CHAPITRE XII
De l'esprit public dans ses rapports avec les sciences les lettres et les beaux-arts.
LiORSQu'uN gouvernement, péne'tré de la toute-puissance de l'esprit public , a fondé sur cette base inébranlable ses institutions judiciaires pour faire fleurir dans son sein les lois éternelles de la justice et de la morale, son système financier pour assurer ses ressources et les élémens successifs de sa prospérité , l'organisation de ses forces militaires pour garantir son inviolabilité et son indépendance , les principes de sa diplomatie pour faire concourir au succès des négociations tous ses avantages, et jusqu'à ses revers mêmes ; quand, par un noble respect pour l'opinion , il a mis sous son égide toutes ces parties de l'économie politique garantes des plus chers intérêts de tout un peuple; viennent se présenter ensuite à sa sollicitude
les sciences, les lettres et les arts qui doivent l'entourer de l'éclat le plus brillant , et le combler des jouissances les plus raffinées de la civilisation. Si 1 histoire offre à la reconnaissance de la patrie les noms des d'Aguesseau et des Montesquieu , des Sully et des Colbert , des Turenne et des Masséna , des Jeannin et des Polignac , elle ne réserve pas une place peu honorable aux Racine, aux Voltaire, aux Mignard , aux Lalande, aux Lavoisier, à tous ceux enfin qui étendirent, pour l'utilité ou les délices de leurs concitoyens, les domaines féconds du génie et de l'imagination. Il serait donc bien injuste, en nous permettant des considérations sur les différens rapports de l'esprit public, de nous interdire comme trop superficiel celui de tous sous lequel il se présente peut-être avec la plus immédiate et la plus utile influence.
C'est une vérité de fait et de raisonnement tout à la fois, que l'esprit public exerce sur les sciences, les lettres et les arts une action d'autant plus puissante que ceux qui les cultivent sont en général par leurs lumières ceux que nous avons vus concourir à sa formation avec le plus d'efficacité, et que les lettres, les sciences et les arts réagissent à leur tour sur Tes-
prit public avec d'autant plus de force que leu» empire presque inaperçu de ceux mêmes qui cèdent à leur attraction j se cache sous les fleurs de l'esprit, sous les séductions du plaisir, ou sous les charmes de la sensibilité. Choisissons pour preuve de cette heureuse réciprocité un de ces ouvrages consacrés par une renommée européenne, ce chef-d'œuvre par exemple où son auteur a joint à toute la force de la logique, toutes les grâces du style compatibles avec le sujet qu'il a voulu traiter ; cet esprit des lois enfin où l'Oracle français , malgré les inconvéniens d'un laconisme qu'on est bien forcé de ne pas prendre toujours pour de la précision , développe avec tant de majesté la théorie des lois positives , et quelques circonstances de leur application. L'opinion publique, fatiguée du spectacle des abus et de l'arbitraire , commençait à entrevoir les lacunes et les vices de notre législation ; elle attendait un homme de génie pour en approfondir les causes et les remèdes , un écrivain courageux pour les signaler; Montesquieu se présente avec son courage et son génie , il puise à la source de l'opinion ces principes lumineux dont il se charge d'indiquer les développemens et de faire naître les conséquences. Il coordonne
entre eux les détails de cette vaste composition dont le plan lui a été suggéré par les vœux universels, il construit enfin cet édifice imposant qu'il établit sur les fondemens indestructibles du sentiment national. Voilà donc l'action de ce même sentiment bien évidemment influente sur l'œuvre du patriotisme, voijà ce que doivent les lumières et le génie aux inspirations de l'esprit public. Voyons maintenant comme va réagir à son tour sur la marche de l'opinion cet ouvrage qui en fut lui-même le résultat et la manifestation. A peine échappé aux travaux philosophiques de son auteur, il circule à l'envi dans tous les rangs éclairés de la société , on en dévore la lecture avec tout l'intérêt de la curiosité, bientôt on l'approfondit avec tout le recueillement de la méditation; dans les règles didactiques de cette théorie générale, on reconnaît tous les vices de la législation de son propre pays, toutes les lacunes qui la rendent incomplète, toutes les améliorations dont elle est susceptible ; en se communiquant réciproquement ses idées sur le mérite de l'ouvrage et sur la profondeur de l'écrivain auquel on en est redevable, on s'éclarre les uns les autres sur les cas trop nombreux de l'application de ses principes ; ainsi
les réformes que ropinion livrée, si je puis parler ainsi , à son instinct naturel , n'avait fait qu'entrevoir en masse, elle les réclame avec une force d'autant plus entraînante, que son exigeance est devenue plus judicieuse dès que le génie a débrouillé ce chaos qu'elle-même lui avait seulement signalé. 11 en est de même de tout ouvrage scientifique appliqué soit à l'économie politique en général, soit à une partie quelconque de l'administration en particulier* Tous les traits lumineux qu'il doit à l'opinion, il les rend simultanément au foyer de l'esprit public.
