CHAPITRE XII
DE l'esprit par RAPPORT AU PUBLIC.
Appliquons à l'esprit ce que j'ai dit de la probité : l'on verra que, toujours le môme dans ses jugements, le public ne prend jamais conseil que de son intérêt; qu'il ne proportionne point son estime pour les différents genres d'esprit à l'inégale difficulté de ces genres, c'est-à-dire, au nombre et à la finesse des idées nécessaires pour y réussir, mais seulement à l'avantage plus ou moins grand qu'il en retire.
Qu'un général ignorant gagne trois batailles sur un général encore plus ignorant que lui, il sera du moins pendant sa vie revêtu d'une gloire qu'on n'accordera pas au plus grand peintre du monde. Ce dernier n'a cependant mérité le titre de grand peintre, que par une grande supériorité sur des hommes habiles, et qu'en excellant dans un art, sans doute moins
nécessaire, mais peut-être plus difficile que celui de la guerre. Je dis plus difficile, parce qu'à l'ouverture de l'histoire, on voit une infinité d'hommes tels que les Épaminondas, les Lucullus, les Alexandre, les Mahomet, les Spinola, les Cromwell, les Charies XII, obtenir la réputation de grands capitaines le jour môme qu'ils ont commandé et battu des armées; et qu'aucun peintre, quelque heureuse disposition qu'il ait reçue delà nature, n'est cité entre les peintres illustres, s'il n'a du moins consommé dix ou douze ans de sa vie en études préliminaires de cet art. Pourquoi donc accorder plus d'estime au général ignorant qu'au peintre habile ?
^ Cet inégal partage de gloire, si injuste en apparence, tient a l'inégahté des avantages que ces deux hommes procurent à leur nation. Qu'on se demande encore pourquoi le public donne au négociateur habile le titre d'esprit supérieur, qu'il refuse à l'avocat célèbre? L'importance des affaires dont on charge le premier prouve-t-elle en lui quelque supériorité d'esprit sur le second ? Ne faut-il pas souvent autant de sagacité et de finesse pour discuter les intérêts et terminer les procès de deux seigneurs de paroisse, que pour pacifier deux nations? Pourquoi donc le public, si avare de son estime envers l'avocat, en est-il si prodigue envers le négociateur? C'est que le public, toutes les fois qu'il n'est pas aveuglé par quelque préjugé ou quelque superstition, est, sans s'en apercevoir, capable de faire, sur ce qui l'intéresse, les raisonnements les plus fins. L'instinct, qui lui fait tout rapporter à son intérêt, est comme l'éther, qui pénètre tous les corps sans y faire aucune impression sensible. Il a moins besoin de peintres et d'avocats célèbres, que de généraux et de négociateurs habiles, il attachera donc aux talents de ces derniers le prix d'estime nécessaire pour engager toujours quelque citoyen à les acquérir.
De quelque côté qu'on jette les yeux, on verra toujours l'intérêt présider à la distribution que le public fait de son estime.
Lorsque les Hollandais érigent une statue à ce Guillaume Buckelstt qui leur avait donné le secret de saler et d'encaquer les harengs, ce n'est point à l'étendue de génie nécessaire
pour cette découverte qu'ils défèrent cet honneur, mais à l'importance du secret et aux avantages qu'il procure à la
nation.
Dans toute découverte, cet avantage en impose tellement à rimagination, qu'il en décuple le mérite, même aux yeux des
gens sensés.
