LA MODESTIE RELIGIEUSE
La modestie est une vertu morale qui règle l'extérieur tout entier pour l'édificatioD du prochain.
Toutes les vertus conviennent à l'âme religieuse ; mais on dirait de la vertu de modestie qu'elle est une même chose avec l'état qu'elle a embrassé. N'est-il pas vrai, en effet, que la simple idée d'une personne consacrée à Dieu implique l'idée d'une personne pleine de modestie, et que dire : des manières religieuses, une tenue, une démarche religieuses, c'est dire par là mÛMiie des manières modestes, une tenue et une démarche modestes?
Cela est vraiment digne de remarque. Mais d'oiî peut venir, entre ces termes, une relation si intime ? Nous ne doutons pas que ce ne soit parce que l'âme religieuse étant, en vertu de sa profession, toute vouée à Dieu et vraie victime devant sa Majesté sainte, victime sans jamais quitter l'autel de riiolocauste, elle est, comme tout naturellement, dans un perpétuel sontim*!nt de la présence de Dieu. Or, cette divine présence, on le comprend, imprime par un effet direct ce caractère extérieur de modestie que nous admirons en elle, car c'est la présence de Dieu qui est le principe de toute vraie modestie.
Il y a plus : cette présence adorable devient comme sensible aux personnes mêmes qui se mettent en rapport avec les âmes religieuses ainsi fidèles à la sainte grâce de leur vocation ; et la recommandation de saint Paul ge vérifié
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d'une manière admirable : ees âmes victimes « portent Diei) et le glorifient même dans leur extérieur, » et elles parais* sent comme « revêtues de Jésus-Christ ^ » Et c'est un des plus touchants et des plus édifiants spectacles que l'on puisse contempler ici-bas ".
Le premier caractère de la modestie, c'est d'être simple, « Qu'elle soit simple et pure, dit saint Ambroise ; qu elle n'ait ni recherche ni affectations ; car tout cela déplaît^. » La modestie doit être simple, évidemment. Conçoit-on une modestiemaniérée, affectée, dissimulée? Cette éti-ange hypocrisie serait insupportable. Autant le Uelig,ieu.x vraiment modeste édifie et réjouit ceux qui vivent avec lui, autant celui qui n'a qu'un extérieur composé par une fausse humilité fatigue et n'inspire que dj ki répugnance.
La vraie moJcStic est simple, c'est-à-dire comme nous {'avons expliqué précédemment, qu'elle se tient paisiblement sous le rogni-J de Dieu seul, et c'est en même temps ce qui la rinJ toujours égale, toujours également décente, régulière, vraimeiit icligieuse en un mot, soit en coramu-» nauté, soit en cellule.
Elle est slmp'o encore parce qu'elle n'a qu'une seule vue : celle de plaire ii Dieu, sous le regard de qui elle se tient si fidèlement et si respectueusement. Notre-Seigneur ayant dit : « Que les homiiies voient vos œuvres, afin qu'ils glorifient votre Père qui est au. ciel *, » l'àme religieuse a à cœur d'édifier tout le monde, et ce devoir, c'est par la modestie
i I Cor., VI, £0-, riuiii., xm, 14. — 2 Ua dos premiers Insioriens de S. Bernard dit : " Tout son extérieur élait modeste et bien réglé, cet extérieur incme cxprimalt riiumililé, respirait la piclc, rcvélail la grâce intérieure, coniruandait le Tcipccl tl rojouissail en les édillnnl ceux qui le re^'ardaient. • Gaufrid. in vila S. lieni.. lil.. m, cap. Il {Patvoî , t. CLXXXV, col. 'iOii). — ^ De oniciia {FalroU lai., l. XVI, coi. M). — i iMaUU., v, lU.
qu'elle a le bonheur de le remplir, bieo mieux peut-être que par une vie austère et une rigide ponctualité ; mais c'est l'honneur de Dieu seul qu'elle cherche. L'honneur qui lui revient à elle-même de sa conduite (et cet honneur est assuré) ne lui fait aucune impression. Nous l'avons dit, elle est victime sur l'autel ; son attitude et son état ne se réfèrent qu'à Dieu ; par conséquent, l'encens dont on Thonore ne monte que vers Dieu, et la fidélité avec laquelle elle fait les actes de sa qualité d'hostie n'est que pour la gloire de Dieu. Tout lé monde voit en elle cette qualité et la voit d'autant mieux que son extérieur l'indique plus sensiblement par une mô* destie parfaite; mais le Seigneur, qui est là recevant soù holocauste, occupe toutes ses pensées.