Si des productionsde la science politique, nous passons aux monumens élevés par l'histoire, nous verrons que ses rapports avec le mobile universel qui nous occupe, plus directs encore, s'il est possible , sont aussi , par-là même , d'une démonstration plus facile. Quelles lumières , en efifet , pour éclairer les inspirations de l'esprit public , quels guides infaillibles pour son enthousiasme ou son inimitié, que ces fanaux toujours brillans sur les empires et sur leurs vicissitudes! Quel sujet d'éloge ou de blâme pour le sentiment national , que ces portraits véridiques des hommes devenus par leurs vertus les bienfaiteurs de l'humanité , ou de ceux
que l'ambition , l'orgueil ou l'adulation , en ont rendu les fléaux et les tyrans!... Comme, à Taspect de ces grands caractères offerts par l'histoire à l'amour et à l'admiration des peuples , l'esprit public couvre de bénédictions universelles le grand homme contemporain marchant sur les traces de ces nobles modèles! Comme, au nom seul de ces oppresseurs dont elle poursuit de son fatal burin les actions et la renommée , il prélude, par son exécration pour leurs imitateurs, au jugement sans appel dont ils seront flétris par la postérité! Au railieu de cette justice impartiale payée par l'opinion aux siècles précédens, elle ne peut rester étrangère aux récits de la muse historique , quand elle transmet à son tour aux générations futures les récits du présent, les titres des contemporains. C'est en vain que le pouvoir du moment prétendrait , en dictant à l'adulation des mémoires mensongers , mettre en défaut la vérité qui l'importune. Il est, dans le silence de la retraite et de l'obscurité, des écrivains inaccessibles à toute considération personnelle, qui recueillent sans passion les faits et les événemens , tracent avec la même impartialité le tableau des époques , et le portrait des hommes qui les traversèrent ; et l'opinion est encore là
pour faire distinguer à l'historien les sources pures où il doit puiser des documens authentiques, de celles qui ne lui fourniraient que les renseignemens tronques du mensonge et de la bassesse. Combien de ces prétendus monumens historiques ont été livrés sans retour au mépris ou au ridicule, malgré l'originalité de quelques-uns , et la malignité de tous les autres ! C'est que l'opinion est le seul pouvoir légal qui puisse distribuer des brevets d'impartialité, et qu'une juste méfiance s'attache, dans l'esprit des siècles futurs, à tout ouvrage qui ne lui est pas garanti par les suffrages de celui qui le vit éclore. Ainsi donc , soit que l'IÀstoire présente aux regards des peuples la série des faits antiques, et les portraits des hommes qu'ils ont rendus célèbres; soit que, plus moderne, elle s'attache à préparer, pour être poli par d'autres, le miroir des hommes et des événemens à une époque non encore ensevelie dans 1 abime du passé, elle est également justiciable de l'opinion ; c'est d'elle qu'elle est empreinte irrévocablement du sceau de la confiance ou du cachet du mépris. De ce principe incontestable quelle conséquence à déduire pour les chefs d'un gouvernement judicieux? La nécessité de fonder leur administration sur la ga-
lantie de l'opinion , puisque c'est elle qui doit transmettre les pièces du procès qu'ils auront à soutenir un jour au tribunal inflexible de la poste'rité.
