ne se contentait pas de rappeler à la règle les Religieux négligents, par ses enseignements et ses paroles; il leur en donnait encore l'exemple malgré la délicatesse de son tempérament et les occupations très graves et très nombreuses que lui imposait la mission extraordinaire qu'il avait à remplir dans l'Eglise. L'iiistorien de sa vie raconte qu'éprouvant une grande difficulté, à cause de sa santé débile, à travailler h la moisson des blés, il en obtint de Dieu la grâce et la facilité, par ses prières. D'autres fois, quand les frères étaient occupés à des travaux qui demandaient de» forces plus grandes que les siennes, tout affligé de son impuissance, il se dédommageait du sacrifice qui lui éiml

* De opère monachorum [Patrol. lat., i. XL, col. 54'-^^^,

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imposé, en bêchnnt la terre, ea portant du bois, ou en faisant tel autre exercice laborieux et pénible qui, sans épuiser ses forces, lui permettait de satisfaire à la sainte loi du travail.

Ce trait est d'autant plus frappant que si d'une part saint Bernard était extraordinairement occupé par les grands intérêts de l'Eglise et même des rois et des princes qui avaient recours à ses lumières et à son zèle, et si d'autre part sa santé était extrêmement délicate, il était encore une des âmes les plus contemplatives de son siècle.

Nous n'avons cité jusqu'ici que des exemples empruntés à la vie des Religieux. L'iiistoire et les chroniques des divers monastères de Religieuses ne sont pas moins riches en traits édifiants, qui témoignent que dans ces maisons saintes l'obligation du travail des mains était aussi fidèlement observée, bien qu'en général (et ceci est tout naturel) le genre de travail fût moins rude et moins affligeant pour le corps, dans les monastères de Religieuses que dans ceux de Religieux. Il est dit de la femme forte ^ au livre des Proverbes « Elle s'est procuré la laine et le lin , et ses mains habiles se sont appliquées au travail, et elle n'a point mangé son pain dans l'oisiveté*. »

Dans le monastère que saint Pacôme avait fondé dans le désert de Tabenne eu faveur des vierges et des veuves qui désiraient se consacrer à Dieu, le travail des Religieuses consistait surtout à confectionner les étoffes de lin et de laine, tant pour leur usage que pour celui des religieux.

Mais l'exercice de travaux plus rude n'était pas sans exemple. Nous lisons dans la vie de sainte Euphrasie (cette admirable vierge qui renonça dès l'Age de douze ans aux pi .ià bellos espérances du siècle, puisqu'elle était parente des

iProvcrb,, xxxi, i^, i »

LA VIE DE COWMUNAUTé 433

empereurs de Constantinoplc), quêtant euti'ée dans un des nombreux monastères de vierges de la Thébaïde, elle s'y exerçait en esprit d'humilité et de pénitence et, suivant que l'obéissance le commandait, à porter de lourdes pierres, à pétrir et à faire cuire le pain pour la communauté, à préparer le repas, à servir à table, à fendre et h porter du bois pour la cuisine. Telles étaient, dit l'auteur des Vies des Pères du désertj ses fonctions presque journalières; et ses sœurs attestèrent plus tard que pendant un an qu'elles l'avaient observée, elles ne l'avaient jamais vue se reposer durant son travail*.

Cet exemple est une grande leçon pour certaines personnes qui semblent exiger, malgré l'austère voile noir qu'elles portent et les saints vœux qu'elles ont faits à Dieu, qu'on tienne compte dans la maison sainte oiî elles sont entrées, de leur naissance, de leur éducation, de leur position sociale dans le monde, pour les exempter de certaines fatigues et de certains travaux humiliants.

Dans les communautés où. les Sœurs de chœur sont vouées à l'éducation des jeunes uUes, il est manifeste que le travail des mains est en partie remplacé par la fatigue ordinairement très grande qu'occasionne l'enseignement oral ; mais nous disons seulement en partie. Ah ! qu'il faudrait plaindre une épouse de Notre-Seigneur qui oublierait que cet Epoux divin a été, pendant trente ans, un simple et pauvre ouvrier !...

Les rudes travaux sont habituellement la part des chères sœurs converses.

Les sœurs converses ! qu il nous est doux ae nous enireienir un instant de ces âmes si particulièrement chères à Notre- Seigneur, si elles sont fidèles à la grâce de leur état et de leur vocation spéciale 1 Que de bénédictions elles peuvent

s Vie df Pirci, liv. II, ch. vu.

