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LE CHAPITRE DES COULPES

Coiilpe est un mot emprunté au latin qui signifie faute. Le chapitre des coulpes est une réunion des membres de la communauté, dans laquelle ils font l'accusation publique des

1 Operantem uno dœmone piiîsari , Ptiosiim vero innumtru devastari Cassiau., înstit., lib. X,cap. xxiu). — '- Luc, xix, 17.

fautes extérieures commises contre la règle, l'ordre de la maison et les volontés connues du Supérieur. Ces accusations n'embrassent pas, en effet, les fautes intérieures quelles qu'elles soient, mais seulement celles qui blessent la régularité extérieure.

Cet exercice a toujours été en honneur dans les communautés ferventes. Il est aussi ancien que l'ordre monastique lui-même. Il est expressément prescrit dans la règle de saint Basile*, et saint Antoine aurait voulu qu'il fût établi même pour les péchés intérieurs de pensée *. Mais ceci n'a jamais été pratiqué, dans les accusations publiques.

Nous n'avons pas à donner ici une nomenclature des diverses fautes qui blessent la régularité religieuse. Chaque communauté a son directoire ou son coutumier qui indiquent ces fautes, afin d'aider le Religieux à mieux faire son examen. Nous ne pensons pas non plus décrire comment se fait le Chapitre des coulpes, quelle est la suite des pratiques qui s'y observent, comment et à quel rang les Religieux doivent se présenter, quelle est la formule de l'accusation, des proclamations, etc. Ceci est encore parfaitement connu de chaque Religieux; et, du reste, ces pratiques ne sont pas absolument les mêmes dans toutes les communautés. Ce qu'il importe de dire ici, ce sont les dispositions avec lesquelles il faut faire la coulpe, afin d'en retirer le plus grand profit spirituel. L'exercice de la coulpe est, en effet, d'une très grande utilité, s'il est fait dans de saintes dispositions.

Que le Religieux prépare c^'abord avec soin l'accusation qu'il doit faire, afin qu'elle soit accompagnée d'une parfaite

1 Delictutn non abscondat, ted in médium proférât et omnibus patefaciat, utper communem oj'ationem sanetur qui hoc ma/y deiinelur. — 2 Cité par i« Règlemeal de la Trappe, t. I, p. lUi.

exactitude, d'une profonde humilité et d'une entière simplicité. Si ces sentiments l'accompagent, quand il se prosternera pour s'accuser, son accusation pourra avoir quelque effet semblable à ceux qu'opère le sacrement de Pénitence, quoique la coulpe ne soit pas un sacrement.

Qu'il se présente devant ses frères, portant son humiliation avec les dispositions de l'adorable Victime, qui ne cessa de ressentir la confusion intérieure de sa qualité de victime pour le péché, se reconnaissant toujours comme pécheur universel, et prête, dans cette conviction, à toute sorte de châtiments et de supplices. Cette union humble et amoureuse à Jésus Victime sera la force du Religieux, pour le cas où la nature éprouverait quelque répugnance à l'accusation qu'il doit faire. Si Jésus s'est humilié pour notre amour, qu'il ait le courage de s'humilier par amour pour le divin Maître, c'est-à-dire pour lui être semblable intérieurement et extérieurement, en faisant un acte qui est si bien celui d'une victime.

Une autre disposition, qui nous aide singulièrement à tirer le plus grand profit de nos coulpes, consiste à considérer que ce ne serait pas trop, pour l'expiation de nos péchés, que d'avoir à les dévoiler tous publiquement, même les plus secrets et les plus vils ; et le Religieux doit se présenter au Chapitre avec le résolution de le faire, si l'obéissance (ce qui n'est pas possible), le lui commandait. En accusant dans cette disposition les fautes simplement extérieures contre la règle, sa modestie, sa sincérité, son humilité ne seront que plus profondes.

Vient ensuite la coufpe elle-même. Eu nous prosternant devant notre Supérieur, rappelons-nous Notre-Seigneur au Jardin des Olives, prosterné et comme anéanti devant la ma-

- jesté et la sainteté de son Père. Quelle confusinn était la sienne 1 quelle haine du péché ! quel désir ardent de satis- . faire à ce Père saint justement irrité! Pénétrons-nous de ces mêmes sentiments et faisons notre accusation avec le ton de voix modeste, modéré, humble, mais intelligible, qui répond . aux dispositions intérieures de Tâme; qu'il n'y ait rien d'exagéré ni de singulier, mais que tout en nous et à l'extérieur soit pour la vraie expiation de nos fautes et pour l'édification de la communauté.