En soumettant ainsi les travaux de la science à l'action de l'esprit public , nous ne dissimulons pas qu'il en est de diverses natures , et que tous ne relèvent pas d'une manière également immédiate de celte puissance universelle. Sans doute le physicien , le calculateur , le naturaliste ne sont pas aussi rigoureusement placés sous son influence , que l'écrivain laborieux , qui consacre ses veilles à la muse de l'histoire , ou le philosophe logicien approfondissant les principes d'une administration libérale et d'une saine politique; ils ne sont pas cependant tout-à-fait hors des limites de l'opinion ; ils y touchent par un point asse7, important quoique plus inaperçu. Puisqu'il est reconnu en effet que plus un empire a d'élémens de grandeur et d'éclat diflérens , plus l'esprit public acquiert de latitude dans son développement , on ne peut nier que les savansdont nous parlons ne concourent à ce but par le contingent qu'ils apportent dans leurs travaux à la splendeur de la patrie. Si , depuis ce règne mémorable où se réunirent
comme dans un vaste foyer les lumières de tant de génies différens , la France brilla d'une auréole inconnue jusque-là parmi les nations ; si de cet éclat extraordinaire résulta , comme une conséquence nécessaire , l'accroissement prodigieux de l'esprit public , ne faisons pas aux Descartes , aux Pascal , aux Cassini , et à tant d'autres , l'injure de les croire étrangers à cette noble révolution ; ils eurent leur part du tribut que paya l'Europe étonnée à cette fécondité de la nature qui semblait faire de notre pays l'objet d'une complaisance particulière ; ils contribuèrent ainsi à lui assurer cette prépondérance qui fut et sera toujours un des alimens les plus substantiels du patriotisme.
Mais quelque importans que puissent être les rapports des sciences avec l'opinion , les lettres et les arts s'y rattachent encore par des nœuds plus intimes et plus multipliés : les sciences, à la portée exclusive de quelques hommes privilégiés, supposent dans ceux qui peuvent apprécier leurs travaux , ou le don naturel du génie , ou la culture d'une rare éducation ; elles ne peuvent produire sur la masse cet effet pour ainsi dire électrique , qui fixe promptement la pensée , et la détermine sans la fatigue d'une
longue réflexion. C'est aux lettres et aux arts qu'est réservée cette communication plus immédiate, et par conséquent cet ascendant plus universel. Commençons par les lettres, qui sans requérir de ceux qui les cultivent toutes les lumières de la science et toutes les profondeurs du génie , ne sont guère accessibles cependant à toutes les classes de la société : nous viendrons ensuite aux beaux-arts , que le goût seul peut avoir le droit de juger , mais dont les productions plus ou moins frappantes pour chaque individu n'en privent aucun de leur impression.
Les lettres , et sous ce nom je comprends avec La Harpe, la poésie , l'éloquence, et tous les genres de littérature mêlée , dont il a discuté les préceptes , et analysé les modèles ; les lettres, dis-je , sont l'occupation exclusive de quelques hommes instruits portés par un goût irrésistible à les cultiver , ou le délassement d'autres personnes éclairées qui savent entremêler le culte des Muses aux soins de leurs affaires ou aux devoirs de leur profession.
Ces deux classes sont , d'après nos considérations précédentes, celles qui sont destinées, avec les savans plus profonds, à exercer une première influence sur l'esprit public. Les pro-
duclions de la littérature ne peuvent donc manquer , ainsi que les travaux de la science , de donnera l'opinion générale une direction conforme aux principes qui les ont fait éclore. Si la généralité des ouvrages dont la vogue constate ou fait supposer du moins le mérite , a pour objet , dans l'allégorie de poèmes ingénieux, dans des morceaux de haute éloquence, ou dans des mélanges quelconques de littérature , de faire ressortir la sagesse des actes de l'administration , la perfection du système qui la dirige , ou les talens de ceux qui en supportent le poids; si ceux qui parla délicatesse d'un goût exercé , et par l'habitude de ces sortes d'ouvrages en sont les premiers juges , s'accordent à les revêtir de leur approbation , l'opinion bientôt d'accord avec les hommes éclairés dont elle est accoutumée à confirmer les arrêts , donne à cette première procédure la sanction d'un jugement définitif , et , tout mérite littéraire mis à part , le gouvernement a tout à gagner dans cette unanimité. Si au contraire une littérature moins bienveillante , sous le voile de peintures symboliques, de critiques détournées , ou par tout autre genre d'ouvrages de son ressort , s'applique en général à présenter à la malignité publique le tableau
