LES PÉNITENCES FAITES EN COMMUNAUTÉ
Parmi les pénitences qui sont de règle dans les congrégations religieuses, les unes sont faites par toute la communauté soit en public, soit en secret, comme jeûnes, disciplines, etc. ; d'autres ne sont faites que par un ou plusieurs Religieux leulement, en présence de la communauté, soit que ces pénitences aient été imposées au Chapitre des coulpes ou bien à l'occasion de quelque faute accidentelle, soit qu'elles aient été simplement autorisées par le Supérieur.
Nous appelons ces sortes de pénitences, pénitences faites en communauté , et ce sont les seules dont nous nous occupons dans ce chapitre ; mais évidemment ce que nous disons des dispositions avec lesquelles on doit les faire s'applique naturellement à toute sorte de mortifications.
La pratique de ces pénitences est de la plus haute antiquité et elles ont concouru h la perfection d'une multitude de saints ; elles sont par conséquent très respectables, et si quelques-unes ne semblent plus en rapport avec l'esprit de notre siècle, c'est la légèreté de cet esprit dégénéré qu'il faut accuser et non l'admirable simplicité de nos pères en religion; mais ces mêmes pénitences, dont les anciens nous ont laissé l'exemple, se pratiquent ejicore, avec la simplicité primitive de nos saints devanciers, dans les communautés qui, à raison de leur esprit propre ou de leur indépendance des exigences du siècle, ont pu les adopter*.
1 II pi ut exister des communautés très régulières et très ferventes qui ont ea Jes rai-ons do ne pas adoplur ces sortes de pénitences ou de n'en adopter qui quelques-unes sur le nombre. EviJeirinient nous n'avons pas la prétention, qf lerail clrans^e et ridicule, de les trouver en défaut.
Elles sont faites communément au réfectoire, quelquefois au chapitre même, ou bien à la porte intérieure de l'église ou du chœur.
Elles sont en général à la fois afïlictives et humiliantes. Quelques-unes ne sont cependant qu'humiliantes , afin que chaque religieux, quel que soit son état habituel de santé, puisse les faire.
Disons d'abord les dispositions générales avec lesquelles il faut se porter à ces pénitences ; nous entrerons ensuite di.ns quelques détails sur les principales pénitences qui sont d'usage dans les communautés.
Le Religieux fervent se porte toujours avec empressement à l'accomplissement des pénitences imposées parle Supérieur, soit au Chapitre des coulpes, soit à l'occasion de quelque faute particulière contre la régularité, ou l'édification, ou le bon ordre. Il ne laisse apercevoir aucune répugnance, quelle que soit l'humiliation qui lui revient de la pénitence imposée, parce qu'en réalité, par un effet de la divine grâce, il n'en éprouve point de volontaire.
Il la fait aussi avec ponctualité, fidélité et simplicité, ne changant rien à ce qui est déterminé par l'obéissance ou par l'usage. Il a horreur de toute espèce de singularité. C'est l'humilité qu'il cherche dans l'humiliation, et rien autre. C'est même avec une sorte de joie spirituelle qu'il se porte aux pénitences, se souvenant de la parole de saint Paul disant de l'adorable Victime : « Proposito sibi gaiidio , suS" tinuit crucem , confusione coiitempta. Ne tenant aucun compte de l'ignominie de son supplice, Jésus porta la croix avec une grande joie*. »
Du reste, toutes les dispositions d'empressement, depono-
«Ucbr.,xii,3.
tualité, d'humilité, de joie, tirent leur vérité et leur force de l'union à ce doux Sauveur dans sa vie de Victime, et nos pénitences ne sont qu'une imitation de l'état si humilié et si douloureux de sa divine Passion. Ah! cette divine et adorable Passion ! Qui pourra en comprendre jamais les immenses souffrances et les prodigieuses ignominies ! Qui pourra jamais concevoir ce qu'ils furent, et les coups de fouet de la flagellation, et le couronnement d'épines, et les insultes et les ironies, et la robe blanche, et le manteau de pourpre,, et le sceptre de roseau, et le bandeau sur les yeux, et les crachats sur le visage!... ODieu ! ô Dieu ! que nous sommes délicats ! Que nous sommes misérables, nous qui redoutons de paraître devant nos frères avec cet extérieur humilié, dans la confusion d'une pénitence qui nous rend abjects ! Qu'est-ce ce que tout cela, sinon des jeux d'enfant, en comparaison des ignominies et du supplice de notre Dieu !... Mais, nous unirons nos pénitences aux siennes, nous les ferons pour honorer son immense abjection, nous les vivifierons de cet esprit de victime qui était le principe de tant d'humiliations et de souffrances en notre doux Sauveur ; — avec lui, nous porterons, dans les exercices qui abaissent notre orgueil et notre sensualité, une aversion profonde du péché, un désir ardent de l'expier, un zèle généreux de rendre à Dieu l'honneur que nos péchés et ceux des hommes lui ravissent; et toutes nos pénitences les plus communes, les plus basses et les plus afflictives seront non seulement supportables, mais désirables et surtout sanctifiantes et méritoires *.