Mais peut-être une des fautes extérieures que nous accusons n'a été commise que par pure inadvertance, sans aucune culpabilité réelle de notre part; n'importe : accusons-la telle qu'elle a eu lieu , sans avoir en aucune manière l'air de nous excuser. Car, si celle-là n'est pas répréhensible devant Dieu, combien d'autres qui le sont, et que la communauté ne connaît pas ! L'humilité avec laquelle nous rechercherons cette confusion imméritée nous obtiendra la miséricorde et le pardon, pour tant d'autres fautes qui ne sont connues que de Celui qui sonde les reins et les cœurs. Du reste» la communauté vit de bons exemples, et elle a droit à notre édification. Si donc extérieurement nous avons trompé ses espérances et violé ce droit, il faut qu'elle sache que nous déplorons ce désordre et, si nous aimons nos frères et notre institut, notre regret doit être sérieux et sincère.

Après la coulpe, viennent dans la plupart des communautés les Proclamations. Ce sont les accusations qui sont faites publiquement par les autres frères, contre celui qui vient de s'accuser le premier et qui continue d'être à genoux au milieu de l'assemblée. Ces accusations n'ont pour objet, comme la coulpe, que les fautes commises contre la régularité, el en général ne signalent que les fautes ordinaires et communes.

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Il faut convenir que ce nouvel exercice est une singulière occasion de grâce pour le Religieux qui s'entend ainsi proclamer, et pour toute la communauté qui est témoin de l'humilité et de la simplicité avec lesquelles il reçoit les proclamations.

Inutile de dire que celles-ci ne doivent être faites que par le double motif de la charité pour le prochain et du zèle que tout religieux doit avoir pour la discipline régulière.

Les anciens Religieux, qui étaient peut-être plus simples que nous, tenaient singulièrement à cette pratique, persuadés, avec saint Ronaventure, que c les communautés les plus dignes d'éloges ne sont pas celles où l'on ne commet point de fautes (car cela est impossible), mais celles où l'on corrige le mieux les fautes qui sont commises*. »

Saint Rernard dit avec autorité ; « Que personne ne s'avise de dissimuler les fautes; que personne ne dise : Est-ce que je suis le gardien de mon frère ? Que personne ne se montre indifférent, lorsqu'il voit l'ordre de communauté compromis, la régularité et la discipline monastique en péril ! Car c'est consentir au désordre que de se taire, lorsqu'on peut le dévoiler et l'accuser, et nous savons que le même châtiment est réservé à celui qui fait la faute et à celui qui la laisse faire *. >

Donc, les proclamations ont été établies pour le plus grand bien des institutions et de chacun des membres qui les composent.

Mais dans quelles dispositions doit-on les recevoir ? Ah I c'est ici qu'il faut en toute humilité et simplicité de foi

* In hoc differunt laudabiles religiones et jam delapsœ , non quod nulhu peccans in laiidabilibus reperiatuv, sed quod nullus impune peccare tintlur fLib. de scx Alis, cap. i). — '•( Serm. de Naliv. S. Juanois.

se représenter notre douce et adorable Victime, qui porte sur elle tous les péchés des hommes, et qui est accusée d'une multitude de crimes et de forfaits, durant sa Passion. Saint Bernard, que nous venons de citer, en donne expressément le conseil '. « Jésus se taisait, disent les Evangélistes. Il était, dit Isaïe, comme une brebis que l'on conduit à la boucherie et qui n'ouvre pas la bouche pour se plaindre *. » Pourquoi ce silence? Pourquoi cette confusion intérieure et extétérieure toute muette en notre divine Victime ? Ah ! c'est que JÉSUS savait qu'ayant pris sur sa personne adorable les péchés de tous les hommes, il méritait à cause de cela tous les outrages et toutes les accusations qu'on portait contre lui. Eh bien! si nous avons le bonheur de comprendre la grâce de notre vocation, nous accepterons, avec les mêmes dispositions d'humilité intérieure, les proclamations que l'on fera contre nous : premièrement, parce qu'étant pécheur nous-mêmes, nous devons aimer, par amour pour la vérité, d'être connus pour ce que nous sommes, et secondement parce qu'en qualité de Religieux, nous devons nous considérer comme chargés de tous les péchés de la terre.

