CHAPITRÉ XVII
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DU DESIR QUE TOUS LES HOMMES ONT D ETRE DESPOTES, DES MOYENS QU'iLS EMPLOIENT POUR Y PARVENIR, ET DU DAN*GER AUQUEL LE DESPOTISME EXPOSE LES ROIS.
Vjb désir prend sa source dans l'amour du plaisir , et par conséquent dans la nature même de l'homme. Chacun veut être le plus heureux qu'il est possible ; chacun veut être revêtu d'une puissance qui force les hommes à contribuer de tout leur pouvoir à son bonheur : c'est pour cet. effet qu'on veut leur commander.
Or l'on régit les peuples , ou selon des lois et des conventions établies , ou par une volonté arbitraire. Dans le premier cas , notre puissance sur eux est moins absolue ; ils sont moins nécessités à nous plaire ; d'ailleurs, pour gouverner un peuple selon ses lois , il faut les connaître , les méditer , supporter des études pénibles aux-
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quelles la paresse veut toujours se soustraire. Pour satisfaire cette paresse , chacun aspire donc au pouToir absolu qui , le dispensant de tout soin , de toute étude et de toute fatigue d'attention , soumet serrilement leS hommes à ses volontés.
Selon Aristote le gouTemement despotique est celui où tout est esclave, où Ton ne trouve qu'an homme de libre. '
Voilà par quel motif chacun veut être despote. Pour l'être , il faut cdtaisser la puissance <les grands et du peuple, et diviser par consé- ^entles intérêts des citoyens. Dans une longue suite de siècles , le temps en fournit toujours l'occasion aux souverains , qui , presque tous auimësd'un intérêt plus actif que bien entendu,
la saisissent avec avidité.
C'est sur cette anarchie des intérêts que s'est établi le despotisme oriental , assez semblable à U peinture que Mil ton fait de l'empire du chaos, qui , dit-il , étend soni pavillon royal sur un gouffre aride et désolé , où la confusion entrelacée dans elle-même entretient l'anarchie et la 'liscorde desélémens , et gouverne chaque atome 4vec un sceptre de fer.
La dWîsion une fois semée entre les citoyens, îl faut, pour avilir et àégmder les âmes, faire sans cesse étinceler au5c yenx des peuples le glaive de la tyrannie , mettre la vertu au rang des crimes , et les punir comme tels. A qnelles cruautés ne s*est point , en ce genre , porté le despotisme , non - seulement en Orient , mais même sous les empereurs romains ? Sous le règne de Domitien , dit Tacite , les vertus étaient des arrêts de mort. Rome n'était remplie que de délateurs ; l'esclave était l'espion de son maître, l'affranchi de son patron , l'ami de son ami. Dans ces siècles de calamité , l'homme vertueux ne conseillait pas le crime , mais il était forcé de s'y prêter. Plus de coura^ eût été mis au rang des forfaits. Chez les Romains avilis , la faiblesse était un héroïsme. On vit , sous ce rè' gne , punir , dans Sénécion et Rusticus , les panégyristes des vertus de Thraséa et d'Helvidîus , ces illustres orateurs traités de crimineb d'état, et leur< ouvrages brûlés par l'autorité publique. On vit des .écrivains célèbres , tels' que Plînt . réduits à composer des ouvrages de grammaire . parce que tout genre d'ouvrage plus élevé étaiv su^ect à h tyrannie et dangereux pour son au-
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leur. Les sayans attirés à Rome parles Auguste, lesyespasien,lesAntoxiînetlesTrajan, en étaient bannis par les Néron , les Caligula , les Domitien et les Garacalla. On chassa les philosophes, on proscrivit les sciences. Ces tyrans voulaient anéantir , dit Tacite , tout ce gui portait Tempreinte de l'esprit et de la vertu.