Lorsque les petits Augustins députèrent à Rome pour obtenir du saint siège la permission de se couper la barbe, qui sait si le père Eustache n'employa pas dans cette négociation autant de finesse et d'esprit que le président Jeannin dans ses négociations de Hollande ? Personne ne peut rien affirmer à ce sujet. A quoi donc attribuer le sentiment du rire ou de l'estime qu'excitent ces deux négociations différentes, si ce n'est à la différence de leurs objets? Nous supposons toujours de grandes causes à de grands effets. Un homme occupe une grande place ; par la position où il se trouve, il opère de grandes choses avec peu d'esprit : cet homme passera, près de la multitude, pour supérieur à celui qui, dans un poste inférieur et des circonstances moins heureuses , ne peut qu'avec beaucoup d'esprit exécuter de petites choses. Ces deux hommes seront comme des poids inégaux appliqués à différents points d'un long levier, où le poids plus léger, placé à une des extrémités, enlève un poids décuple placé plus près du point d'appui.
Or, si le public, comme je l'ai prouvé, ne juge que d'après son intérêt, et s'il est indifférent à toute autre espèce de considération, ce même public, admirateur enthousiaste des arts qui lui sont utiles, ne doit point exiger des artistes qui les cultivent ce haut degré de perfection auquel il veut absolument qu'atteignent ceux qui s'attachent à des arts moins utiles, et dans lesquels il est souvent plus difficile de réussir. Aussi les hommes, selon qu'ils s'appliquent à des arts plus ou moins utiles, sont-ils comparables à des outils grossiers, ou à des bijoux : les premiers sont toujours jugés bons quand l'acier en est bien trempé, et les seconds no sont estimés qu'autant qu'ils sont parfaits. C'est pourquoi notre vanité est en secret toujours d'autant plus flattée d'un succès, que nous
obtenons ce succès dans un genre moins utile au public où l'on mérite plus difficilement son approbation , dans lequel enfin la réussite suppose nécessairement plus d'esprit et de mérite personnel.
En effet, de quelles préventions diff'érentes le public n'estil pas aff'ecté, lorsqu'il pèse le mérite ou d'un auteur ou d'un général. Juge-t-il le premier? il le compare à tous ceux qui ont excellé dans son genre, et ne lui accorde son estime qu'autant qu'il surpasse ou qu'au moins il égale ceux qui l'ont précédé. Juge-t-il un général? il n'examine point, avant d'en faire l'éloge, s'il égale en habileté les Scipion, les César, ou les Sertorius. Qu'un poète dramatique fasse une bonne tragédie sur un plan déjà connu, c'est, dit-on, un plagiaire méprisable ; mais qu'un général se serve, dans une campagne, de l'ordre de bataille et des stratagèmes d'un autre général' il n'en parait souvent que plus estimable.
Qu'un auteur remporte un prix sur soixante concurrenls, si le public n'avoue point le mérite de ces concurrents ou si leurs ouvrages sont faibles, l'auteur et son succès sont bientôt oubliés.
Mais quand le général a triomphé, le public, avant que de le couronner, a-t-il jamais constaté l'habileté et la valeur des vaincus? Exige-t-il d'un général ce sentiment fin et dc^ beat de gloire qui, à la mort de M. de Turenne, détermina M. de Montecuculi à quitter le commandement des armées : « On ne peut plus, disait-il, m'opposer d'ennemis dignes de moi. »
Le public pèse donc à des balances très différentes le mérite d'un auteur et celui d'un général. Or, pourquoi dédaigner dans l'un la médiocrité que souvent il admire dans l'autre? C'est qu'il ne tire nul avantage de la médiocrité d'un écrivain, et qu'il en peut tirer de très grands de celle d'un général, dont l'ignorance est quelquefois couronnée du succes. Il est donc intéressé à priser dans l'un ce qu'il méprise dans l'autre.
D'ailleurs, si le bonheur public dépend du mérite des gens en place, et si les grandes places sont rarement remplies par
DK L'ESPHIT.
de grands lionimes, pour engager les gens médiocres à porter du moins dans leurs entreprises toute la prudence et ractivité dont ils sont capables, il faut nécessairement les flatter de Tespoir d'une grande gloire. Cet espoir seul peut élever jusqu'au terme de la médiocrité des hommes qui n'y eussent jamais atteint, si le public, trop sévère appréciateur de leur mérite, les eût dégoûtés de son estime par la difliculté de l'obtenir.
