CHAPITRE XIII
De l'esprit public dans ses rapports avec l'agriculture , l'industrie et le commerce.
Au nombre des préjugés dont le temps et la civilisation ont fait une égale Justice, se trouvent ceux qu'avait accrédités l'orgueil de la sottise contre l'agriculture , l'industrie et le commerce, c'est-à-dire l'oisiveté contre le travail, et la stérilité contre la reproduction. ïl n'est point de publiciste aujourd hui qui ne fasse découler de ces deux sources fécondes la prospérité d'un empire , et le garant le plus sûr de sa perpétuité. Au milieu des besoins créés par les découvertes successives d'une industrie générale , au milieu des échanges mutuels nécessités par l'état commercial de tous les peuples, que deviendrait un empire resté seul inoccupé dans ce mouvement universel? De quel prix achèterait- il des jouissances qu'il est bien obligé
de devoir à ses voisins, iorsquils eu sont les uniques détenteurs? Comment se débarrasserait-il lui-même d'un superflu que ne peut absorber sa consommation ? Par quels liens se rattacherait-il à ce grand système social dont toutes les parties ne se tiennent réciproquement par d'autres nœuds que ceux de Tintérèt particulier? Faudra-t-il qu'il reste isolé parmi les nations, faute de ces relations amicales qui entretiennent entre elles une harmonie menacée par le concours de tant d'autres circonstances? Etdansun pareil isolementles illusions stupides d'une prétendue dignité le dédommagerontelles des jouissances positives dont elles lui feront subir l'éternelle privation? Mais c'est trop nous appesantir sur la possibilité même d'un tel aveuglement. Il n'est plus de gouvernement assez ignorant pour repousser les avantages d'un commerce florissant basé sur l'activité du travail, et les ressources toujours renaissantes de l'industrie. Il n'est plus d'orgueil politique assez sottement ennemi de lui-même pour ne pas chercher à étendre ces communications nationales dont les résultats sont l'abondance et la fortune. Existàt-il même quelque part un préjugé aussi manifestement ridicule , il n'est point de peuples disposé^ à en seconder les
absurdités ; ils laisseront ce dernier reste des i^otlîiques préventions se concentrer dans le sein de leurs plus gothiques défenseurs, et prendront dans les opérations commerciales et industrielles un «ssor dont la sottise sera réduite à envier les produits en affectant de les mépriser. Admettons donc ce principe incontesté que le commerce et l'industrie sont de- Tenus des besoins indispensables pour la prospérité des empires, que les chefs des gouvernemens d'accord sur ce point évident en font l'objet respectif d'une louable émulation, et que les individus dont les fortunes particulières constituent les ressources de la fortune publique sont les instrumens dont se sert 1 administration pour en étendre les limiî<^ par leur activité , et en multiplier les produits par leur intelligence.
Ces vérités iine fois reconnues, on sentira l'importance d'étudier quelles sont les différentes parties de l'économie politique appelées à exercer une influence quelconque sur l'agriculture , l'industrie et le commerce; et dans cet examen on ne peut laisser échapper la seule qui soit de notre sujet , colle qui résulte de la situation de l'esprit public.
On ne peut nier que cet agent , destiné à des
rapports si intimes avec l'état politique d'un empire, ne reçoive lui-même son impulsion de tout ce qui en intéresse la gloire, la richesse ou la prospérité. C'est une conséquence incontestable des principes précédemment établis; nous ne reviendrons point sur cette vérité qui n'a plus besoin de démonstration : or quels sont les élémens constitutifs de toute prospérité publique , si on ne les reconnaît dans l'agriculture , qui seule peut assurer la subsistance de toute une population , dans l'industrie qui lui crée sans cesse de nouvelles ressources, et dans le commerce qui , par l'échange des résultats de l'industrie nationale avec des produits exotiques , étend la sphère de ses jouissances avec l'étendue de ses communications ?
