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Un grand courant entraîne les esprits vers Télude du problème de Téducation, où gtt en partie la destinée des générations à venir. L*Allenaagne par Comenius et Basedow, l'Angleterre par François Bacon et Locke, la France par Montaigne et Rousseau, la Suisse enfin par Pestalozzi et Fellenberg, ont contribué, dans une mesure diverse, à former ce courant et à lui donner une force d'entraînement contre laquelle lutteront en vain des efforts rétrogrades. La préoccupation dominante qui est sortie de là est celle de réduçation, populaire, — c'est-à-dire élémentaire. Elle n'est pas la seule néanmoins. Ecoles publiques, primaires, intermédiaires et supérieures, institutions particulières et générales, gouvernements et individus, tous se sont mis à l'œuvre. C'est aujourd'hui un vaste champ où s'élaborent les systèmes et les perfectionnements, un domaine offert à des expériences variées, mais dirigées la plupart dans un même esprit.
Dans l'àme humaine réside un type qui aspire à se réaliser et qui la constitue dans ce qu'elle a de plus intime. L'instinct dominant, on peut même dire l'instinct unique de toute existence est celui du progrès. Souvent faussé, cet instinct dévie; mais sa racine ne change pas. Plus l'homme réalise l'humanité en lui, plus il se possède. La liberté morale est le terme suprême de ses efforts ; elle ne pourrait devenir absolue que par la réalisation, éga-
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lement absolue, du type dont l'espèce poursuit la réalisation.
Ce type idéal enveloppé dans Tâme humaine est la raison d*être de la pédagogie, son appui et son but. L'individu qui n'aurait en lui nul sentiment de la perfection, où se moule la notion divine, échapperait à toute tentative d'éducation. Chaque individu, en revanche, dans lequel ce sentiment existe et se manifeste à un degré quelconque, fût-ce le plus infime, est susceptible d'éducation et ne doit pas être abandonné. On ne saurait itrop répéter que la pédagogie, théorie de la culture humaine, n'est qu'une des formes de la théorie du progrès. Tout effort vise à l'éducation : éducation de soi-même, éducation au sein de la famille, éducation des citoyens d'une même patrie, éducation du genre humain, qui a l'histoire pour école mutuelle, les races privilégiées et les grands hommes pour instituteurs. Une patrie est une école commune pour le progrès. Tout instituteur est un gouvernant, et l'homme qui se gouverne lui-même est son propre instituteur, il est libre!
Les facultés de l'homme sont multiples, et aucune ne doit être négligée dans l'œuvre de la culture humaine. Développer une faculté, c'est la faire croître en l'orientant vers son objet naturel. Chaque faculté a le sien. C'est le beau pour l'imagination, le vrai pour la raison, la justice, pour la volonté. C'est donc la vérité, la beauté, la justice que la nature a préposées au développement de l'âme humaine. C'est par eux et pour eux que celle-ci doit être cultivée.
- Mais ici les difficultés surgissent. Où est la beauté qui développera l'imagination? où la vérité qui développera la raison ? où la justice qui fortifiera la volonté dans le bien? où sont toutes ces dioses admirables pour lesquelles
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rhomme se sent fait, qu'il cherche même à son insu, qui doivent régler et féconder ses efforts? Si le maître qui veut développer Tâme les connaissait sans péril d'erreur, ne suffirait-il pas qu*il les mît en contact, avec discernement et par degrés, avec chacune des facultés, pour que de lui-même Thomme s'élevât à leur école dans la mesure de sa capacité?