i Nous ne pouvons résister à la pensée de citer les paroles suivantes, qui sont d'un des plus grands réformateurs de l'ordre monastique. Il parle à un novice convers au moment de lui donner le saint habit : « J.-C. sachant que c'est par 1« Bacrifice que l'on doit honorer la majesté de son Père, est descendu sur la terr» pour lui rendre lui-même cet hommage, et il ne cessera de s'immoler jusqu'à U
lA VIV. DE OOWHlJNAnTK 401)
Nous allons entrer dans quelques nouveaux aôtails à ce siijet, en indiquant quelques-unes des principales pénitence» faites en communauté
Ces principales pénitences sont les suivantes : priei* les bras en croix, baiser les pieds des frères, baiser la terre, mendier son repas au réfectoire, se prosterner à la porte du du réfectoire ou du chœur.
L'action de prier les bras en croix est irès touchante. Elle rappelle d'une manière sensible l'attitude douloureuse et les prières de Jésus en croix. Le Religieux qui fait cette pénitence doit avoir l^»*" .yeuv dt» l'àme fixés sur son adorable modèle, la douce Victime du Calvaire, qui, pendant trois heures d'intolérables souiTraoces. demeura les bras étendus et cloués a la ç'^^'K- demandant à son Père miséricorde et pardon pour les pauvres pécheurs. Dour nous en particulier. Comment parlait-il à ce Père irrité, nviis disposera se laisser
consommation des siècles... Scr. oacniice est double... ÏI a offert son corps sur le Calvaire, pour la rédemption du genre humain lorsqu'il s'est abandonné à la fureuf de ses ennemis ; U a aussi offert son esprit et sa volonté, par l'obéissance et l'humilité profond*; dans laquelle il a vécu, par les opprobres et les injurieuses contradictions qu'il a endurées de la part des pécheurs... Or, comme il a voulu perpétuer dans son Eglise le premier sacrifice de son corps et de son sang sur nos autels , avec autant do vérité que le jour de la Passion , quoique avec dos circonstances différentes, de même il a voulu que le second sacrifice, celui de son cœur et de sa volonté, se continuât jusqu'à la fin des temps, et faire dans ses membres, c'est-àdire dans tous ceux qui ont la gloire de porter son nom, ce qu'il ne peut plus faire par lui-même. Il so donne comme leur modèle : exemplum dedi vobis. Les apôtres ont suivi cette voie, après eux les martyrs. Pendant que le sang de J.-C. bouillonnait encore, les chrétiens y ont marché avec une ardeur indomptable. .Mais leur zèle s'étant refroidi, J.-C, jaloux de la gloire de son Père, ne voulant pas que son ouvrage demeurât imparfait , s'est choisi des âmes ardentes et engagées par état ou plutôt par amour, à retracer ses ignominies, ses souffrances perpétue'.les, et à rendre parfait son sacrifice, de sorte qu'elles peuvent, dans une certaine mesure, dire avec l'apôtre : Adimpleo ea quœ desunt passionum Chrisli in carne mem (Coloss., 1 , 24). Voilà, mon frère, à quoi sont destinés les moines, i L'abbé db R»ncé, Conférenc€$, t. III, p. 404.
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fléchir? Quel était son esprit d'expiation? sa haine du péché ? son désir de sauver les âmes ? Les sentiments de la divine Hostie seront ceux de Vhurable Religieux, qui prie au milieu de ses frères les bras étendus comme ceux du divio Rédempteur.
Cette attitude lui rappellera aussi qu'il doit être lui-même un véritable crucifié, par la mortification et l'obéissance. En se montrant à ses frères en cet état, il leur témoigne qu'il est contrit d'avoir si peu donné l'exemple d'une disposition qui est essentielle au Religieux, et qu'il veut à l'avenir pouvoir dire avec l'Apôtre : « Chritso confixus sum cruoi. Je suis lié et attaché à la croix avec Jésus-Christ ^ » '
La pénitence qui consiste à baiser les pieds des frères lui rappellera que Notre-Seigneur, la veille dé son sacrifice, sembla vouloir préluder à ce grand acte en se pr6steï:hant devant ses apôtres et en leur lavant les pieds. Comme il s'abaisse! et que son abaissement est touchant, lorsque c'est à Judas qu'il rend cet humiliant service ! Qiiè le Religieux se mette aux pieds de chacun de ses frères, animé de l'esprit de charité et d'humilité qui était en notre doux vSauveur, et qu'il soit à leurs pieds non seulement pendant qu'il accomplit sa pénitence, mais qu'il y demeure par intention, reconnaissant même, en toute sincérité, qu'il n'est pas digne d'occuper cette place, ayant mérité d'être aux pieds des démons.
