CHAPITRE Xlt
nv BON SBirs.
Lia différence de Fesprit cPavec le Jbon sens est dans la cause différente qui les produit : Tun est fèffk des passions fortes , et Tautre de l'absence de ces mêmes passions. L'homme de bon sens ne tombe donc communément dans aucune de ces erreurs où nous entrainent les passion^ ; mais aussi ne reçoit-il aucun de ces
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coups de lumière qu'on ne doit qu'aux passions vives. Dans le courant de la vie*, et dans les choses où pour bien voir il su£St de voir (f mi oeil indifférent , f homme de l^n sens ne se trompe point. S'agit-il de ces questions on peu compliquées où, pour apercevoir et démêler le vrai , il faut quelque effort et quelqne fatigue d'attention ? l'homme de bon sens est aveuglé : privé de passions , il se trouve en même temps privé de ce courage , de cette activité d'âme et de cette attention continue qui seules pourraient l'éclairer. Le bon sens ne suppose donc aucune invention , ni par conséquent aucun esprit : et c'est, si je l'ose dire, où le bon sens finit que l'esprit commence (i). Il ne faut cependant point en conclure que le bon sens soit si commun. Les hommes sans passions sont rares. L'esprit juste, qui de tontes les sortes d'esprits est sans contredit l'espèce la plus voisine du bon sens , n'est pas Ini-mène périeures; c'est qu'ils vivent dans la crainte
(i) On voit que je distingue ici V esprit Au hon sens , que l'on confond quelquefois dans i'nsage ordinaire.
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exempt de passions. D'ailleurs, les sots n'eu sont pas moins susceptibles que l'homme d'esprit. Si tous prétendent au bon sens et même s'en donnent le titre , on ne les en croit pas sur leur parole : c'est M. Diafcârus qui dit : « Je jugeai , par la pesanteur d'imagination de « mon fils y qu'il aurait un bon jugement à « venir. » On manque toujours de bon sens , lorsqu'à cet égard l'on n'a que son défaut d'esprit pour appuyer ses prétentions.
I^e corps politique est-il sain : les gens de bon sens peuvent être appelés aux grandes places et les remplir dignement. L'état est-il attaqué de quelque maladie : ces mêmes gens de bon sens deviennent alors très-dangereux. La médiocrité conserve les choses dans VétAt ou elle les trouve. Ils laissent tout aller comme il va. Leur silence dérobe les progl'ès du mal et s'oppose aux remèdes efficaces qu'on y pourrait apporter. Ils ne déclarent ordinairement la maladie qu'an moment qu'elle est incurable. A l'égardde ces places secondaires où l'on n'est point chargé d'imaginer, mais d'exécurer ponctuellement , ils y sont ordinairement trèspropres. Les seules fautes qu'ils,^- commettent II. a5
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sont de ces Ikutes (TlgnoTanee qnif dans lei petites places , sont presqne toujours de peo ^importances Qaant k lenr conduite particulière f elle n'est point habile , mais elle est toajonrs KÛsonnable. L'absence des passions» en interceptant totites les lamières dont les passions sont la source, leur fait en même temps éviter toutes les erreurs où les passions préâpitent* Les gens sensés sont en général pliu heureux que les hommes livrés à des passions fortes : cependant l'indifférence des premios les rend moins heureux que l'homme doux, et €fQ\, né sensible, a, par l'âge et les réflexions , afiaibli en lui cette sensibilité. Il lui reste im cœur y et ce cœur s'ouvre encore aux fsdblesses des autres; sa sensibilité se ranime avec enx, il jouit enfin du bonheur d'être sensible sans être moins heureux. Aussi , plus aimable aux yeni de tous, est-ilplus aimé de ses concitoyens , «pu lui savent gré de ses faiblesses.