de désordres réels ou d'abus constatés , si î« goût ou les principes de ces mêmes amateur» s'empressent, en donnant de la vogue à de telles productions, de seconder ces atteintes portées au prestige conservateur du respect nécessaire à l'autorité , cette première expression des sentimens particuliers ne tarde pas à devenir l'explosion générale de l'esprit public ; le gouvernement peut y reconnaître l'empreinte des préventions dont il est l'objet. Et dans cet état de choses l'autorité s'exposerait à un funeste mécompte, si elle n'appliquait qu'au mérite littéraire cette vogue extraordinaire dont elle est souvent offensée. Qu'elle se représente, pour s'éclairer à cet égard, le sort qui eût attendu l'écrivain le plus élégant , si , lors de certaines époques récemment désastreuses de notre histoire , il eut consacré ses travaux à l'apologie de l'anarchie ou du despotisme : toutes les grâces d'une exécution soifijnée eussent-elles assuré à son ouvrage un succès , dont l'eût proclamé pour jamais indigne son opposition avec le sentiment universel ? Qu'on fasse une utile attention à la destinée de ces ouvrages malheureux, où un talent littéraire, quelquefois assez remarquable , s'efforce encore tous les jours de fausser toutes
Jes idées , et de dénaturer tous les principes. Est-ce à dételles productions, abstraction faite de tout l'atticisme par lequel on peut chercher à les embellir , que sont réservés les suffrages de tout un peuple ? Non , un gouvernement expérimenté verra toujours facilement dans la nature des ouvrages littéraires , objets d'une vogue constatée et d'un engouement pour ainsi dire national, la nature des sentimens qu'inspirent à la fois les actes matériels , et la composition personnelle de son administration. C'est par ce motif que l'on voit tous les pouvoirs despotiques étendre aux productions de la littérature même la plus légère , les ^mesures minutieuses dont ils croient devoir entraver les travaux du politique, et les méditations de la philosophie. Règle générale : toutes les fois qu'un gouvernement opposera des rigueurs arbitraires ou des entraves minutieuses à la pensée, et cela est vrai, en morale comme en politique, en politique comme en littérature même , on peut être assuré qu'il a de fortes raisons de se méfier de l'opinion ; mais cette susceptibilité sera toujours une digue impuissante contre le torrent irrésistible de l'esprit public. Il est inutile d'observer qu'en parlaiit de littérature , nous n'avons point en vue
ces opuscules passagers, fruit d'une muse anacréontique , d'un accès de délire bachique , ou d'un moment d'inspiration sentimentale j on sent qu^un couplet , une stance , un madrigal ont peu de rapport avec l'opinion telle que nous l'avons considérée jusqu'ici : et encore est-il vrai de dire que ce n'est pas toujours dans ces pièces de peu d'importance qu'elle fait passer , avec le moins d'enthousiasme ou le moins d'amertume , les accens de son expression. Serait-ce en France qu'on prétendrait nier l'influence de l'épigramme et la force de la chanson ? Tel ministre a bravé la haine de toute une population , et les efforts de mille rivaux ligués contre sa puissance , qui tremble devant un quatrain s'il le dévoue au sarcasme ou au ridicule. Il n'est point d'arme innocente dans la main qui sait la manier avec dextérité , et la plus émoussée en apparence n'est pas toujours en effet la moins meurtrière.
Mais de toutes les jouissances qu'assure à l'esprit humain le développement de ses facultés , il n'en est point qui ait avec l'esprit public des rapports plus frappa n s et plus universels que les beaux-arts ; c'est avec eux surtout qu'il est , pour ainsi dire, en communication réciproque d'ascendant et de patrio-
tisme. Ce qui constitue la différence des beauxarts avec les sciences et la litte'rature , c'est qu'à la portée de toutes les classes de la population, ils font sur chacun une impression plus ou moins raisonnable, plus ou moins motivée , mais toujours également personnelle. Il n'est aucun individu , même dans la classe ignorante , qui , à la vue d'un tableau , d'une statue , au spectacle d'une action comique ou tragique, neprouve une sensation analogue au goût plus ou moins juste qu'il doit à son organisation. L'un, par un instinct judicieux, approuvera les beautés, critiquera les défauts avec une égale sagacité ; l'autre ne Jugera qu'en aveugle ou le mérite ou les vices de l'exécution , mais tous auront la prétention de raisonner par eux-mêmes le sujet présenté ; dès qu'ils le connaîtront, ils voudront l'admirer, le condamner , ou en faire une application sans intermédiaire. Qu'on expose aux regards du public un trait saillant dans notre histoire ou dans celle de l'antiquité, un acte de la vie de Titus , un épisode du règne de Trajan , ou une de ces anecdotes si populaires de notre immortel Henri IV ; les amateurs iront vérifier, d'après les règles de 1 art , si la beauté du tableau répond à la grandeur de l'action qu'il