CesC en tenant ainsi les âmes dans les angoisses perpétuelles de la crainte, que la tyrannie sait les avilir : c'est elle gui , dans TOrient, intente ces tortures, ces supplices (i) si cruels, supplices quelquefois nécesaires dans ces pays alwminahles, parce que les peuples y sont excités àDxforfaits , non-seulement par leur misère, mais encore par le sultan, qui leur donne l'exemple du crime, et leur apprend à mépriser la justice.
Voilà , et les motifs sur lesquels est fondé l'amour da despotisme , et les moyens qu'on
(i) Si les sugpUces en usage dans presque tom l'Orient font horreur à l'humanité , c'est «pie le despote qui les ordonne se sent au-dessus des lois. Ù n*en est pas ainsi dans les républiques ; les lois y sont toujours douces , parce Itte celui qui les établit s'y soumet.
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emploie pour y parvenir. C'est ainsi que follement amoureux du pouvoir arbitraire , les rois se jettent inconsidérément dans une route coupée par eux de mille précipices , et dans laquelle mille d'entre eux ont péri. Osons , pour le bonheur de l'humanité et celui des souverains , les éclairer sur ce point, leur montrer le danger auquel sous un pareil gouvernement , eux et leurs peuples sont exposés. Qu'ils écartent désormais loin d'eux tout conseiller perfide qui leur inspirerait le désir du pouvoir arbî» traire ; qu'ils sachent enfin que le traité le plus fort contre le despotisme serait le traité du bonheur et de la conservation des rois.
Mais , dira-t-on , qui peut leur cacher cette vérité? Que ne comparent-ils le petit nombre de princes bannis d'Angleterre au nombre prodigieux, d'empereurs grecs ou turcs égorgés sur le trône de Constantinople ? Si les sultans, répondrai-je , ne sont point retenus par ces exemples effrayans , c'est qu'ils n'ont pas ce tableau habituellement présent à la mémoire ; c'est qu'ils sont continuellement poussés au despotisme par ceux qui veulent partager avec euxle pouvoir arbitraire; c'est que la plupart des princéa d'Ori^it^
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iiutrumens des yolontés d'un yisîr , cèdent par faiblesse à ses désirs, et ne sont pas assez avertis de leur injustice par la noble résistance de leurs sujets.
L'entrée au despotisme est facile. Le peuple prévoit rarement les maux que lui prépare une Urannie âiîermie. S'il l'aperçoit enfin, c'est aa moment qa*accah\é sous, le joug , enchaîné de toutes parts , et dans l'impuissance de se défendre , il n'attend plus qu'en tremblant le supplice auquel on veut le condamner.
Enhardi par la faiblesse des peuples y les princes se font despotes. Us ne savent pas qu'ils suspendent eux-mêmes sur leurs têtes le glaive qui doit les frapper ; que pour abroger toute loi et réduire tout au pouvoir arbitraire , il faut perpétuellement avoir recours à la force et souvent employer le glaive du soldat. Or , l'usage habituel de pareils moyens , ou révolte les cito}'en$ et les excite à la vengeance , ou les accoutume insensiblement à ne reconnailre d'autre justice que la force.
Cette idée est long-temps à se répandre dans « peuple; mais elle y perce, et parvient jusqu'au soldat. Le soldat aperçoit enfin qu'il n'est dans
ia6 U£ i^'espait.
^'état aucuncorpsquipuis^lui résister; qu'odieax à ses sujets ^ le prince loi doit toute sa puissance ; son âme s'ouvre à son insu à des projets andacieux; il désire d'améliorer sa condition. Qu'alors un homme hardi et courageux le flatte de cet espoir et lui promette le pillage de quelques gravides yiUes , un tel homme y comme le prouve toute l'histoire , suffit pour faire une révolution, révolution toujours rapidement suivie d'une seconde, puisque dans 'les états* despotiques, comme le remarque l'illustre président de Montesquieu , sans détruire la tyrannie, on massacre souvent les tyrans. Lorsque une fols le soldai a connu *sa force, il n'est plus possible de le contenir. Je puis citer , à ce sujet , tous Ie& em* pereurs romains proscrits par les prétoriens, pour avoir voulu affranchir la patrie 'de la tyrannie des soldats , et rétablir l'ancienne discipline dans les armées.
