‹ De l'esprit français et de l'esprit allemandChapitre 4 sur 25 · HENRI PESTALCZZI — M. DE FELLENBERG · texte numérisé non relu

HENRI PESTALCZZI — M. DE FELLENBERG

L'homme fictif qu'il a imaginé, il s'agit de le réaliser. Il en résulte que le principe incontestable que d'abord il a posé, c'est-à-dire l'observation de la nature comme fondement d'une théorie de l'éducation, se trouve à son insu entaché d'une croyance préconçue opposée à ce principe même. Quand Rousseau s'approche de la nature morale de l'homme pour l'expérimenter dans l'enfant et la suivre en son développement normal jusqu'à l'âge de maturité, il regarde déjà à travers le système caché dans les plus intimes replis de sa pensée, et il se trouve le plus souvent n'observer que la propre image de ce système dans ce miroir de la nature où il nous engage à contempler avec lui la vérité. Entre cette nature et lui, il y a une hypothèse inconsciente qui opère comme un mirage sur son esprit et qui le trompe sans cesse.

C'est ainsi que je m'explique le mélange de profondes vérités et de profondes erreurs qu'il a semées pêle-mêle à chaque page de ses œuvres, et qui, à un plus haut degré que partout ailleurs, se retrouvent dans son traité de l'éducation, pour attirer et repousser tour à tour le lecteur qui les juge de sang-froid. Cependant, en dépit de tout ce qui s'y trouve de paradoxal et d'illusoire, YEmile^ presque à chaque ligne, nous excite fortement à penser. Il oblige, quoi qu'on en ait, à sortir de l'ornière ; il vous tire aveô force du sommeil de l'optimisme, comme ferait un tocsin d'alarme. Il faut écouter cette voix indignée pleine de chimères et d'éloquence. La nature qu'il invoque partout, Rousseau la trahit bien souvent ; mais que de fois aussi il déchire d'une main hardie les voiles dont l'ignorance et le temps l'ont revêtue, pour nous la montrer brillante, forte ei toujours jeune, sous les oripeaux dont nous croyons la parer, et qui nous font dire qu'elle est vieillie, alors que les vêtements seuls sont fripés dont

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nous l'avons enveloppée pour la masquer à nos propres yeux. VErnihy d'ailleurs, portait en lui son propre correctif : faisant appel à la nature seule, c'est la nature qu'il prenait pour juge au regard de ses adversaires. S'il fer^ malt la porte d'un côté, déclarant son système la vérité, il la rouvrait de l'autre en proclamant que cette vérité h'a pour caution que l'expérience, dont elle doit faire triompher les préceptes. En toutes ses erreurs, la théorie pé-*dagoglque de Rousseau se réfute d'elle-même avec le temps ; l'expérience a passé à son crible sévère les idées qu'elle renferme. Elle a condamné l'ensemble du système péremptoirement ; elle l'a approuvé dans sa base, et Ta développé en plusieurs de ses détails. C'était beaucoup alors d'invoquer l'homme et le respect qu'il commande à l'homme même. Rousseau le fit avec puissance ; dans toute l'Europe sa voix eut des échos. Elle en eut surtout en Allemagne. Toute la pédagogie allemande a subi prô^ fondement l'influence de VEtnile^ et s'est animée de soft esprit de révolte contre la routine des traditions scolas*tiques.

C'est par J.-Bernard Basedow (1) que cette impulsion s'est transmise à l'Allemagne. A considérer seulement les résultats immédiats dont Basedow a doté la pratique, on ne comprend pas les proportions que prit cette bruyante renommée. Génie de polémique et de propagande avant

(1) Né à Hambourg en 1723, mort en 1700.

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tout, le service incontestable que Basedow a rendu a été de stimuler de nouveau la discussion et de provoquée, de nouvelles expériences. Il a été ce que l'Angleterre appellerait un agitateur. Or, il est bon que par intervalle sur* gissent des hommes parées, de peur que l'esprit ne vienne à croupir dans les formules. Pour déterminer exactement la situation de sa doctrine au regard du passé, il faut la voir au point de rencontre entre les idées de Comenius et celles de Rousseau : ces deux courants, partis à un demisiècle d'intervalle, l'un de l'Allemagne réformée, l'autre de la France philosophique, viennent se joindre dans ce personnage quelque peu excentrique, dont Gœthe nous a laissé un portrait frappant dans ses mémoires.

C'est en Tannée 1774 que Basedow se rendit à Francfort et visita le jeune auteur de Werther ^ qui venait de recevoir également pour la première fois la visite de Lavater.

