HENRI PESTALOZZI — M. DE FELLENBERG
méthode à travers toutes les vicissitudes de sa destinée. L'a-t-il trouvée? on pourra en juger par l'exposition de sa doctrine. Mais il est certain que nul n'a cherché avec plus d'héroïsme. On- ne saurait passer à côté de tant de cœur et de tant d'infortune sans leur payer le tribut qui leur est dû. Ce qui a manqué à cet homme remarquable, ce n'est pas la hardiesse féconde des conceptions, c'est la faculté de les appliquer. Il n'a pas su combler la distance, impossible à supprimer, qui sépare en toutes choses rtdée vierge du fait où elle doit se réaliser. Toute idée est obligée de transiger avec le milieu de son application. La pratique est un compromis incessant entre l'idée et le fait. Enfermé dans le cercle intérieur de la méditation, Pestalozzi connaissait mal et tendait à négliger toutes les diverses résistances qu'une situation établie oppose au novateur, et avec lesquelles il lui faut nécessairement transiger, s'il ne veut pas qu'elles lui infligent de cruels mécomptes. Dans ses Mémoires, Pestalozzi a fait lui-même, avec une franchise touchante, l'aveu réitéré de son incapacité pratique. S*il se fût borné à répandre des notions fécondes et capables d'être accommodées progressivement aux exigences de l'application entre des mains plus habiles à manier la réalité, ce philosophe homme de cœur eût moins compromis son autorité aux yeux des gens qui inclinent trop volontiers à juger sans appel une doctrine sur des expériences prématurées ou trop souvent insuffisantes. Mais Pestalozzi avait la fièvre de l'application. L'amour tend toujours à se convertir en activité directe. Pestalozzi voyait le mal, il voulait le guérir. Ce fait attristant qui s'obstinait à rester devant ses yeux, l'asservissement de l'enfance pauvre à la misère intellectuelle et morale, le remplissait de douleur : pour le saisir et lutter avec lui, ,il fallait descendre dans les régions mêmes où il se pro-
tda i.-beHnabd bassdoW
duisait. La découverte intellectuelle peut suffire à l'esprit. Le cœur pousse à vouloir, et la volonté porte à agir. Alors que la nature de Pestalozzi eût dû le maintenir dans les régions de Tinvestigalion théorique, son inspiration le portait sans relâche vers renseignement personne), immédiat, enthousiaste. 11 courait à l'expérience, et presque toujours pour rencontrer la déception. Rien cependant ne put abattre cette généreuse énergie. Du sein des mécom^et, l'espoir reverdissait dans le cœur de cet homme de bien ; et jusqu'au dernier soupir, la cause sainte qu'il avait poursuivie embrasa sa pensée et le jeta en de nouvelles épreuves.
Pestalozzi est né à Zurich en 1745. Il n'avait que six ans lorsque son père^ qui était médecin, mourut et l'abandonna aux soins de sa mère et d'une servante dévouée* « Je grandis, dit-il, sous l'égide de la meilleure des mères, enfant de femme et de mère, autant qu'il est possible de l'être. De toute Tannée, je ne sortais guère de derrière le poêle ; tous les moyens enfin et tous les stimulants capables de développer la force virile, la pensée et l'expérience, me firent d'autant plus défaut qu'ils m'eussent été particulièrement nécessaires, vu les particularités et les faiblesses de mon organisation. » — « Je vis le monde, dans les limites de la maison paternelle et dans celles tout aussi étroites de l'école; la vie réelle m'était presque aussi étrangère que si je n'avais pas vécu dans ce monda où J'existais. »
Mourant, un des amis de Pestalozzi l'atait appelé à son chevet: «Je meiBPS, lui dit-il, tu vas être abandonné h toimême; ne te jette en aucune carrière qui pourrait devenir funeste à une nature bonne et confiante comme la tienne. Cherche quelque voie tranquille, et n'entreprends jamais rien d'important sans avoir auprès de toi un homme .