Quelque rare que soit le bon sens, les avantages qu'il procure ne sont que personnels , il* ne s'étendent point sur l'humanité. L'hooiaw de bon sens ne peut donc prétendre i la i«- CQonaissance.^publiquey ni par conséquent i 1a
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gloire. Maïs la prudence , dira-t^on, qui marche à la suite du bon sens , est une vertu que tontes les nations ont intérêt d'honorer. Cette prudence » répondrai-je ^ si yantée , et quelquefois si utile aux particuliers » n'est pas pour tout un peuple une vertu si désirable qu'ourimagine. De tous les dons que le ciel peut verser sur une nation, le don de tous le plus funeste serait sans contredit la prudence , si le ciel la rendait commune à tous les citoyens. Qu'est-ce en effet que rhomme prudent ? celui qui conserve des maux plus éloignés une image assez vive pour qu'elle balance en lui la présence d'un plaisir qui serait funeste. Or, supposons que la prudence descende sur toutes les tètes qui composent une nation ; où trouver alors des hommes qui , pour cinq sous par jour , affrontent dans les combats , la mort , les fatigues ou les maladies ? Quelle femme se présenterait à l'autel de l'hymen y s'exposerait au mal-aise d'une grossesse , au danger d'un accouchement , à l'humeur, aux contradictions d'un mari , aux chagrins enfin qu'occasionnent la mort ou la mauvaise cpnduite des enfans X Quel homme conséquent aux principes de sa religion ne mépriserait pas
4l$ Ds l'ssfiiit.
)«xisteiice fugitive des pbûsbs dPici-bQ», et, tout enliet an tein de tOB lalut . ne chercheniit pab , daoe une vie plus austère , le ■M^'ca d'aGCTohre la félicité promise à la sainteté? Quel homme zie choisirait pas , en ooBséqwBCe, Vétat le plus parfait , celui dans lequel sob salot serait le moin» exposé ; ne préférerait pas là palme de la 'virginité aux mjrrtes de ramouT) et n'irait pas enfin s'ensevelir dans un moaas* tère (i) ? C'est donc à rinconséquence que la postérité devra son existence. C'est la présence du plaisir , sa vue toute-puissante , qui hi^ve les malheurs éloignés , anéantit la prévaynon C'est donc à rimpmdenee et à la foHe q9$ h ciel attache la conservation des empires et Is durée du monde. H parait donc qu'an moins dans la constitution actueUe de. la plupart des gouvernemeosy la prtidcuee n'esl désiraUe qos
(t) Lorsqu'il s'agissait, à la Ckioe, desateif si l'on permettrait aux missionnaires de prêcher librement la religion chrétienne , on dit qne la lettrés , assemblés à ce sujet, n'y virent poiot de danger. Ils ne prévoyaient pas , dîsaient'ilfi qu'une relgion^ où le célihat était l*état te pta» parfait, pût s'étendre hfaucoup.
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dftnf nn très -petit nombre de citoyens ; que la nôsoti , synonyme dn mot de ion sens , et vant^ par tant de gens , ne mérite que peu d'estime; que la sagesse qu'on lui suppose tient à son inaction , et que son infaillibilité apparente n'est Je plus souvent qu'une apathie. J'avouerai cependant que le titre d'homme de bon sens , usurpé par une infinité de gens , ne leur appartient certainement pas.
Si l'on dit de presque tous les sots qu'ils sont gens de bon sens, il en est, à cet égard, des lots comme des filles laides qu'on cite toujours comme bonnes. On vante volontiers le mérité de oenx qui n'en ont point : on' les présente Mms le 1s6té le plus avantageux , et les faomince smpérîears sous le cèté le plus défavorable. Que de gens prodiguent , en conséquence , les plus grands éloges au bon sens qu'ils placent et doivent réellement placer au-dessus de l'esprit I En effet, chacun voulant s'estimer préférablemeat anx antres , et les gens médiocres se smtant plus près dà bon sens que de l'esprit , ils doivent faire peu de cas de celui-ci , le segarder Comme un don futile ; et de là cette phrase tant répétée par les gens médiocres : Bon sens itaut
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mieux qiCesprit et que génie; pbrase par la^fiielk ^ chacun d'eux yeut insinuer qu'au fond il a plof d'écrit qu'aucun de nos hommes célèbres. ■