« Basedow arriva, écrit Gœthe, et s'empara de moi par un autre côté. Il était impossible de voir un plus grand contraste que celui entre Lavater et Basedow. Déjà l'aspect de Basedow indiquait ce contraste. Tandis que les traits de Lavater se livraient franchement à l'observateur, ceux de Basedow étaient contractés et comme tirés au dedans. L'œil de Lavater, limpide et pieux, rayonnait sous des sourcils très-larges ; celui de Basedow, enfoncé profondément sous le front, noir, pénétrant, étincelaitsous des sourcils hérissés. La voix violente, rude de Basedow, ses jugements précipités, un certain sourire ironique, un rapide changement de conversation, et tout ce qui pouvait encore le signaler, était l'opposé des qualités et de la manière d'être par lesquelles Lavater nous avait gâtés. Basedow était également très-recherché à Francfort, et l'on admirait ses grandes capacités intellec-

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tuelles; mais il n*étaitpas rhomme pour édifier les cœurs ni4)ourles diriger. Son unique préoccupation était de mieux cultiver ce vaste champ qu'il s'était désigné, afin que l'humanité pût s*y installer plus commodément dans Tavenir, et en plus grande conformité avec les prescriptions de la nature. Il courait droit à ce but. Je ne pouvais sympathiser avec ses plans, ni même parvenir à me rendre tout à fait intelligibles les projets dont il poursuivait l'exécution. Qu'il voulût rendre toute instruction vivante et conforme à la nature, il y avait là sans doute de quoi me plaire; que les langues anciennes dussent être pratiquées en tenant compte du présent, cela me semblait digne d'éloge, et je reconnaissais volontiers ce qu'il y avait dans ce dessein de favorable au développement de l'activité et d'une conception plus vivante du monde ; mais il me déplaisait de voir que les dessins de son Traité élémentaire (1) ne pouvaient que distraire encore plus de la nature que les objets eux-mêmes, en ce que, dans le monde réel, il n'y a de voisin que les choses dont le rapprochement est possible, et que par suite, malgré sa diversité et son apparente confusion, il conserve toujours, en toutes ses parties, quelque chose de réglé et de méthodique. Cette œuvre élémentaire disperse absolument la nature, car des choses qui ne se trouvent nullement concorder dans la représentation réelle de l'univers sont rassemblées ici à cause de la parenté des conceptions : d'où il suit aussi que l'ouvrage manque des qualités d'une méthode fondée sur la sensation, que nous sommes contraints de reconnaître dans les travaux semblables d'Amos Comenius. — Ce qu'il y avait néanmoins de bien plus curieux et de bien plus difficile à comprendre que sa doc- Ci) OEuvrc assez semblable h celle de Comenius.

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trine, c'était la manière d*être de Basedow. Le but de son voyage était de gagner les gens par sa personnalité à l'exécution de son entreprise philanthropique, et non pas seulement d'ouvrir les cœurs, comme on le pourrait croire, mais tout uniment les bourses. Il s'entendait à parler de son projet d'une façon grandiose et persuasive, et chacun lui concédait volontiers ce qu'il affirmait ; mais de la plus singulière façon il blessait le sentiment intime des gens desquels il sollicitait un appui; il les offensait même sans nécessité, en ce qu'il ne pouvait contenir ses opinions et ses saillies touchant les objets de la religion. En ceci également, Basedow apparaissait comme l'opposé de Lavater. Alors que celui-ci admettait la Bible textuellement et dans tout son contenu, même mot pour mot et comme applicable au présent, celui-là éprouvait l'envie la plus irrésistible d'innover en tout et de transformer les dogmes de la foi en même temps que les pratiques extérieures de l'Eglise. Il se déclarait avec dureté, devant chacun, l'ennemi le plus acharné de la Trinité, et ne pouvait cesser d'argumenter contre ce mystère, généralement convenu.

« ... Je m'emparais des armes du paradoxe, je dépassais ses opinions , et j'osais combattre ses témérités par des témérités plus grandes encore. Cela communiquait à mon esprit de nouvelles impulsions, et comme Basedow était beaucoup plus riche en lectures et connaissait bien mieux que moi l'escrime de la controverse, je me voyais obligé à de plus grands efforts à mesure que nous arrivions ' à traiter des points importants.

«... Quelle différence quand je songeais à la douceur qui émanait de Lavater I Propre comme il l'était, tout ce qui l'entourait tendait à se conformer à sa personne. On devenait virginal auprès de lui , pour ne pas le choquer par quelque propos désagréable. Basedow, en revanche,