Pour commander à des esclaves, le despote est donc forcé d'obéir à des milices toojour? inquiètes et impérieuses. IL n'en est pas ainsi lorsque le prince a créé dans l'état un corp puissant de magistrats. Jugé par ce» magistrat < le peuple a des idées du juste et de l'injuste; 1<
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soldat» toujours tiré du corps des citoyens, conssrye dans son nouvel état quelque idée de la justice : d'ailleurs ^ il sent qu'ameuté par le prince et par les magistrats , le corps enfier des citoyens » sous Tétendard des lois , s'opposerait aox entreprises hardies qu'il pourrait tenter , et cpe , quelle qut fut sa valeur , il succomberait eafin sous le nombre : il est donc à la fois reteoa dans son devoir , et par l'idée de la justice, et par la crainte.
Ce corps puissant de magistrats est donc nécessaire à la sûreté des rois : c'est un bouclier sous lequel le peuple îet le prince sont à l'aigri , i'iui des cruautés de la tyrannie , fautre des futurs de la sédition.
Cétait à ce sujet et pour se soustraire au àsmger tfai de toutes parts environne les despotes , que le calife Aaron Al-Raschid demandait im jour au célèbre Beloulh , son frère , quelques conseils sur la manière de bien régner : ' Faites ,lni dii-il , que vos volontés soient con-
• formes aux lois^ et non les lois à vos volontés. ■ Songez que les hommes sans mérite demandent
• beaucoup, et les grands hommes rarement; ré-
• sistez donc aux demandes des uns , et pré-
ia8 ' DE l'esprit.
« Tenez celles des autres. Ne chargez point yos « peuples d'impôts trop onéreux ; rappelez-vous « à cet égard les avis du roi Nouchirvon-le- « Juste à son fils Ormous : Mon fils lai disait-il, « personne ne sera heureux dans ton empire, si « tu ne songes qu'à tes aises. Lorsque étendu sur « des coussins tu seras prêt à t* endormir^ souviens' « toi de ceux que l'oppression tient éveillés ; lors- « qu'on servira devant toi un repas splendcde, « songe à ceux qui languissent dans la misère; « lorsque tu parcourras les bosquets délicieux de « ton Iiarem , souviens - toi qu'il est des infortunés c que la tyrannie retient dans ^es fers. Je n'ajoute terai , dit Beloulh , qu'un mot à ce c[ue je « viens de dire ; Mettez en votre faveur les gens « éminens dans les sciences ; conduisez-vous « par leurs avis y afin que la monarchie soit « obéissante à la loi écrite , et non la loi à \ii « monarchie (i). »
Thémiste (a) , chargé de la part du sénat de haranguer Jovien à son avènement au trône, tint
(i) Chardin , tome V.
(a) Histoire critique de la Philosophie, par Deslandes.
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à peu près le même discours à cet empereur :
• Souvenez- vous , lui dit-il , que si les gens de * ' guerre vous ont élevé à Tempire, les philoso-
I phes vous apprendront à le bien gouverner. Les « premiers vous ont donné la pourpre des Cé- « sars , les seconds vous apprendront à la porter ' dignepaent.^ »
Chez les anciens Perses même, les plus vils ^t les plus lâches de tous les peuples , il était permis aux (i) pliilosophes chargés d'inaugurer les princes , de leur répéter ces mots , au jour de leur couronnement ; « Sache , ô roi î - que ton autorité cessera d'être légitime le «jour même que tu cesseras de rendre les
• Perses heureux. » Vérité dont Trajan^ paraissait pénétré , lorsque élevé à l'empire , et ! lisant, selon l'usage, présent d'une épée au î réfet du prétoire, il lui dit: « Recevez de
• moi cette épée , et servez-vous-en sous mon
• règne , ou pour défendre en moi un prince
• juste , ou pour punir en moi un tyran. » Quiconque , sous prétexte de maintenir
autorité du prince , veut la porter jusqu'au
(i) VoyezVHUtoire critique 4$ la Philosophie,
l3a DE I.*E8PRIT/
courbé, perd insensiblement le ressort nécessaire pour se redresser. C'est de cette dernière espèce de despotisme qu'il s'agit dans ce Chapitre.
