‹ De l'esprit [microform]Chapitre 3 sur 91 · COUP D'ŒIL PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL PRÉLIMINAIRE

Paris, le 31 janvier 1759, s'exprimait en ces termes contre l'ouvrage d'Helvétius : « — Nous avons choisi, disait-elle, le livre de V Esprit, comme réunissant toutes les sortes de poisons qui se trouvent répandus dans les divers livres modernes.» Cette censure ecclésiastique se divise en quatre parties : de l'àme, —'du gouvernement, — de la religion, — de la morale. On y réunit en faisceau tous les passages de Spinosa, de Hobbes, de La Mettrie, d'Argens, etc., etc., qui ont inspiré les doctrines professées par Helvétius.

Un arrêt du parlement, en date du 6 février 1759, condamna au feu le livre de V Esprit, Après un blâme si éclatant, Helvétius quitta Paris, dont la société l'avait mis à l'index. Cependant son nom avait acquis au sein de la persécution une grande renommée. Frédéric H, en l 76i, l'invita à faire un voyage à la cour de Prusse. Helvétius fut logé au palais, et le roi l'admit à sa table. A son retour, Helvétius fit une excursion en Angleterre, dont le souverain l'accueillit avec une égale distinction. Il mourut à Paris, d'une attaque de goutte, le 26 décembre 1771, âgé de 56 ans, laissant une veuve et deux filles qui s'établirent plus tard fort honorablement. — -\

Le livre de l'Esprit a été jugé de bien des manières. Kj^1-.*'V>w.6^

M. de Saint-Surin a publié, dans la biographie de Michaud, ^z, un long article analytique sur la vie et les ouvrages d'Helvétius. Son jugement résume les autres ; le voici ^ :

«Si l'ouvrage d'Helvétius annonce partout le matérialisme, le mot ne s'y rencontre nulle part. Voici les principaux résultats des quatre discours qui le composent :

1^ Toutes nos facultés se réduisent à la sensibilité physique. Se ressouvenir, comparer et juger, ne sont, proprement, que sentir; nous ne différons des animaux que par une certaine organisation extérieure ;

2^ Notre intérêt , fondé sur l'amour du plaisir et sur la crainte delà douleur, est Tunique mobile de nos jugements, de nos actions et de nos affections. Nous n'avons pas la

1 Biographie universelle, tome XX, édition de 1817, pages 30 et suivantes {passim).

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j liberté de choisir enlre le bien et le mal ; il n'existe point de 1 probité absolue; les notions du juste et de Vinjuste changent selon les coutumes ;

5« Vinégalité des esprits ne dépend pas d'une organisation plus ou moins parfaite ; elle a sa cause dans le désir inégal de s'instruire , et ce désir provient des passions, dont tous les hommes communément bien organisés sont susceptibles au même degré. Nous pouvons donc tous aimer la gloire avec le même enthousiasme , et nous devons tout à l'éducation ;

4« L'auteur fixe les idées que l'on attache aux différents noms donnés à l'esprit, tels que le génie, Vimagination, le talent, le goût , le bon sens, le bel esprit, etc. Les définitions de ce genre sor+ -' cm'il offre de plus satisfaisant; il les discute avec finesse et choisit adroitement ses exemples. ■^ « D'après ce résumé, on voit combien la doctrine d'Helvétius est, ^n une foule de points, paradoxale et dangereuse pour les esprits mal éclairés. »

A côté de cette censure, écoutez Helvétius exposant luimême la pensée (le son livre :

« L'objet que je me propose d'examiner dans cet ouvrage est intéressant; il est même neuf. L'on n'a jusqu'à présent considéré l'esprit que sous quelques-unes de ses faces. Les grands écrivains n'ont jet^^ qu un coup d'œil rapide sur cette matière ; et c'est ce qui m enhardit à la traiter.

(( La connaissance de l'esprit, lorsqu'on prend ce mot dans toute son étendue, est si étroitement liée à la connaissance du cœur et des passions de l'homme, qu'il était impossible d'écrire sur ce sujet, sans avoir du moins à parler de cette partie de la morale commune aux hommes de toutes les nations, et qui ne peut avoir, dans tous les gouvernements, que le bien public pour objet.

(( Les principes que j'établis sur cette matière sont, je pense, conformes à l'intérêt général et à l'expérience. C'est par les faits que j'ai remonté aux causes. J'ai cru qu'on devait traiter la morale comme toutes les autres sciences, et faire une morale comme une physique expérimentale. Je ne me suis

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livré à cette idée que par la persuasion où je suis, que toute morale dont les principes sont utiles au public est nécessaiment conforme à la morale de la religion, qui n'est que la perfection de la morale publique. Au reste, si je m'étais trompé, et si, contre mon attente, quelques-uns de mes principes n'étaient pas conformes à l'intérêt général, ce serait une erreur de mon* esprit, et non pas de mon cœur; et je déclare d'avance que je les désavoue.

« Je ne demande qu'une grâce à mon lecteur, c'est de m'entendre avant de me condamner, c'est de suivre l'enchaînement qui lie ensemble toutes mes idées, d'être mon juge et non ma partie. Cette demande n'est pas l'effet d'une sotte confiance; j'ai trop souvent trouvé mauvais le soir ce que j'avais cru bon le matin, pour avoir une haute opinion de mes lumières.

« Peut-être ai-je traité u/i sujet au-dessus de mes forces; mais quel homme se connaît assez lui-même pour n'en pas trop présumer? Je n'aurai pas du moins à me reprocher de n'avoir pas fait tous mes efforts pour mériter l'approbation du public. Si je ne l'obtiens pas, je serai plu^ affligé que surpris : il ne suffit point, en ce genre, de désirer pour obtenir. « Dans tout ce que j'ai dit, je n'ai cherché que le vrai, non pas uniquement pour l'honneur de le dire, mais parce que le vrai est utile aux hommes. Si je m'en suis écarté, je trouverai dans mes erreurs mêmes des motifs de consolation. Si les hommes, comme le dit M. de Fontenelle , ne peuvent, en quelque genre que ce soit, arriver à quelque chose de raisonnable qu'après avoir, en ce même genre, épuisé toutes les sottises imaginables, mes erreurs pourront donc être utiles à mes concitoyens ; j'aurai marqué l'écueil par mon naufrage. Que de sottises, ajoute M. de Fontenelle, ne dirions-nous pas maintenant, si les anciens ne les avaient pas déjà dites avant nous, et ne nous les avaient, pour ainsi dire, enlevées ?

« Je le répète donc : je ne garantis de mon ouvrage que la pureté et la droiture des intentions. Cependant, quelque assuré qu'on soit de ses intentions, les cris de l'envie sont si favorablement écoutés, et ses fréquentes déclamations sont si

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