‹ De l'esprit français et de l'esprit allemandChapitre 5 sur 25 · HENRI PESTALOZZI — M. DE FELLENBERQ · texte numérisé non relu

HENRI PESTALOZZI — M. DE FELLENBERQ

parut la première livraison des « Archives, » Basedow invita, pour les 13, 14 et 15 mai de cette année 1776, professeurs , familles, enfants et souverains , à assister à un grand examen destiné à foudroyer Tincrédulité par l'évidence suprême des résultats obtenus. « Envoyez des enfants, s*écriait-il , pour une heureuse vie d*enfance au milieu d'études dont le succès est infaillible. Cette entreprise n*est pas catholique, luthérienne ou réformée, mais chrétienne... Nous sommes philanthropes ou cosmopolites. Dans notre enseignement et notre jugement, la souveraineté de la Russie ou du Danemark n'est pas placée après la liberté helvétique. » C'était assurément le meilleur moyen d'allécher les quatre parties du monde à ce ragoût cosmopolite (1).

« Le but de l'éducation doit être de former un Européen (2), dont la vie puisse être aussi inoffensive , aussi utile et aussi heureuse qu'il est possible de l'espérer avec le secours de l'éducation... »

« Le soin d'élever chaque élève dans la religion paternelle est abandonné au clergé de cette ville ; mais nous nous chargeons nous-mêmes de la religion naturelle et de la morale, partie essentielle de la philosophie... d

En d'autres termes, le Philanthropin repose , quant à la religion, sur le déisme du Vicaire savoyard dont Rousseau traça pour son élève la profession de foi ; quant à la morale, sur la philanthropie ; quant à la politique, sur le cosmopolitisme des nations civilisées. 11 y aurait certainement beaucoup d'objections à élever contre un pareil programme de culture morale appliquée à l'enfance. Mais

(1) Les pensionnaires payaient 250 Ihalers. — Archives, p. 38.

(2) « Par Européen, dit-il, nous entendons un homme vivant au milieu des nations civilisées douées de mœurs et d'institutions pareilles ïi celles qui se trouvent être presque générales en Europe. »

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le but est ici moins de juger les idées que de les exposer dans leur ordre historique et leur enchaînement rationnel. Une pareille exposition, d'ailleurs, ne renferme-t-elle pas déjà un jugement ! a L'histoire universelle, a dit Schiller, est le tribunal universel. » Cette grande vérité reste applicable partout, et il n'est point de domaine qu'elle n'embrasse dans vie de l'esprit humain. Ce qui juge souverainement le fait antérieur, c'est le fait postérieur ; l'avenir, avec une équité infaillible, absout ou condamne le passé , en formant de chacun de ses jugements un nouvel échelon pour le progrès.

La pédagogie allemande a proclamé, par la voix de tous ses représentants, l'union nécessaire de l'éducation et de l'enseignement. Fille de la philosophie, elle a compris que scinder la nature humaine en parquant l'intelligence d'un côté, le sentiment et la volonjé de l'autre, c'était faire œuvre barbare , impie et funeste. Le vrai développement est l'équilibre dans le progrès ; il ne sépare point les facultés, bien qu'il les distingue et les dirige chacune selon son aptitude spéciale, les appelant à concourir, comme la nature l'a fait, à un résultat commun. Si l'éducation proprement dite est faite pour former avant tout le caractère par la culture de la conscience et de la volonté, on ne peut oublier qu'il n'y a point de conscience humaine et point de volonté morale sans intelligence. Le développement de l'intelligence, objet plus spécial de l'instruction, s'offre donc en complément à l'éducation.

Le Philanthropin ne pouvait mentir à l'axiome fondamental de toute pédagogie rationnelle. Nous venons de voir comment il comprenait l'éducation moderne, et les moyens qu'il jugeait les plus propres à développer l'homme dans l'enfant. C'est surtout la doctrine de Rousseau que nous avons reconnue de ce côté. Toute la pensée de Base-

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dow en est imprégnée. Du côté de l'enseignement, c'est surtout la théorie de Comenius que Ton retrouve, bien qu'en plusieurs parties encore certains préceptes de Y Emile reparaissent sous des formes mieux adaptées aux besoins de la pratique et d*un enseignement en commun. Nous emprunterons à Charles de Raumer (1) l'exposé succinct du programme d'études suivi dans l'établissement de Dessau. Un système d'études n'étant au fond qu une méthode appliquée, c'est la méthode de Basedow qui ressortira de là.