Chez les peuples soumis à cette forme de gouvernement , les hommes en place ne peuvent avoir aucune idée nette de la justice; ils sont, à cet égard , plongés dans la plus profonde ignorance. En effet, quelle idée de justice pourrait se former un visir ? Il ignore qu'il est un bien public : sans cette connaissance cependant, on erre çà et là sans guide; les idées du juste et de l'injuste , reçues dans la première jeunesse , s'obscurcissent insensiblement et disparaissent enfin entièrement.
*Mais , dira-t-on , qui peut dérober cette connaissance aux visirs? Et coriknent, répçndraî^e , l'acquerraient-ils dans ces pays despotiques où les citoyens n'ont nulle part au maniement des affaires'publiques ; où l'on voit avec chagrin quiconque tourne ses regards sur le^ malheurs de la patrie; où l'intérêt mal entendu du sultan se trouve en opposition avec l'intért't de ses sujets; où servir le prince c'-est trahir ^a nation? Pour être juste et vertueux, il faut sa-
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voir quels sont les devoirs du prince et des sujets, étudier les engagemens réciproques qui lient ensemble tous les membres de la société.. La justice n'est autre chose que la connaissance profonde de ces engagemens.. Pour s'élever à cette connaissance, il faut penser : or, quel homme ose penser chez un peuple soumis au pouTOH* arbitraire? La paresse, l'inutilité, Tinliabitude et même le danger de penser en entraînent bientôt l'impuissance. On pense peu dans les pays où Ton tait ses pensées. En vain dirait-on qu'on s'y tait par prudence, pour faire accroire qu'on n'en pense pas moins; il est certain qu'on n'en pense pas plus, et que jamais les idées nobles et courageuses ne s'engendrent duns les têtes soumises au despotisme.
Dans ces gouvernemens , on n'est jamais animé que de cet esprit d'égoïsme et de vertige qui annonce la destruction des empires. Chacun , tenant les yeux fixés sur son intérêt particulier , ne les détourne jamais sur l'intérêt général. Les peuples n'ont donc en ces pays aucune idée ni du bien public , ni des devoirs ues citoyens. Les visirs , tirés du corps de cette ^ême nation, n'ont donc , ea entrant en place , II. 8
ï34 . DE L'ESPRIT.
aucun principe d'administration ni' de justice; c'est donc pour fairçleur cour, pour partager la puissance du souverain , et non pour faire le bien , qu'ils recherchent les grandes places.
Mais en les supposant même animés du désir du bien , pour le faire îl i\iut S'éclairer : et les visirs, nécessairement emportés par les intrigues du sérail, n'ont pas le loisir de méditer.
D'ailleurs, pour s'éclairer, il faut s'exposer à la fatigue de l'étude et^e la ftiédîtation : et quel motif les y "pourrait engageï* ? ^ n'y sont pas même excités par la crainte de la censure (i).
Si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, qu'on se reprc^nte l'état de la république des lettres. Si l'on en bannissait les critiques, ne sent-on pas qu'affranphi de la crainte salutaire de la censure, qui force ttiaintenaint un auteur à soigner, à perfectionner ses talens, ce même auteur ne présenterait plus au public que des ouvrages né-
(i) C'est pourquoi bt nation anglaise,, entre ëes privilèges, compte la liberté de la presse poor on des plus ptécieox.
