‹ De l'esprit français et de l'esprit allemandChapitre 10 sur 25 · J. -BERNARD BASEDOW · texte numérisé non relu

J. -BERNARD BASEDOW

pratique. Parmi les professeurs dont l'auxiliaire fut des plus précieux pour rétablissement, il faudrait citer surtout Niederer et Schmid ; leur rivalité, qui éclata plus tard, a marqué aussi l'heure de la décadence. Tous deux étaient élèves de Pestalozzi, ardents à propager et à expérimenter ses doctrines. Niederer, avec son esprit généralisateur, aidait Pestalozzi à relier et à coordonner ses fécondes idées pour en former un réseau plus solide ; Schmid, par son habileté administrative, sa brûlante énergie, sa persévérance et sa ponctualité, servait de discipline et de frein à la volonté emportée du mattre , et facilitait la gestion matérielle de Tentreprise. La rivalité de ces deux hommes, qui avait germé dès le début et grandi par le contact, fît explosion dès 1815. Pestalozzi sentait bien que, livré à luimême, il ne pourrait lutter longtemps. Aux embarras qui naissaient de renseignement même s'ajoutaient déjà des embarras d'argent accusant une administration défectueuse. Pestalozzi fit tout pour ramener Schmid et Niederer à la concorde ; malheureusement les réconciliations dues à son ascendant ne se soutinrent pas. Le déclin de l'institution ne fut pas rapide ; d'autant plus douloureux pour Pestalozzi. L'édifice qu'il avait élevé tomba de jour en jour sous un affaissement graduel.

En 1815, la femme de Pestalozzi, Anna Schulthess, mourut âgée de près de quatre-vingts ans. Dix ans plus tard, Pestalozzi quittait Yverdun. Courbé par Tûge et par répreuve, mais non lassé dans son amour pour le genre humain, le vieillard rentrait au Neuhof, cherchant un dernier refuge auprès de son petit-fils, sous ce même toit qui avait vu son premier désastre et le commencement de sa détresse. Il y mourut le 17 février 1827. t Je pardonne à mes ennemis; puissent-ils trouver le repos maintenant que j'entre dans la paix éternelle ! J'aurais volontiers vécu un

HENBI PESTALOZZI — M. DE FELLENBBRQ m

mois encore pour achever mes derniers travaux ; mais je n'en remercie pas moins la Providence qui me rappelle de ce monde. Et vous, les miens, restez paisibles à Técart entre vous, et cherchez votre bonheur dans le cercle paisible du foyer de famille. » Ce furent ses dernières paroles. Peu d'étrangers accompagnèrent son cercueil, il était tombé beaucoup de neige ce jour-là. Dans le trajet jusqu'au cimetière, on passa près du nouvel hospice des pauvres que Pestalozzi avait commencé de bâtir, mais qu'il ne devait pas voir s'achever.

« Je n'ai voulu durant toute ma vie, et je ne veux aujourd'hui que le bien du peuple, que j'aime et dont je sens conmie peu d'autres les misères, dont je porte les souffrances comme peu d'autres les ont portées (1). »

Ces paroles, qu'il écrivait Qn 1801, pourraient sans mentir à sa vie figurer sur la pierre de son tombeau.

Examinons maintenant l'œuvre de Pestalozzi dans ce qui la résume, c'est-à-dire dans sa méthode.

Une méthode se compose de deux choses : les principes d'abord, qui en forment l'esprit ou le côté théorique ; en second lieu, les procédés d'application, qui en sont l'expression positive. En ce qui concerne ses principes fondamentaux, la méthode de Pestalozzi s'accorde en général avec les idées que la pédagogie allemande a si énergiquement contribué à dégager du fatras de la scolastique depuis Jean Comenius. Mais cette coïncidence, loin de diminuer le mérite de Pestalozzi, lui servirait au contraire de caution, en même temps qu'elle apporterait, s'il était nécessaire, une présomption favorable aux principes sur

{i) Lienhard et Gertrude,

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lesquels on voudrait fonder renseignement nouveau.

