DE L'ESI>1UT
idées; ils ne peuvent donc mériter le titre de grands esprits. Mais, si tous les jugements du public sont soumis à la loi de son intérêt, il laut, dira-t-on, trouver dans ce même principe de l'intérêt général la cause de toutes les contradictions qu'on croit à cet égard apercevoir dans les idées du public. Pour cet effet, je poursuis le parallèle commencé entre le général et l'auteur , et je me fais cette question : si Fart militaire, de tous les arts est le plus utile, pourquoi tant de généraux dont la gloire éclipsait, de leur vivant, celle de tous les hommes illustres en d'autres genres, ont-ils été, eux, leur mémoire et leurs exploits, ensevelis dans la même tombe, lorsque la gloire des auteurs, leurs contemporains, conserve encore son premier éclat? La réponse à cette question, c'est que, si Ton en excepte les capitaines qui réellement ont perfectionné l'art militaire, et qui, tels que les Pyrrhus, les Annibal, les Gustave, les Condé, les Turenne, doivent en ce genre être mis au rang des modèles et des inventeurs; tous les généraux moins habiles que ceux-là, cessant, à leur mort, d'être utiles à leur nation, n'ont plus de droit à sa reconnaissance, ni par conséquent à son estime. Au contraire, en cessant de vivre, les auteurs n'ont pas cessé d'être utiles au public; ils ont laissé entre ses mains les ouvrages qui leur avaient déjà mérité son estime : or, comme la reconnaissance doit subsister autant que le bienfait, leur gloire ne peut s'éclipser qu'au moment que leurs ouvrages cesseront d'être utiles à leur patrie. C'est donc uniquement à la différence et inégale utilité dont Fauteur et le général paraissent au public après leur mort, qu'on doit attrii)ucr celte successive supériorité de gloire qu'en des temps diilérents ils obtiennent tour à tour l'un sur l'autre.
Voilà par quelle raison tant de rois, déifiés sur le trône, ont été oubliés immédiatement après leur mort : voilà pourquoi le nom des écrivains illustres, qui, de leur vivant, se trouve si rarement à côté de celui des piinceg, s'est, à la mort de ces écrivains, si souvent confondu avec ceux des plus grands rois ; pourquoi le nom de Confucius est plus connu, plus respecté en Europe que celui d'aucun des empereurs de la Chine ; et
DISCOLHS II.
pourquoi Ton cite les noms d'Horace et de Virgile à côté de celui d'Auguste.
Qu'on apphque à l'éloignement des heux ce que je dis de réloignement des temps ; (]u'on se demande pourquoi le savant illustre est moins estimé de sa nation que le ministre habile ; et par quelle raison un Rosny, plus honoré chez nous qu'un Descartes, est moins considéré de l'étranger : c'est, répondrai-je, qu'un grand ministre n'est guère utile qu'à son pays; et qu'en perfectionnant l'instrument propre à la cultui'e des arts et des sciences, en habituant l'esprit humain à plus d'ordre et de justesse. Descartes s'est rendu plus utile à l'univers, et doit, par conséquent, en être plus respecté.
Mais, dira-ton, si, dans tous leurs jugements, les nations ne consultaient jamais que leur intérêt, pourquoi le laboureur et le vigneron, plus utiles, sans doute, que le poète et le géomètre, en seraient-ils moins estimés?
C'est que le public sent confusément que l'estime est, entre ses mains, un trésor imaginaire, qui n'a de valeur réelle qu'autant qu'il en fait une distribution sage et ménagée ; que, par conséquent, il ne doit point attacher d'estime à des travaux dont tous les hommes sont capables. L'estime, alors devenue trop commune, perdrait pour ainsi dire toute sa vertu : elle ne féconderait plus les germes d'esprit et de probité répandus dans toutes les âmes ; et ne produirait plus enfin ces hommes illustres en tous les genres, qu'anime à la poursuite de la gloire la dilficulté de l'obtenir. Le public aperçoit donc qu'à l'égard de l'agriculture, c'est Fart et non l'artiste qu'il doit honorer, et que, s'il a jadis, sous le nom de Cérès et de Bacchus, déifié le premier laboureur et le premier vigneron, cet honneur, si justement accordé aux inventeurs de l'agriculture, ne doit point être prodigué à des manœuvres.
Dans tout pays oii le paysan n'est point surchargé d'impôts, l'espoir du gain attaché à celui de la récolte suffit pour l'engager à la culture des terres ; et j'en conclus que, dans certains cas, comme Fa déjà fait voir le célèbre M. Duclos, il est de Fintérêt des nations de proportionner leur estime, non seulement à l'utilité d'un art, mais encore à sa difticulté.
Qui doute qu'un recueil de faits, tel que celui de la Bibliothèque orientale, ne soit aussi instructif, aussi agréable, et par conséquent aussi utile qu'une excellente tragédie? Pourquoi donc le public a-t-il plus d'estime pour le poëte tragique que pour le savant compilateur ? C'est qu'assuré, par le grand nombre des entreprises comparé au petit nombre des succès, de la difficulté du genre dramatique, le public sent que, pour former des Corneille, des Racine, des Crébillon et des Voltaire, il doit attacher infiniment plus de gloire à leurs succès ; et qu'au contraire, il suffit d'honorer les simples compilateurs du plus faible genre d'estime, pour être abondamment pourvu de ces ouvrages dont tous les hommes sont capables , et qui ne sont proprement que l'œuvre du temps et de la patience.
Parmi les savants, tous ceux qui, totalement privés des lumières philosophiques, ne font que rassembler dans des re- •cueils les faits épars dans les ruines de Fantiquité, sont, par rapport à l'homme d'esprit, ce que les tireurs de pierre sont par rapport à l'architecte ; ce sont eux qui fournissent les matériaux des édifices; sans eux, l'architecte serait inutile. Mais peu d'hommes peuvent devenir bons architectes, tous sont propres à tirer la pierre ; il est donc de l'intérêt du public d'accorder aux premiers une paye d'estime proportionnée à la difficulté de leur art. C'est par ce même motif, et parce que l'esprit d'invention et de système ne s'acquiert ordinairement que par de longues et pénibles méditations, qu'on attache plus d'estime à ce genre d'esprit qu'à tout autre ; et qu'enfin, dans tous les genres d'une utilité à peu près pareille, le public proportionne toujours son estime à l'inégale difficulté de ces divers genres.
Je dis d'une utilité à peu près pareille , parce que, s'il était possible d'imaginer une sorte d'esprit absolument inutile, quelque difficile qu'il fût d'y exceller, le public n'accorderait ^ aucune estime à un pareil talent; il traiterait celui qui l'au-
^ rait acquis, comme Alexandre traita cet homme qui devant lui dardait, dit-on, avec une adresse merveilleuse, des grains de millet à travers le trou d'une aiguille, et qui n'obtint de
Tcquité du prince qu'un boisseau de millet pour récompense.
La contradiction qu'on croit quelquefois apercevoir entre l'jntérôt et les jugements du public, n'est donc jamais qu'apparente. L'intérêt public, comme je m'étais proposé de le prouve]', est donc le seul distributeur de l'estime accordée aux différentes sortes d'esprit.