représente; ils exalteront l'harmonie de telle et telle couleur , l'effet pittoresque de telle opposition ; ils blâmeront la pose de ce personnage, la disposition de cet accessoire, et là se bornera souvent tout leur examen. Mais la masse porte un esprit tout différent dans ses observations ; elle s'informe des détails qu'on a voulu lui représenter, elle se fait raconter toute l'histoire de ces bienfaiteurs de l'humanité , et , suivant l'analogie ou le contraste qu'elle croit remarquer entre ces héros et les chefs de son propre gouvernement , elle se répand sur ceux-ci en réflexions bienvaillantes ou satiriques , elle redouble pour eux son amour ou son inimitié. Et quel effet plus direct encore ne doivent pas produire les chefs-d'œuvre des arts, quand ce sont ou les portraits ou les statues des contemporains qu ils exposent aux chances de la publicité? Il faut que l'autorité soit bien forte de l'amour qu'elle est certaine d'inspirer , pour que ses dépositaires ne reculent pas devant cette insinuation de l'orgueil ou de l'adulation. Qu'un enthousiasme justifié par tant de motifs eût fait prodiguer , de leur vivant , les monumens et les statues à Henri IV , ainsi qu'à son ministre inséparable; sans doute l'opinion n'eût
2ig vu dans cet hommage anticipé que l'expression des sentimens universels ; et encore eûtil été d'un respect mieux calculé de ne pas exposer ces images patriotiques aux irrévérences de l'injustice, de la malignité ou de la prévention. Mais supposez un Néron et un Narcisse, assez eÛrontés tous les deux pour donner au peuple romain le spectacle dégoûtant de leur apothéose, supposez dans ces temps reculés l'influence de l'esprit public aussi irrésistible quelle l'est devenue de nos jours, et calculez les suites possibles de cette grossière maladresse. Non qu'une révolution subite puisse être le fruit de cette bravade de l'amour-propre ; si l'opinion porte des coups presque toujours assurés, c'est au contraire parce qu'elle frappe avec lenteur. Mais pourquoi lui donner des motifs de se manifester quand elle ne peut être favorable ; pourquoi, par un nouveau mécontentement , lui fournir des armes nouvelles, quand elle n'attend peutêtre que le moment d'en faire usage ?
Nous ne pouvons abandonner ce sujet sans consacrer une place particulière à celui de tous les arts dont les jouissances les plus variées et les plus habituelles sont aussi du ressort le plus immédiat de l'esprit public; il n'est
personne qui n'ait pu se convaincre de l'influence exercée sur les jeux de la scène par l'état de l'opinion subordonné lui-même à l'état des circonstances : tantôt une population opprimée est forcée de fléchir momentanément sous le joug de la conquête ou du despotisme ; c'est au théâtre alors que se réfugient les restes de son indépendance. Voyezla accueillir par un morne silence toutes ces maximes à l'aide desquelles un conquérant et des esclaves s'efforcent de justifier en vers harmonieux les fureurs de la tyrannie. Avec quel enthousiasme au contraire on la voit saisir toutes les allusions à l'espoir d'une prochaine délivrance ! comme elle applaudit avec transport les passages qui ont le rapport même le plus indirect avec la liberté ! D'autres fois , c'est un gouvernement sans ressort qui tient d'une main faible les rênes de l'administration, qui laisse avilir, par pusillanimité , une nation toujours prête à voler au-devant des sacrifices, pour se faire respecter. Dans cette circonstance plus rare que la première , avec quelle énergie se prononce le sentiment national à ces spectacles qui ne sont pas moins souvent l'école de l'administration que le délassement des administrés! avec quel silence de dédain on
écoute ce Prusias, endormi nonchalamment sur un trône avili ! comme on s'intéresse aux efforts de ce fier Nicomède pour venger la patrie des insultes d'un insolent étranger î comme on trépigne d'admiration et de patriotisme à chaque appel du courage a l'indépendance ! et dans les faits particuliers qui ne sont pas moins du ressort de l'esprit public que le système général du gouvernement, avec quelle justesse et quelle perspicacité la foule rassemblée saisit toutes les occasions d'exprimer son blâme ou son assentiment , ses craintes ou ses espérances ! Ici , c'est une persécution que vient de diriger l'intrigue ou la jalousie contre un héros cher à son pays; Aménaïde devient aussitôt l'interprète du mécontentement général , ■
C'est le sort d'un héros d'être persécuté ,
Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage 5
et les spectateurs ne pensent plus à Tancrède , et ils font l'application de ces vers énergiques à l'objet d'une injuste disgrâce; et les voûtes retentissent des applaudissemens prolongés de l'indignation ; et ces transports sont à la fois la leçon de l'autorité et la vengeance de sa vie-
time. Là , c'est pour un poste important une préférence scandaleusement donnée sur un homme de mérite à un sot courtisan. Deux mots de Polyphonte, malgré la bassesse de son caractère , suffisent pour éclairer le pouvoir sur les effets de son pitoyable amourpropre.