attii'er sui la communauté dont elles sont membres, si elles vivent de l'esprit si humble que nous avons admiré, à Nazareth, dans la vie de la Sainte Famille ! Une sœur converse (et nous voulons en dire autant, pour être juste , de toute sœur tourière), une sœur converse humble, modeste, dévouée, religieusement attentive à tout ce qui est de la sainte règle et de l'obéissance, soigneuse et appliquée à observer et à maintenir autour d'elle le céleste esprit de charité, toujours trop honorée, à ses yeux, des égards que Ton a pour elle (et qui, en vérité, sont dus à sa qualité d'épouse de Notre-Seigneur), toujours occupée à son emploi, à son travail, sans lever les yeux plus haut qu'elle dans la communauté, servant Notre-Seigneur lui-même dans la personne de ses épouses, par une très pure vue de foi, se tenant avec paix et simplicité aux pieds même de ses sœurs les autres converses, ayant pour les nouvelles venues, postulantes de chœurs ou postulantes converses, des attentions pleines de modestie, de gravité et de prudence, qui sont des encouragements, sans cesser d'être des sujets d'édification... une converse animée de tels sentiments, disons-nous, est pour la maison religieuse qu'elle sert un trésor d'un prix inestimable. Nos souvenirs nous rappellent ici, pour notre grande consolation, bon nombre de ces âmes bénies de Dieu, bénies de leurs Supérieures ! Pour l'amour de leur communauté, on voudrait (dire ceci est bien na'if) ne les voir jamais avancer en âge : on voudrait les rendre immortelles, ou plutôt en multiplier le nombre. Car, enfin, il faut bien qu'elles aillent, suivant la parole du Saint-Esprit lui-même « se reposer de leur travaux ; car la perfection de leurs œuvres les accompagne » jusque dans l'éternité *.

* Amodo jam dicit Spiritas , ut requiescani à laboribui suis, opéra etiim Ulorum tequuntur illos, (Apoc, xiv, 13),

tA VIÏ? DE COMMUNAUTE 435

Une sœur converse, une sœur tourière fidèle bsa grAce est nn bien de grand prix pour sa communauté ; mais elle est elle-même dans une paix intérieure qui est son trésor a elle. Que son état est véritablement enviable ! Les rudes travaux lui sont réservés, c'est vrai; mais les grandes sollicitudes ne la fatiguent, ne la troublent pas; elle n'aura jamais aucune charge, elle ne portera jamais la responsabilité d'une admission au noviciat et à la profession, ni d'une élection ni de l'état général de ferveur ou de tiédeur de la communauté (quoiqu'elle doive concourir à l'édification commune). Son jugement, à l'heure de la mort, sera plus doux ; le juste Juge aura pour elle plus d'indulgence, car il aime l'humilité, la simplicité, la subordination, le dévouement obscur et constant, qui sont les vertus propres de la converse. Oh 1 que la voie de la vraie converse est sûre et, en même temps, nous osons dire facile ! Ne nous étonnons pas que pour ces diverses raisons et pour d'autres, plus élevées encore, on ait vu de grandes et saintes âmes, venue du siècle où elles occupaient une position considérable, solliciter comme une grâce précieuse et un honneur le rang de converse. C'est ce que fit M"* Accarie, quand elle eut procuré à notre pays le bonheur de posséder les filles de sainte Térèse. Elle voulut être Carmélite, mais Carmélite converse. Elle réussit, et porta sous le voile blanc, le nom de Marie de l'Incarnation. De notre temps, une sainte âme, animée du môme esprit et ambitieuse de la même faveur, sollicita, dans un monastère de la Trappe, d'une manière qui rappelle la sage simplicité des anciens Pères du désert, le rang de converse; mais, moins heureuse que M""' Accarie, elle ne l'obtint pas. Faisons le récit de ce fait :

Un jour, une jeune personne de noble naissance (dont nous pensons qu'il faut ici taire le nom] alla frapper à la porte d'un

monastère de Religieuses Trappistines ; mais afin de réussir dans son dessein, elle eut soin de dissimuler son origine, son éducation, sa fortune. Vêtuecomnie une simple domestique et s'appliquant à être très commune dans son langage et dans ses manières, elle dit qu'elle était une pauvre fille, mais qu'elle croyait avoir bonne volonté et espérait pouvoir être converse. Sa modestie, sa simplicité, son air de franchise et de droiture furent sa recommandation. Pour le moment, on ne demanda pas d'autres renseignements. La divine Providence le permit aipsi pour faire éclater davantage l'humilité de la nouvelle postulante. Elle fut admise parmi les converses. Mais elle avait quitté sa famille, sans l'avertir de son dessein. On devine ce qui arriva. Les par€nt« se donnèrent toute sorte de peines pour arriver à découvrir la retraite que l'humble jeune fille avait choisie. Ils arrivèrent un jour au monastère où elle était. Tout d'abord, il leur fut répondu qu'on n'avait j pas, dans la maison, la jeune personne qu'ils cherchaient. Comment, en effet, reconnaître la noble parente en question dans la postulante converse qui venait d'arriver ? Mais à la fin, par suite de nouveaux détails, de nouvelles explications, le secret fut connu, à la grand désolation de la pieuse postulante, qui dut passer (les parents ne voulant point contrarier une vocation si admirable) du rang de sœur converse à celui de sœur du chœur. Elle est décédée saintement, il y a peu d'années, Supérieure de son monastère.

Est-il exagéré ou inexact de dire qu'un des meilleurs souhaits qu'on puisse faire pour la prospérité spirituelle d'une communauté, c'est de désirer pour toutes les Sœurs, même (et surtout peut-être) pour celles qui occupent certains offices importants, le bon esprit modeste et dévoué d'une vraie sœur converse ?

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