« Dans l'enseignement des langues, dit M. Raumer, on se rattachait à Comenius, en ce que l'on joignait autant que possible à l'enseignement des mots employés dans les langues étrangères la vue des choses mêmes désignées par ces mots. Le mot devait s'imprimer dans la mémoire par la contemplation, celle-ci se fixer par le mot, Comme antérieurement l'Or ftis |)îc^tts, le Traité ilémeniaire visait à un enseignement parallèle des choses et de leurs désignations dans les différentes langues.

« Un second point sur lequel l'enseignement des langues différait, dans le Philanthropin, de celui qu'on pratiquait ailleurs, c'était que l'on enseignait d'abord la langue étrangère verbalement, ensuite par la lecture des auteurs, faisant intervenir assez tard la grammaire, par laquelle on commençait invariablement dans les autres écoles. Gela aussi n'est pas absolument nouveau. C'est ainsi que Montaigne apprit le latin ; Ratichius faisait précéder la grammaire de la lecture de Térence ; Locke désirait quelque chose de semblable (1) ; mais Basedow et Wolke (professeurs au Philanthropin ) invoquaient surtout plusieurs

(1) Hiitotre de la pédagogie*

(2) On connaît les méthodes plus récentes de l'Anglais namilton et de Jacottot, basées sur des principes semblables.

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passage de Ylsagoge de Gessner, où celui-ci soutenait qu'il était cent fois plus aisé d'apprendre une langue sans grammaire, par Tusage et par Texercice, que par la grammaire seulement.

« L'enseignement de l'arithmétique devait être fort bon ; du moins les traités de Busse, professeur de mathématiques au Philanthropin, ont su mériter une grande estime. Pour la géométrie, on semble avoir suivi les vues de Rousseau, qui insistait sur un dessin correct et aussi exact que possible des figures géométriques, et cela à bon droit. Nulle part, à coup sûr, le spiritualisme si infatué de lui-même, ne convient moins que dans l'enseignement de la jeunesse. Ce spiritualisme dédaigne la représentation matérielle et exige immédiatement la notion ; mais la jeunesse a besoin de l'image la plus belle et la plus fidèle comme symbole de la notion la plus claire et la plus vraie.

« Je possède une collection de figures géométriques sur carton, dont on se servait pour l'enseignement dans le Philanthropin. Rien n'y est négligé de ce qui peut rendre la représentation plus facile à saisir et la démonstration plus palpable. Même les enluminures des portions correspondantes de la figure ne sont pas dédaignées ; des triangles isolés, en carton, peuvent être détachés, afin de montrer comment ils se superposent sur d'autres triangles de la figure, etc.

« Touchant l'enseignement de la géographie, de l'histoire naturelle et de la physique, on peut extraire quelques notions du « Traité iliinentaire » de Basedow. L'enseignement géographique y est partagé en deux classes ; il n'offre rien de particulier. — Quant à la méthode, il y est dit : « C'est chose essentielle de passer du tracé d'une « chambre, d'une demeure, d'une ville et d'une contrée

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« connue, aux divisions principales du globe. » Ceci à la manière de Gomenius et de Rousseau. Je n'ai pu voir, dit Irf. Raumer, si réellement Ton suivait cette méthode.

« Le Traité élémentaire nous offre quelques notions disséminées sur les trois règnes , plus encore sur la physique et l'astronomie. On y prend en considération aussi la structure du corps humain. Beaucoup de parties faibles sont à imputer à la situation où les sciences naturelles se . trouvaient alors. — Une Technologie , ou descriptioîi des arts et métiers les plus ordinaires^ y trouve également sa place, d

Si l'on ajoute les exercices gymnastiques, auxquels on accordait une grande importance, et qui sont restés en honneur dans les établissements de l'Allemagne et de la Suisse, on aura devant les yeux une esquisse générale du Philanthropin, et par suite du système qu'il avait mission de réaliser. Cet établissement se soutint durant une période de dix années (1774-1785). Ce seul fait devrait le préserver d'une condamnation radicale. Mais un fait plus significatif encore, selon nous, parlerait en faveur d'un examen attentif de ses doctrines : c'est le concours que Basedow trouva dans des hommes fort éminents, tels que Wolke, Trapp et Salzmann. Ce dernier, d'abord pasteur à Erfurt, obtint dès 1784 l'appui du duc de Gotha, et quitta le Philanlhropin pour fonder l'établissement de Schnepfenthal, encore prospère aujourd'hui. Olivier de Lausanne, pédagogue fort estimé, professa également au Philanthropin depuis 1781, ainsi que le poète Matthison. Henri Campe, l'auteur du Robinson Crusoé des enfants, surnommé le Berquin de l'Allemagne, homme lucide, d'un sens droit et pratique, contribua beaucoup à dégager de leurs excentricités les idées basedowiennes. Ses œuvres pédagogiques se sont inspirées du même esprit, avec plus de