Qui sert bien soa pays n'a pas besoin d'aïeux.
L'allusion est sentie, couverte d'applaudissemens universels, et cet acte est jugé. Qui ne se souvient d'une circonstance où ce vers seul d'Hyppolite
Un seul Jour ne fait point d'un mortel vertueux Un perfide assassin
fut la critique la plus amère que put faire l'opinion , de l'issue d'un procès fameux ^ ?
* En désignant ici le procès de Moreau , nous ne voulons parler que de la violation des formes dans la procédure, et de l'influence que voulut exercer l'autorité sur la décision : ce fut là-dessus que le public manifesta hautement son animadversion ; le fond de l'affaire est étrangerà notre sujet, et la vie de ce général, ainsi que sa mort, appartient désormais à l'histoire.
et cette autre e'poque où ce seul vers de Phiioctète ,
J'ai fait des souverains et, n'ai pas voulu l'être.
manifesta , sur un éve'neraent annoncé comme prochain , une opposition qui n'eût pas dû paraître épuivoque. Il n'est point de position politique , point de circonstance particulière qui ne fournisse un sujet à ces explosions spontanées qui , produites d'abord par l'unanimité de l'opinion , contribuent encore à lui donner ensuite plus d'intensité ; c'est une vérité si clairement démontrée par l'expérience , et si bien connue de tous les gouvernemens privés de l'appui d'une noble popularité, qu'ils ne manquent jamais de soumettre à toutes les entraves d'une susceptibilité minutieuse la représentation de ces sortes d'ouvrages que ne redouta jamais une administration environnée de i assentiment national et de la confiance universelle. Combien n'avons-nous pas vu de ces momens que les malheurs publics seuls pouvaient sauver du ridicule, de ces crises passagères où une autorité ombrageuse croyait comprimer l'opinion en la réduisant au silence; où, pour étouffer ses élans, il lui fallait mutiler Corneille , et Racine et Voltaire; où la carrière
des arts fermée au courage et au génie ne s'ouvrait plus qu'à la bassesse et à l'adulation ! A quoi ont abouti jamais de pareilles puérilités? Pour être privés de la représentation de certains chefs-d'œuvre , les spectateurs aigris par ces rigueurs inutiles , manquaient-ils d'aliment pour leurs plaisirs et de pâture pour leur malignité ? Les jeux de la scène ont cela de particulier, qu'à moins de les interdire tout-à-fait , ce qui produirait encore un résultat contraire au but qu'on en attendrait, ils offrent au dévelopement de l'esprit public d'autant plus de latitude, qu'on semble multiplier davantage les obstacles pour le ralentir. Qu'arrive-t-il toujours en pareille circonstance? On aurait été paisiblement au théâtre pour y admirer la perfection d'un chefd'œuvre et le prestige de sa représentation ; on court à un ouvrage plus médiocre avec un sentiment d'humeur contre l'autorité : comme elle n'a pu prévoir toutes les allusions que pourra découvrir le dépit et la malice, onse plaît à en saisir de perfides là où l'œil de la bienveillance n'eut rien trouvé d'extraordinaire ; on s'excite mutuellement, on prodigue avec les observations malignes le sarcasme , l'épigramme; et l'irrésistible empire de l'opinion se fonde sur les mesures mêmes par lesquelles on a voulu l'intimider ou
la terrasser. Tant il est vrai qu'il exliite des torrens trop violens pour prétendre leur imposer des digues , et que toutes celles qu'essaiera l'inexpérience ou la témérité ne feront, en la retenant quelque temps , que lui donner une force plus effrayante , un entraînement plus terrible.
Il est inutile de particulariser davantage cette action continuelle de l'esprit public sur les sciences, les lettres et les arts : sans avoir approfondi ce sujet dans tous les détails dont il pourrait être susceptible , nous osons nous flatter que c'est une question résolue, et qu'on peut bien ajouter à leur liaison réciproque des développemens, mais rien d'utile à sa démonstration.
«■**»** ****»*vïxv»*»i*»,*»-ni»»v**»***»w»»»»%».»»v»**v»w»»»-»*»*»*v»