N'est-ce pas -Ivaccomplissement fidèle de la recommandation de saint Paul^ dans ces pm-oles dé sbn épître aux Phi^ lippiens : « Que votre modestie soit manifeste pour tout le monde ; car le" Seigneur est là,^ ? »
La vraie modestie est simple, et cette simplicité la rend toute surnaturelle. Ce n'est pas à la manière des personnes du monde, qui peuvent quelquefois, par une disposition ria-' turelle, donner certains exemples de modestie ; c'est par la seule et unique vertu de Jésus-Ghrist qu'elle veut en produire les actes. Elle ne veut porter que les traits de l'Epoux divin, sachant bien que '< là où est Jésus-Christ, dit saint Grégoire de Nazianze, là est immanquablement la modestie^. » Celte belle vertu a été, en effet, particulièrement chère à notre miséricardieux Rédempteur. Elle apparaissait merveilleusement dans toute sa personne, dans son langage, dans ses démarches, dans toutes ses manières, et c'est elle qui déterminait les foules et les pauvres pécheurs surtout à
1 PhiJipp.,lY, 5, -• 2 Episl. CXfcUî,
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s'nppi'ocber de lui avec confiance. Saint Paul semble Tinsinuer lorsque, voulant obtenir ce qu'il désire des Corinthiens, il leur dit : « La demande que je vous fais, c'est au nom de la modestie de Jésds-Christ que je vous l'adresse ^ »
« Quand je nomme Jésus, dit saint Bernard 2, je me représente un homme doux et humble de cœur, bon, sobre, chaste, miséricordieux, qui ne brise point le roseau cassé, qui n'éteint pas la nipche qui fume encore, qui n'est point triste ni précipité, dont le langage n'a rien d'amer, ni la conversation rien de fatiguant, dont la société est douce et ne produit que sar tisfaction et que joie. » Or, c'est là le portrait de la parfaite modestie.
S'il était permis de citer un auteur païen, i^ous dirions qu^ le célèbre poète grec Euripide a appelé la modestie « le ptus parfait des dons de la divinité^; » le plus parfa:it des dons de la divinité, c'est Jésus. Jésus et modestie, c'est tout un. Il faut en revenir au mot de saint Grégoire : Ubi Christu»^^ ihi modestia.
Or, c'est ce modèle divin que l'âme religieuse a toujours devant les yeux. Elle veut porter ses traits devant le Père céleste et devant les hommes ; elle veut que la modestie de son Epoux soit un vêtement dont elle se couvre, suivant le conseil de saint Paul 4, et elle ne veut pas d'autre ornement ni d'autre gloire, sachant, suivant le même apôtre, qu'elle est l'ornement et la gloire des élus el des bien-aîmés de Dieu s.
Ainsi comprise, la modestie est une des grandes bénédictions des maisons religieuses. Il sulïît de quelques ûmes qui la protiquent saintement, pour embaumer la communauté
* Obsccro vosper modesliam Christi II Cor., x, 1. — ^Seriu., xvin Caiit. — S Tiagœd. McdxTd. - 4 Indtivnini Dominiim noslrum Jeswn Christum. Hom., xui, 14. — 5 indiiiie sicut eU'cii et dilecti Vei... modistiam. Co}o>s., m, 12,
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tout entière, et obliger pour ainsi dire tous les membres qui Ici composent h en copier les attrayants exemples. Saint Jérôme dit : « La présence des Religieux modestes est une perpétuelle leçon de régularité, de recueillement, du silence, pour cfiTX qui ne sont pas assez réglés dans leurs paroles et It'urs mnni''^ros. CVst par lour moyen que les maisons religiiMises se peuplent et qu'elles se conservent dans la sainteié, parce que leur exempb' attirent les autres à la dévotion et provoque en eux le désir des choses du ciel*. » Oui ! le désir des choses du ciel! car la modestie est véritablement un reiîet de la beauté céleste, et nous ne concevons un ange qui nous apparaîtrait pour vivre parmi nous, que sous les traits et avec les manières et les démarches et tout l'extérieur le plu? modeste. C'est le toucliant spectacle dont jouit autrefois le pape Innocent II, lors de sa visite à Tabbaye de Clairvaux, on 1131. Voici comment les historiens ont raconté ce fait :
« La simplicité tout évangélique et la cordialité religieuse avec laquelle on l'y reçut flattèrent singulièrement ce vertueux Pontife. Les moines vinrent au-devant de lui, vêtus pauvrement, portant une croix de bois dont le travail n'était pas plus recherciié que la matière, et exprimant, par le ton môme de leurs cantiques, l'humble componction dont ils étaient pénétrés. Toute la cour pontificale qui accompagnait Innocent II fut saisie de la gravité sainte et de l'air céleste que respiraient, pour ainsi dire, ces anges mortels : des brmes de dévotion coulèrent en abondance des yeux de tous les prélats, tandis que les Religieux, fixés par tant de regards, tenaient tous invariablenient les yeux vers la terre, sans qu'une rencontre si capable d'exciter leur curiosité les ft; lever à aucun d'entre eux^ »
' Cité par Rodriguci , II* pnrlic, tr. 2 , cliap. i. — 2 M vita S. Bern., au<*. fiinaldo (Patrol. lat.. t. CLXXXV.col. 272). Béiault-Bersaslel, liv. WCXVI.