HÉNÉI PfîStAliOZZI — M. Dfî FBLLENÔERG ié'i
calme, de sang-froid, connaissant les choses, et sur lequel tu puisses t'appuyer en toute sûreté. Sans ce concours* une entreprise importante te deviendrait dangereuse d'une manière ou de Tautfe. »
Cette prédiction, toute la vie de Pestalozzi en est la douloureuse réalisation.
Voué d'abord à Tétude de la théologie, puis h celle du droit, Pestalozzi se décida, après une grave maladie, à brûler tous ses livres et à aller vivre loin des villes pour y étudier l'agriculture et les moyens d'améliorer la condition du peuple des campagnes. Il passa quelque temps dans le canton de Berne, auprès d'un agronome de renom : c'est là que germa son premier projet, exécuté presque aussitôt. Ayant appris qu'il y avait à vendre, près du village de Birr, dans le canton d'Argovie, un vaste terrain que son aridité avait empêché d'utiliser jusqu'alors autrement que pour le pâturage, il l'acheta à vil prix et y installa une habitation. Il se proposait de cultiver la garance sur les terres qu'il venait d'acquérir. L'établissement prît le nom de Neuhof. C'est à cette époque que Pestalozzi épousa la sœur d'un de ses camarades d'enfance, Anna Schulthess, fille d'un riche négociant de Zurich.
« Ma chère Schulthess, lui écrivait-il quelque temps avant les fiançailles, ceux de mes défauts qui, au point de vue de mon existence à venir, me paraissent être des plus importants, sont l'imprévoyance, l'imprudence et le manque de présence d*esprit dans le cas de changements imprévus qui peuvent survenir. J'ignore combien, par les efforts que je fais pour les combattre, par le jugement calme et l'expérience, je parviendrai à les amoindrir. Ils existent à présent encore en une telle mesure, que je ne ^oispasles laisser ignorer àla jeune fille quej'aime; cesont des défauts, chère amie, qui veulent être pesés par vous
.68 J.-BEBNABD BASEDOW
avec la plus sérieuse attention. J'en ai d'autres encore, qui résultent de cette impressionnabilité et de cette sensibilité qui refusent souvent de céder devant le jugement de la raison; je vais très-souvent à- l'extrême dans la louange et dans le blâme, dans la sympathie et dans la répugnance. Portez toute votre attention sur ces faiblesses; il y aura des jours où la sérénité et le calme de mon âme souffriront sous leur influence. Je ne vous parlerai pas de ce que l'on remarque en moi dès le premier coup d'œil : ma grande négligence, vraiment déplorable en tout ce qui concerne l'étiquette, et en général en toutes les choses qui par elles-mêmes n'ont aucune importance. Je dois encore vous faire l'aveu, chère amie, que je regarderai toujours les devoirs envers ma femme bien-aimée comme subordonnés à ceux envers ma patrie, et que, époux le plus tendre, je serai insensible aux larmes de ma compagne, si jamais elle veut m'empêcher par elles d'accomplir, quoi qu'il en doive résulter, mon devoir de citoyen... Ma femme sera la.confidente de mon cœur, et entrera en partage de mes dessins les plus secrets. Une grande, une loyale simplicité régnera dans ma maison... Mon cœur tout entier appartient à ma patrie, j'oserai tout pour diminuer la souffrance et la misère du peuple auquel j'appartiens. Je ne me dissimule pas les suites que pourront avoir les entreprises qui me sollicitent, combien peu je suis à leur hauteur et combien est grand mon devoir de vous signaler les périls qui peuvent en résulter pour moi !
« Ma chère, ma précieuse amie, je vous ai parlé à cœur ouvert de mon caractère et de mes désirs. Réfléchissez à tout cela. Si les traits que mon devoir était de vous faire connaître devaient diminuer votre considération pour moi, vous estimerez du moins ma franchise, et ne trouverez pas sans noblesse que je n'aie pas abusé de votre igno-