Voilà la cause de Tindulgence secrète avec laquelle le public juge les gens en place ; indulgence quelquefois aveugle dans le peuple, mais toujours éclairée dans l'homme d'esprit. Il sait que les hommes sont les disciples des objets qui les environnent ; que la flatterie assidue auprès des grands, préside à toutes les instructions qu'on leur donne; et qu'ainsi l'on ne peut, sans injustice, leur demander autant de talents et de vertus qu'on en exige d'un particuher.
Si le spectateur éclairé siffle au Théâtre Français ce qu'il applaudit aux Itahens; si, dans une belle femme et un joli enfant, tout est grâce, esprit et gentillesse, pourquoi ne pas traiter les grands avec la même indulgence? On peut légitimement admirer en eux des talents qu'on trouve communément chez un particulier obscur, parce qu'il leur est plus diflicile de les acquérir. Gâtés par les flatteurs, comme les jolies femmes par les galants; occupés d'ailleurs de mille plaisirs, distraits par mille soins, ils n'ont point, comme un philosophe, le loisir de penser, d'acquérir un grand nombre d'idées, ni de reculer les bornes de leur esprit et celles de l'esprit humain. Ce n'est point aux grands qu'on doit les découvertes dans les arts et les sciences; leur main n'a pas levé le plan de la terre et du ciel, n'a point construit des vaisseaux, édifié des palais, forgé le soc des charrues, ni même écrit les premières lois ; ce sont les philosophes qui, de l'état de sauvages, ont porté les sociétés au point de perfection où maintenant elles semblent parvenues. Si nous n'eussions été secourus que par les lumières des hommes puissants, peutêtre n'aurait-on point encore de blé pour se nourrir, ni de ciseaux pour jrc faire les oncles.
La supériorité d'esprit dépend principalement, comme je le prouverai dans le discours suivant, d'un certain concours de circonstances où les petits sont rarement placés, mais dans lequel il est presque impossible que les grands se rencontrent. On doit donc juger les grands avec indulgence, et sentir que, dans une grande place, un homme médiocre est un homme très rare.
Aussi le public, surtout dans les temps de calamités, leur prodigue-t-il une infinité d'éloges. Que de louanges données à Varron, pour n'avoir point désespéré du salut de la république î En des circonstances pareilles à celles où se trouvaient alors les Romains, l'homme d'un vrai mérite est un Dieu.
Si Camille eût prévenu les malheurs dont il arrêta le cours, si ce héros, élu général à la bataille d'Allia, eût défait à cette journée les Gaulois qu'il vainquit au pied du Capitole ; Camille, pareil alors à cent autres capitaines, n'eût point eu le titre de second fondateur de Rome. Si, dans des temps de prospérité, M. de Villards eût rencontré en Italie la journée de Denain, s'il eût gagné cette bataille dans un moment où la France n'eût point été ouverte à l'ennemi, la victoire eût été moins importante, la reconnaissance du public moins vive, et la gloire du général moins grande.
La conclusion de ce que j'ai dit, c'est que le public ne juge que d'après son intérêt : perd-on cet intérêt de vue ? nulle idée nette de la probité, ni de l'esprit.
Si les nations enchaînées sous un pouvoir despotique sont le mépris des autres nations; si, dans les empires du Mogol et de Maroc, on voit très peu d'hommes illustres ; c'est que l'esprit, comme je l'ai dit plus haut, n'étant en soi ni grand ni petit, il emprunte l'une ou l'autre de ces dénominations de la grandeur ou de la petitesse des objets qu'il considère. Or, dans la plupart des gouvernements arbitraires, les citoyens ne peuvent, sans déplaire au despote, s'occuper de/ l'étude du droit de nature, du droit pubhc, de la morale et de la politique. Ils n'osent remonter, en ce genre, jusqu'aut premiers principes de ces sciences, ni s'élever à de grandes