Ou ces objets de culture existent, ou bien ils n'existent pas. S'ils existent, la pédagogie peut devenir une science; s'ils n'existent pas, la pédagogie est un leurre, car elle manque à la fois de but et de fondement. Douter de la beauté, de la vérité, de la justice, c'est exclure toute possibilité d'éducation. L'âme règle ses mouvements sur un idéal secret. Désorientée, elle se corrompt, dévie ou s'altère. Le sentiment de l'idéal est le sentiment religieux; en le perdant l'homme ^e perd lui-même. Mais en conservant au fond quelque chose qui les relie, les notions sur la vérité, la beauté et la justice se sont montrées variables selon le temps, le lieu, la nation. L'histoire, à cet égard, ne souffre pas de démenti» La base de la pédagogie est donc mouvante. A certaines heures elle peut sembler incertaine, livrer à l'hésitation les volontés les plus robustes, contrarier et amoindrir les résultats dus aux plus intelligents. Et cependant l'histoire ne peut pas non plus creuser sous nos pas l'abîme de déceptions éternelles. 11 faut que l'homme poursuive l'absolu : c'est dans sa nature, qui participe de l'absolu; mais il le poursuit pour atteindre le relatif, que lui impose encore sa nature, qui, d'un autre côté, reste enfermée dans le fini. C'est ainsi que nous ne pouvons atteindre l'étoile qui brille devant nous au firmament, et qui cependant nous guide dans le désert et sur l'Océan.
Le vrai absolu, le beau absolu, la justice absolue, nous
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ne les possé4erons jamais. L*humanilé périrait dans l'absolu; mais elle s'anéantirait également dans la brutalité si elle pouvait jamais arriver à bannir l'absolu de ses recherches comme de ses désirs, si elle pouvait cesser de croire à Tidéal et de s'en servir pour avancer dans ses destinées. Nous ne cesserons pas de croire à l'infini, même en renonçant à le posséder. Chaque époque, chaque peuple, chaque individu, porte en lui une parcelle de l'absolu , — un reflet du soleil des esprits. Cette part relative faite à chaque époque est celle qui doit passer dans l'éducation et dans l'enseignement, qui doit servir à cultiver l'homme dans son ensemble, afin de le mettre, autant que le permettent les circonstances historiques, en accord avec lui-même, avec la société, avec la nature. Une bonne pédagogie, celle qui voudra tirer profit de tout ce que peut offrir une situation sociale, se préoccupera donc d'abord de rechercher dans chaque époque, et dans le passé qu'elle résume, ce qu'ils peuvent lui fournir d'auxiliaires efficaces pour le développement de l'homme. Elle demandera la plus grande somme de vérité à la science que possède cette société; la plus grande somme de beauté à l'art, dont elle a du moins gardé les œuvres antérieures, à défaut du présent et dans l'attente de l'avenir ; la plus grande somme d'amour et de justice qu'elle ait recueillie dans les monuments de sa religion morale. Cette fortune de l'àme rassemblée avec discernement, elle la gérera au profit de ceux qu'elle Veut élever. Elle en fera l'aliment des cœurs et des intelligences qu'elle a pris à sa charge ; elle fera parvenir en eux ces agents de sa fertilité, comme le cultivateur fait arriver par des canaux convenablement disposés la fécondation sur les terrains où repose la semence. Si la distribution de la semence appartient à la destinée, la culture, pour une large part, reste à l'homme.
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Mais combien se mêlent d'éduquer qui^devraient aller s'asseoir au banc des écoliers! Combien parlent, enseignent, morigènent, et qui jamais ne surent écouter! Ecouter, c'est le grand secret : écouter la nature et chercher ses lois.
L'Allemagne tend vers une culture large , en rapport è la fois avec la nature humaine, qui renferme l'aptitude, et avec les puissances sociales, qui fournissent les moyens, toujours limités, de son perfectionnement. Elle tend, quoique souvent à travers les chimères, vers une éducation vraiment humaine, nationale et universelle en même temps, capable de répondre à ce qu'il y a de meilleur dans notre siècle, à ses conceptions de la vérité, de la beauté et de la justice ; vers une éducation qui, dans l'enfance, respecte l'enfant, et dans l'enfant cherche déjà l'homme et l'invite à se dégager. L'Allemagne a l'horreur du mécanisme dans l'éducation. Mais en le fuyant, elle se fait un rôle difficile entre tous. Sauver l'individu des étreintes de l'uniformité, .quelle tâche en notre temps où tout semble conspirer à noyer l'individu dans l'ensemble et à le faire passer sous des niveaux communs! Mais l'avenir est à ceux qui marchent dans le sens de la liberté.
ARTHUR SGHOPENHAUER