Qu'il est donc reconnaissant envers ses frères qui l'accusent, le Religieux pénétré de ces sentiments ! Et si par quelque erreur, même volontaire (ce qu'à Dieu ne plaise !) il est accusé faussement, il ne trouve jamais qu'il y ait erreur sur sa personne et sur son état de pécheur.

Quand la coulpe et les proclamations sont achevées, le Supérieur impose au Religieux, qui demeure toujours à genoux, la pénitence qu'il juge convenable. Il arrive même qu'il

i Cogita cum accedis ad judicuim capituli, Deum et priorem Pilatum et Phorisitos, clamantes in eum et milites blasphémante» ewn $ifiecau*a. Uoct §, lier». — 'i isai», cap. mu

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ajoute quelques paroles de correction et de réprimande. II faut que l' amour-propre périsse; et vraiment si le coup de la mort ne lui est pas donné, ce n'est pas la faute des saints fondateurs d'ordre qui ont inventé de tels moyens pour le réduire à toute extrémité.

Le Religieux, avide de se fortifier dans la grâce de sa vocation, trouve ici un surcroît de consolation spirituelle. Comme il est heureux d'être ainsi traité ! Comme il bénit Dieu de ce que la justice s'exerce ici-bas avec tant miséricorde! Et en même temps, quelles racines profondes jette la sainte humilité dans la terre ainsi déchirée de son âme 1 Gomme il se rélèvera plus fort pour la pratique de ses saints devoirs I Il emporte cette pénitence comme un trésor précieux qu'il va faire valoir pour la perfection de sa vie de victime, et ces réprimandes comme une leçon pleine de vérité qu'il va étudier amoureusement et dont il fera la règle de sa conduite. Et ainsi ses frères seront édifiés, et les anges dans l'admiration.

Mais autant ces dispositions et cette conduite sont édifiantes et admirables, autant des dispositions contraires seraient odieuses et misérables. Faut-il en parler? Auro-nsnous le courage de le faire même brièvement?... Il y a des Religieux, d'un esprit misérable, qui, en entendant les accusations charitables de leurs frères ou les reproches paternels de leur Supérieur, s'imaginent on ne sait quoi, par un sot orgueil et sans égards pour les plus simples règles de la charité ; et voilà que, ne pouvant se plaindre et protester , ce qui serait trop vil pour leur amour-propre, ils se taisent, il est vrai, s'humilient extérieurement, mais intérieurement, abusant étrangement de la grâce qui leur est faite, dirai-je le moi '^... se posent en viclime, victime hideuse aux yeux de Dieu, victime superbe et insensée, victime malheureuse à

tous les points de vue*. Oh! quel mal est cet esprit-là I Quelle lèpre repoussante et infecte ! Quelle vie dure et désolée mène le pauvre Religieux qui se nourrit de cet amer poison I Victime?... mais la victime est humble, mais la victime est simple, mais jamais on ne l'a assez abaissée et affligée. La vraie victime donne toujours raison à celui qui l'accuse et la condamne ; elle n'a que des bénédictions pour une conduite qui n'est à ses yeux que compassion et charité; aussi, dans ses dispositions, il n'y a que paix et douceur. L'autre, au contraire, tournant en poison le remède divin, ne se prépare que tristesse et souffrance dans le temps et peutêtre un déplorable sort pour l'éternité. 0 mon Dieu I qui avez reçu, le saint jour de la profession, Voblntion et le sacrifice de ces. âmes infortunées, ayez pitié d'elles, et rendezleur, avec la vraie grâce de leur vocation, les vraies joies de l'humilité!

Quant aux Religieux qui n'ont aucun rôle particulier à remplir au Chapitre, soit pour la coulpe, soit pour la proclamation, ils doivent faire leur coulpe tacitement, s'unir aux dispositions de leurs frères, s'accuser en même temps qu'ils s'accusent, et recevoir, comme leur étant dues à eux-mêmes, les pénitences et les réprimandes qui sont données à ceux qui ont eu le bonheur de s'humilier.

1 Yerumtamen commissa sua attendens, se peccatorem confitetur, rue tamen tantum se peccasse estimât et, crescente malitia, verbum responsionis subtrahit, et pejus silet quam loqueretur. Abb. Gaufrid., Tract, de statu virtutua. Patrol.,t. CLXXXIV.col. 800.

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