Ces principes aujourd*hui sont inébranlables; et si Ton discute encore, c'est sur les moyens propres à les faire passer dans la pratique, mais non pas sur leur vérité môme. Pestalozzi, comme ses prédécesseurs les plus éminents, se préoccupe beaucoup moins d'emmagasiner à la hâte des notions dans Tesprit, converti de la sorte en une espèce de bazar cérébral où toutes choses sont disposées les unes auprès des autres, sans autre lien chez la plupart qu'une mémoire incertaine, appelée à régner sur ce chao3 décoré du nom de science; son souci est, avant tout, d'augmenter en intensité la force intellectuelle et morale de l'homme. Ce qu'il veut, c'est beaucoup moins enrichir l'esprit de connaissances variées que le fortifier en lui procurant, sans le lasser, une alimentation naturelle, puisée aux sources mêmes de la vie. Il ne S'occupe pas d'orner l'intelligence, mais de l'asseoir et de la développer; les esprits ne doivent pas regorger du superflu et manquer du nécessaire. Le calcul, le dessin, les sciences naturelles, l'étude des langues ne lui importent pas comme telles. La religion n'est pas son but à elle-même, elle est un agent nécessaire chez l'enfant pour la culture morale, pour le développement de la conscience et l'affermissement de la volonté dans la justice. La fin que poursuit Pesta'lozzi, c'est, d'un mot, la croissance naturelle de l'esprit, du cœur, de la volonté orientée vers le bien. Un homme ainsi formé sera prêt, une fois entré dans la grande et sévère école de la vie pratique, à s'approprier les connaissances plus spéciales que commandera sa profession, et il restera, grâce à ce premier fonds, dans toutes les situations où le placera la destinée, un travailleur^sensé, moralement sain, utile à lui-même et aux autres.

Aider la nature, et non la supplanter : voilà le secret.

HENRI PESÏAL022Î — M. DIÈ • FÔLLENBERa llf»

Nôtis trouvons une premiête et fort importante application de cette théorie dans renseignement du calcul, auquel Pestalozzi arrivait par la contemplation réelle des rapports entre les chiffres. Il présentait à l'enfant sous forme palpable les éléments de toutes les unités, de toutes les fractions, ainsi que de leurs rapports mutuels, par la décoiïiposition en unités et en parties de Tunité ; cette manière de procéder rendait faciles et claires pour un jeune edpri^ en les imprimant dans son imaginatipn, toutes les opérations arithmétiques, depuis le simple calcul jusqu'aux proportions les plus compliquées.

Pour la géométrie, qui est la science des rapports entré les dimensions, la contemplation se trouvait nécessairement appelée à jouer le rôle essentiel. Les rapports entre les lignes, les surfaces et les volumes étaient rendus palpables à l'œil et au toucher. Grâce au maniement des figures, l'enfant s'élevait peu à peu aux représentations les plus complexes; il apprenait la géométrie en construisant successivement, sous la directfon intellectuelle du professeur et dans un enchaînement logique rigoureusement observé, l'angle, les surfaces, les corps ; en divisant, combinant, mesurant et transformant les figures, on l'amenait à remarquer, à son propre insu, leurs relations les plus variées, à les compter, et à s'élever ainsi, sans qu'il fût besoin d'aucun effort particulier, jusqu'aux dernières limites de la science. De l'âge de huit ans à l'âge de treize , en un délai de cinq années, l'enfant le plus vulgairement doué devait, selon Pestalozzi, avoir construit ainsi tout l'édifice de la géométrie. Ces procédés, qui trouvent un auxiliaire si empressé dans le sens plastique dont l'enfant se montre doué, et qui le porte à construire, à combiner et à décomposer, ont été appliqués depuis et perfectionnés encore dans beaucoup d'écoles publiques et

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d'institutions particulières de FAUemagne (1). Pour Pestalozzi et pour ses adhérents il n'y a, grâce à la méthode, ni haute ni basse science, il n'y a qu'un enchaînement : tout peu et doit commencer avec l'enfant, il ne s'agitque de suivre celui-ci et de faire marcher parallèlement le développement des connaissances avec celui de l'esprit humain.*

Dans l'art du dessin, la méthode était d'une application toute naturelle, et, par la force des choses, avait toujours été observée. Pestalozzi mit son soin à la préciser par un lien plus rigoureux, et s'attacha encore sur ce point, comme en toute matière, à ce que les facultés inventives de l'enfant fussent seulement invitées, toutefois sans excès et sans hâte funeste, à sortir de leur inertie. Il ne songeait qu'à éveiller l'aptitude et à développer selon les vœux de la nature la nature même.

C'est ainsi que dans Tétude du chant, auquel toute la race germanique a fait une place sérieuse dans les écoles, Pestalozzi cherchait de même a stimuler l'initiative de rélève, en l'exerçant à découvrir lui-même des rapports mélodiques. Il avait noté la gamme en chiffres : idée qu'il a pu emprunter à Jean-Jacques Rousseau, dont lui aussi, de son propre aveu, avait lu les écrits avec un grand enthousiasme dans sa jeunesse.

L'écriture était enseignée au moyen d'un tableau sur lequel des lignes verticales et horizontales, se croisant de manière à former des cadres, déterminaient avec la plus rigoureuse exactitude les proportions, c'est-à-dire les rapports respectifs des barres, des lettres et des mots. Les modifications apportées par Pestalozzi à l'enseignement de la lecture étaient dues en principe aux idées d'Olivier, professeur au Philanthropin, qui furent systématisées par

(1) Entre autres, et surtout, par Charles Froebel.

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