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beaucoup trop confiné en lui-même, ne pouvait être attentif à ces choses extérieures. Déjà son habitude de fumer sans discontinuer un tabac détestable importunait au suprême degré, et cela d'autant plus, qu'après avoir achevé sa pipe il battait aussitôt le briquet pour allumer un affreux morceau d'amadou, malproprement préparé, prompt à s'enflammer, d'une odeur affreuse, et qui, dès les premiers coups de briquet, empestait l'air d'une façon insupportable. J'appelais celte préparation une puanteur à la Basedow, et je prétendais qu'elle fût introduite sous ce titre dans l'histoire naturelle, ce qui le faisait beaucoup rire et l'excitait à m'exposer bien en détail cette préparation répugnante, tandis qu'il jouissait avec un ironique plaisir de mon aversion ; car c'était là une des particularités les mieux enracinées de cet homme si excellemment doué, qu'il aimait à plaisanter et à taquiner les gens les plus innocents. Il ne pouvait voir personne se reposer : par une saillie mordante, et d'une voix rogue, il vous excitait au réveil, vous embarrassait par une soudaine interrogation, et riait amèrement lorsqu'il avait atteint son but; mais il se déclarait volontiers satisfait lorsque, venant promptement à la réplique, on lui rendait en échange quelque parole bien décochée. — Je passais toujours une partie de la nuit avec Basedow ; il ne se mettait jamais au lit et dictait sans interruption. Parfois il se jetait sur sa couche et sommeillait, tandis que son secrétaire, la plume à la main, restait assis tout tranquillement, prêt à écrire sitôt que son maître, à demi éveillé, donnait de nouveau libre cours à ses pensées. Tout cela avait lieu dans une chambre hermétiquement fermée, remplie de tabac et du parfum de l'amadou. Chaque fois que je manquais une danse (Gœthe s'était rendu aux bains d'Ems avec Lavaler et le pédagogue ), je grimpais en toute hâte

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chez Basedow, qui se montrait immédiatement disposé à causer et à discuter sur n'importe quel problème, et lorsque, après quelque temps, je courais de nouveau à la danse, je n'avais pas fermé la porte derrière moi que déjà il reprenait en dictant le fil de sa dissertation, aussi tranquillement que si rien ne l'avait interrompu. »

Après lecture de cette page, on a vu Bernard Basedow; on a entendu, on a fréquenté ce fils étrange de la Germanie. Il y a quelque peu de Diderot dans ce personnage pétulant , mais c'est un Diderot qui a passé le Rhin pour s'envelopper d'un double nuage de tabac et de métaphysique. Le tabac était des plus médiocres, à ce qu'il paraît; la philosophie valait mieux sans doute, bien qu'elle ne fût pas en tout point de première qualité. — Néanmoins, on ne peut refuser la verve et la puissance à cette pensée, des intentions excellentes à cette volonté infatigable et fervente. Des rayons de lumière percent à travers les brumes de cet esprit tumultueux. Cet liomme, ainsi a bâti » , avait consigné sa théorie dans un Traité ili^ mentaire^ ou Recueil méthodique des connaissances nécessaires à Vinstruction de la- jeunesse (4 volumes, Dessau, 1774). Mais il n'avait garde de s'en tenir à des écrits : il voulait agir; la pratique était le but ardemment poursuivi de cette organisation si peu faite pour la pratique. Le réformateur entendait prouver au monde entier, par l'épreuve du fait, la valeur intrinsèque et l'efficacité du système. Il avait voyagé pour sa doctrine comme d'autres pour leur marchandise. 11 s'était institué à la fois pontife et missionnaire de la nouvelle Église pédagogique, et chargé de se répandre lui-même. Le voyage qu'il fit à travers l'Allemagne, et qui l'avait conduit à Francfort auprès de Gœthe, ne fut pas sans résultat. En dépit de son peu de goût pour le mystère de la Trinité, Basedow

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parvint à ouvrir bien des bourses , et même il sut gagner à sa cause le prince d*Anhalt-Dessau. Avec ce concours , il fonda dans la ville de Dessau l'établissement devenu célèbre en Allemagne sous le nom de Philantkropin. Le Philanthropin, c'est la théorie vivante et fonctionnante. Si nous consultons Basedow, l'institution de Dessau est la souveraine merveille, Torgane rénovateur du globe ; et si l'univers veut souscrire , l'univers est sauve. Basedow convie donc l'Occident et l'Orient à le seconder dans son œuvre et à lui envoyer des élèves. Il s'empare à cet effet du porte-voix de la publicité et se fait à lui-même des réclames enthousiastes avec la meilleure foi du monde.

Voici un spécimen tiré d'une feuille périodique publiée par l'illustre maître, sous le titre : Archives philanthropiques, adressées par de fraternels amis de la jeunesse aux tuteurs de V humanité,,,^ égaleifnent aux pères et aux mères qui ont l'intention d'envoyer des enfants au Philanthropin de Dessau. — Dessau, 1776. — La préface du !•' février 1776 porte en tête : «Tuteurs, Avocats, Bienfaiteurs de l'humanité. Cosmopolites intelligents! » Dans la seconde partie, le ton s'est élevé au suprême diapason du dithyrambe. Il dédie ses Archives, au nom du Philanthropin, à quatre souverains. Premièrement à Joseph II, «père de la Germanie. » «Je l'adore, est-il écrit, comme le plus distingué des citoyens de l'univers , et comme l'un des meilleurs , comme mon souverain et protecteur immédiat , comme la raison de mon espoir en des temps meilleurs pour l'Allemagne, etc.» Dans la dédicace au roi de Danemark, Basedow s'appelle luimême un Cimbre ; à l'impératrice Catherine, il promet de fonder un « Catharineum pour des citoyennes de l'univers. »

Le Philanthropin avait dix-sept mois d'existence lorsque

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