DISCOUAS III, CHAPITRE XYIII. l35
gligés et imparfaits? Voilà précisément le cas où se trouyent les visirs; c'est la raison pour laquelle ik ne donnent aucune attention à Tadminiatration des afïaires, et ne doivent en général jamais consulter les gens éclairés (i).
Ce que je dis des yisirs , je le dis des sultans. Les princes n'échappent pas à l'ignorance générale de leur nation. Leurs yeux même, à cet égard y sont eouyerts de ténèbres plus épaisses que ceux de leurs sujets. Presque tous ceux qui les élèvent ou qui les environnent , avides <le gouverner sous leur nom (a), ont intérêt de
(i)Si, dans le parlement d'Angleterre, on a cité Fautorité du président de Montesquieu, c'est que l'Angleterre est un pays libre. En fait de lois et d'administration , si le czar Pierre prenait conseil du fameux Leibnitz, c'est qu'un grand bomme consulte sans honte un autre grand bomme, et que les Russes, par le commerce qu'ils ont avec les autres nations de l'Europe , peuvent être plus éclairés que les Orientaux.
i%) Dans une forme de gouvernement bien ^érente de la constitution orientale, chez nous luéme , Louis XIII , dans une de ses lettres , se plaint du maréchal d'Ancre : « H m'empêche ,
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les abrutir. Aussi les princes destinés à régneri enfermés dans le sérail jusqu'à la mort de leur père, passent-ils du harem sur le trôné , sans avoir aucune idée nette de la science du gouvernement, et sans avoir une seule fois assisté au divan.
Mais, à l'exemple de Philippe de Macédoine, à qui la supériorité de courage et de lumières n'inspirait pas une aveugle confiance, et qui payait des pages pour lui répéter tous les jours ces paroles : Philippe, soimens-toi que tu es homme; pourquoi les visirs ne permettraient-ils pas aux critiques de Iç» avertir quelquefois ^e leur fanmanité (i) ? Pourquoi ne pourrait-on sans crime
« dit-il, de ihe promener dans Paris; il ne « m'accorde que le plaisir de la chasse, que « la promenade des Tuileries; il est défendu « aux o0icierft de ma maison , ainsi qu'à tous « mes sujets ,. de m'entretenir d'affaires sé- « rieuses, et de me parler en particulier. » Il semble qu'en chaque pays ou cherche à rendre les princes peu dignes du trône où la naissance les appelle.
(i) Ce n'est point en Orient qu'on trouve un duc de Bourgogne. Ce prince lisait tous les libelles
OISCOUBS III, CHAPITAB XVIII. t^J
douter de la justice de kurs décisions , et leur répéter d'f<près Gratius, que tout ordre ou toute loi dont on défeàd V examen et la critique, ne peut jamais être quune loi injuste?
Cest <jue les visirs sont des hommes. Parmi les auteurs, en est -il beaucoup qui eussent la générosité d'épargner leurs critiques, s'ils ayaient la puissance de les pimir? Ce ne seraient du moins que des hommes d'un esprit supérieur et d'un caractère élevé, qui , sacrifiant leur ressentiment à l'avantage du public, conserveraient à la république des letti^es des critiques si nécessaires anx progrès des arts et des ^sciences. Or , comment exiger tant de< générosité de la part des visirs ?
« I^.est, dit Bakac, peu de ministres assez
• généreux pour préférer les louanges de la clé-
• menée, qui durent aussi long-temps que les^ > races conservées , au plaisir que donne la ven- < geance , et qui , cependant passe aussi vite
• que le cdup de hache qui abat une tête. » Peu le visirs sont dignes de l'éloge donné dans Se-
faits contre lui et contre Louis XIV. Il voulait s'éclairer et il sentait que la haine et l'humeur seules ^ent' quelquefois présenter la v^ité atix xàvk*
l36 ]>E I.*£8PRir.
thos à la reine NepKté, lorsque les prétrM, en pronoBçaiit,'«om panégyrique 9 disent: ■ Elle a « pardonné, comme les dieux, avec plein poa- «• voir de punir. »
Le puissant sera toujours injuste et vindicatif. M. de Vendôme disait plaisamment à ce sujet que., dans la marclie des am^ées, il avait souvent examiné les qaerelles des mulets et des muletiers, et qu'à la honte de l'humanité, la raison était presque toujours du côté des mulets.