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mesure et de sagesse. Lui-même, après avoir professé quelque temps au Philanthropin, fonda un établissement du même genre à Hambourg, qu'il abandonna plus tard à la direction de Trapp, son ancien collègue à Dessau.

En 1782 , le Philanthropin possédait cinquante-trois pensionnaires. On en envoyait depuis Riga et Lisbonne. L'individualité bizarre de son fondateur contribua sans doute plus que le système lui--même à sa ruine. Des excès de boisson, un procès avec Wolke, son émule dans renseignement de l'institution, contribuèrent à discréditer Basedow et assombrirent les dernières années de sa vie. Mais son activité fiévreuse le suivit jusqu'au bout. En 1785, il rééditait encore son Traité élémentaire et écrivait l'ouvrage : De la méthode d'enseignement du latin par la connaissance des choses^ plus un opuàcule sur l'enseignement de la lecture. En 1786 parut son der^ nier ouvrage sous le titre : Nouvelle méthode pour ap* prendre à lire, pour connaître Dieu et enseigner les lan-^ gués avec la plus grande exactitude. Basedow ne se démentait pas, il resta jusqu'au bout « tel qu'on l'a vu d'abord».

Au mois de juillet 1790, une hémorrhagie surprit l'infatigable pionnier à Magdebourg , où depuis 1785 il s'en allait enseigner chaque année, durant quelques mois, dans une école de filles. (( Il sentit venir sa fin, nous apprend M. de Raumer, dicta encore quelques suppléments à son testament, prit tendrement congé de son plus jeune fils, et mourut en pleine connaissance le 25 juillet, à l'âge de près de soixante-sept ans. » Il ne laissait d'autre héritage que son corps, dont il disposa au moment de mourir : « Je veux, dit-il, qu'on me dissèque pour le bien de mes semblables. »

A l'égal de Fichte, qui plus tard s'enthousiasmait à

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propos de Finstitut fondé par Pestalozzi à Yverdun, Kant avait cru voir dans le Philanthropin de Dessau un établissement modèle, destiné à couvrir l'Europe de ses rejetons et à transformer le monde par Téducation des générations à venir. Plein de ce noble et chimérique espoir, il écrivait en 1771, dans la Gazette de Kcmigeberg :

« Une pareille école n'est pas' seulement faite pour ceux qu*elle élève, mais ce qui est infiniment plus important» pour ceux également auxquels elle fournit l'occasion de se former peu à peu et en grand nombre dans son sein comme professeurs, selon les indications de la vraie méthode d'éducation ; c'est une semence qui, soigneusement cultivée, peut produire en peu de temps une foule de professeurs entendus, qui bientôt couvriront le pays de bonnes écoles. Les efforts de tous les peuples pour le bien général devraient se proposer pour but, avant tout, d'appuyer une pareille école modèle, afin de lui permettre d'arriver rapidement à la perfection dont elle renferme les principes.»

Kant s'était hâté. Il écrivit plus tard dans sa Dissertaiion sur la pédagogie : « On s'imagine, il est vrai, que des expériences ne sont pas nécessaires en matière d'éducation, et qu'il est possible de juger par la seule raison de ce qui sera bon ou ne le sera pas. Mais l'on se trompe beaucoup en ceci, et l'expérience nous apprend que souvent, à l'épreuve, s'offrent des résultats tout opposés à ceux que nous attendions. On voit par conséquent que, la chose reposant sur l'expérience, aucune génération n'est capable de présenter un système complet d'éducation. La seule école d'expérimentation qui commença, en quelque sorte, à ouvrir la voie, fut l'institut de Dessau. Il faut lui laisser cet honneur, en dépit des nombreuses fautes qu'on pourrait lui reprocher ; fautes qui d'ailleurs se retrouvent en

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