En même temps, il demandera intérieurement, avec une grande humilité, pardon à Dieu pour tous les mauvais exemples qu'il a donnés à chacun de ses frères, pour les mauvais procédés, les impatiences, les jugements téméraires...
D'autres fois, voyant Notre-Seigneur dans chacun de
i Galat., II, t9.
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ses frères, il entrera dans les dispositions de Madeleine, couvrant de ses baisers et arrosant de ses larmes les pieds sacrés du divin Maître.
En baisant la terre, il aura l'intention d'honorer les humiliations de JÉSUS qui, étant dans la gloire de son Père, est descendu parmi nous pour y apparaître, selon le prophète, plutôt comme un ver de terre que comme un homme* ; ou bien il pensera à cet état de prostration dans lequel il était au jardin des Olives, ou encore aux chutes qu'il fit en montant au Calvaire , chargé de sa lourde croix. Si l'on nous impose la pénitence qui c^siste à se prosterner à la porte du chœur ou du réfectoire, pendant que la communauté passe, nous nous souviendrons de l'humiliation qu'éprouvait Notre-Seigneur à être en quelque sorte exilé du ciel, et, parce qu'il était chargé des péchés des hommes, se regardant comme indigne d'y rentrer avant d'avoir souffert la mort la plus cruelle au Calvaire, comme il le dit lui-mêmô aux deux disciples d'Emmaiis^.
On pourrait aussi penser utilement a ces humbles pénitents de la primitive Eglise qui, tout pénétrés de l'esprit de Jésus-Christ Victime, demandaient avec tant de larmes et de prières les suffrages des chrétiens fidèles, pour obtenir le pardon de leurs fautes et la grâce de pouvoir rentrer dans l'assenitelée sainte.
L'action de mendier son repas au réfectoire nous rappellera que Notre-Seigneur a souffert la faim et la soif, qu'il a vécu d'aumônes et que , suivant de respectables traditions, Use nourrit plus d'une fois d'un pain mendié, notamment en Egypte et durant les trois jours d'absence, à l'âge de douze ans. C'est dans son esprit d'humilité et de pauvreté
* Ps. XX, 7.-2 Oporliiit pati, tic. Luc, xxiv, 26.
que nous demandons l'aumône d'une portion ou de tout \ê repas à la chanté de nos frères, nous reconnaissant indignes d'avoir place à la table des enfants de Dieu, pauvres prodigues qui avons dissipé la part de notre héritage.
H arrive quelquefois que le Religieux doit prendre son repas à terre, à l'écart ; le même esprit d'humilité l'y accompagnera. Un jour, snint François d'Assise étant à table, se mit à penser à la douce Victime de Bethléem, couchée sur la paille de la crèche; et tout à coup s'étant levé il s'assit à terre et y prit son repas en disant : « Comment prendre ma nourriture étant assis, quand mon Sauveur est couché sur la paille? »
Enfin il y a plusieurs autres pénitences qui sont en usage dans les communautés religieuses ; mais il n'est pas nécesjjaire nia propos que nous les énumérions ici. Elles sont indiquées dans le Directoire ou le coutumier de chaque Congrégation. L'essentiel est qu'un grand esprit de foi pénètre et vivifie des pratiques qui sont en elles-m(^mes sans valeur et quelquefois singulières ; mais qu'y a-t-il de singulier, quand c'est en Jésus-Christ et pour imiter son état d'ignominie et d'abjection, que nous nous portons à faire ces actes iiumilianls? Ah ! certes! sommes-nous descendus aussi bas que notre Dieu ? — Et notre misérable amour propre est-il assez mort, pour que nous ayons des ménagements à garder envers lui?
Faisons donc modestement mais courageusement toutes nos pénitences, et disons avec le saint roi- prophète : « Devant le Seigneur qui m'a choisi.... je paraîtrai vil encore plus que je ne l'ai paru, et je serai méprisable à mes propres yeux ; mais cela même sera ma gloire*, »
1 Ante Domimim qui eleyit vie... b.idnm , et vilior fïam plus quavi factui »um, et cri huwiUs \n oculis meis, et... gloviosior apparebo. II Ri-?., vi, 22,
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