M. Duverney, si savant dans l'histoire naturelle, et qui connaissait , à 1% seule inspection de la dent d'nn animal , s'il était, camasatir ou pâturant, disait souvent : « Qu'on me présente • la dent d'un animal inconnu; par sa dent je « jtigerai d^ ses mœurs, n A son exemple un philospph^ moral pourrait dire : Marquez-moi le degjpé de pouvoir dont un h<Hnne es^ revêtu , pai* spn. pouvoir je jugerai de sa justice. En vain y pour désarmcïr la ertiauté des visirs, répéterait-on , d'après Tacite , qhe le sop^ice des critiques est la trompette qui annonce à la postérité la honte et les vices de leurs hourreaux : dams les états despotiques , on se sonck^ et l'on doL^se policier peu de la gloire et de la peetérité^
DISCOURS III, CHAPITRE XYIII. l3g
puisqu'on n'aime point, comme je l*ai prouvé plus haut , l'estime pour l'estime même , mais poor les avantages qu'elle procure , et qu'il n'en est aucun qu'on accorde a\i mérite et qu'on ose refuser à \a puissance.
Les visirs n'ont donc aucun intérêt de s'ins* ti'uire, et par consé^ent de supporter lacensure : ils doivent donc être en général peu éclairés (i). Milord Bolingbroke disait à ce sujet, « que ,
(i) Comme tous- les citoyens sont fort ignorons da bien pul>lic, presque tous les faiseurs de pmjets sont, dans ces pays, ou des fripons qui n'ont que leur utiUté particulière en vue , ou des esprits médiocres qui ne peuvent saisir d'an coup-d'œil la longue chaîne qui lie ensemble toutes hè parties d'un état. Ils proposent , en conséquence, des projets toujours discordons avec le reste de la législation d'un pea{de. Aussi ose&t-ilft rarement , dans, wx ouvrage, les epiposer aux regards du public.
L'homme éclairé sent que, dans ces gouvernemens , tout changement est un nouveau mal - '«eur, parce qu'on n'y peut suivre aucun plan , P^ce que Fadministration despotique corrompt tout. U nfest , dans ces gouvememens , qu'une ^hit utile k fairç, c'est d'en changer insensi-
l4Â C DB l'esprit.
« jeune encore, il s'était d'abord représenté ceux « quigouvernaient les nations coBune des intel- « ligences supérieures. Mais, ajoutait-il , Vexpé- « rienceme détrompa bientôt: j'examinai ceux « qui tenaient en Angleterre le timon des afTaires, « et je reconnus que les grands étaient assez • semblables à ces dieux d&>Phénicie, sur les a épaules desquels on attachait une tète de bœuf ,
■ «n signe de puissance suprême , et qa*en gé-
■ néral les hommes étaient régis par les plas « sots d'entre eux. » Ce'tte vérité , que Soliug* broke appliquait peut-être par humeur à l' Angleterre f est sans doute incontestable dans presque tous les empires de l'Orient.
blement la forme. Faute de cette vue, le fameax czar Pierre n'a peut-être rien fait pour le lK>nheur de «sa nation. Il devait cependant prévoir qu'un grand homme succède rarement à un autre grand homme ; que n'ayant rien changé dans la constitution de l'empire , 4es Russes , par la forme de leur gouvernement , pourraient bient^ retomber dans la barbarie dont il avait commencé à les tirer.
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