Pour commencer donc par l'agriculture , c'est une chose presque méconnue de nos orgueilleuses cités que la dépendance continuelle où elles sont de ces campagnes qui les nourrissent ; accoutumées à trouver sans effort comme sans incertitude leurs places bien pourvues , leurs marchés richement approvisionnés, elles ne soupçonnent pas même la dureté des travaux dont ces alimens de leurs besoins ou de leur sensualité sont un faible salaire. Le tumulte des affaires, les plaisirs bruyans, l'intrigue^ toutes les
recherches d'un luxe frivole e'tourdissent les esprits, et semblent e'tablir une distance humiliante entre la classe parasite qui n'existe que pour consommer, et le cultivateur laborieux auquel elle en doit la possibilité : mais ce n'est pas aux hommes d'ëtat qu'il est permis de partaj^er cet absurde préjugé; trop de circon-^ stances viendraient bientôt se réunir pour les détromper. S'ils sont bien convaincus des rapports qui existent entre leur administration et l'esprit public , c'est en grande partie sur l'opinion des campagnes, et par conséquent sur l'état de l'agriculture qui la détermine , qu'ils devront fonder l'opinion des villes qu'ils sont accoulumés à prendre un peu trop exclusivement pour l'expression de l'esprit universel. Que deviendraient en effet tous leurs calculs sur la tranquiiiilé des cités, si les campagnes ne faisaient refluer vers elles l'excédant plus ou moins considérable de leurs besoins , si l'agriculture , privée des encouragemens qu'elle a droit d'attendre d'un sage gouvernement , se voyait forcée de tromper l'attente de ces villes populeuses, à la subsistance desquelles ses produits sont journellement nécessaires? Est-ce lorsqu'une triste pénurie viendrait accuser l'aveuglerrient et l'imprévoyance de l'autorité , qu'elle aurait droif
de compter sur l'esprit public pour ëtoufTer les murmures du mécontentement et les clameurs du désespoir? Et si ce même esprit public vient changer en éclats d'insubordination les inquiétudes d'une foule affamée , n'est-ce pas à son indifférence pour le premier des arts qu'elle sera forcée d'aitribuer l'embarras de cette fâcheuse position ? Ce serait une grande erreur que de borner à des effets phj'siques l'action de l'agriculture sur le système administratif; c'est au contraire sous les rapports moraux que l'écrivain politique se plaît à la considérer avec le plus haut degré d'intérêt ; c'est dans les nœuds intimes qui la rattachent à l'opinion , qu'il voit les moyens les plus faciles pour un gouvernement de tourner du moins l'instinct populaire du côté de son administration. Que, par tous les moyens à la disposition d'un grand pouvoir, il encourage dans la théorie comme dans la pratique tous ceux qui font valoir cette partie intéressante de la fortune publique ; qu'il décerne des récompenses aux succès constatés , et des primes à l'émulation ; qu'il se charge de rendre fertiles des portions de territoire , qui ne peuvent le devenir qu'à force de travaux et de soins dispendieux ; que, dans des années fatales, il consacre à dédommager des cultivateurs
maîheureuX; des fonds que pourront n'avoir pas absorbés les approvisionnemens d une sage prévoyance ; qu'il leur rende ainsi praticables de nouveaux efïbrts qu'une nature plus féconde rendra sans doute plus productifs. C'est par ces mesures de sagesse qu'il préviendra , avec une disette désastreuse, la défection de l'esprit public qui en est presque toujours la fatale conséquence.
Prouver l'empire de l'agriculture sur l'opinion , c'est assez démontrer à l'autorité la nécessité d'employer tous les moyens de l'amener au plus haut point de prospérité dont elle soit susceptible. Ce n'est donc point une oiseuse digression que d'indiquer celui qui en est peut-être à ]a fois ie plus siir et le plus facile; l'attention scrupuleuse de laisser à la circulation de ses produits la lalitude absolue de l'indépendance. Tnous nous permettrons de développer ce principe en particulier, parce qu'il n'est pas encore bien enraciné dans l'esprit de certains hommes d'état, et que naguère encore il passait aux yeux de la routine et du préjugé pour un abus de la liberté. Quel est cependant le résultat d'un entier aiïranchissement dans cette partie de la législation? il est rare que dans un vaste empire le sol ne réponde aux espérances de
l'agriculteur que par une stérilité universelle- Si des fléaux dévastateurs ont fait sentir ici leur funeste influence, là, tant de rigueurs sont compensées par une abondance plus rassurante. Sur l'étendue générale d'un grand territoire , la portion favorisée peut offrir un excédant de fécondité à celle qu'a déshéritée la nature , en attendant qu'elle en réclame à son tour l'assistance d'un utile voisinage ; et si , malgré toute compensation , la masse générale des produits se trouve véritablement audessous des besoins , c'est à la sollicitude d'un sage gouvernement de répartir avec prudence des secours qu'a du lui assurer dès long-temps une judicieuse prévoyance. Ce n'est donc qu'aux années d'une fertilité à peu près ordinaire , que nous prétendons rendre notre principe applicable ; les autres sont heureusement une rare exception , et il doit exister pour elles des ressources extraordinaires. Plaçons-nous donc au centre d'une vaste étendue de sol , en le supposant confié à la sollicitude de notre administration. Bien convaincus des rapports intimes qui lient l'état de l'agriculture à celui de l'esprit public , reconnaissons d'abord la nécessité d'en prévenir l'irritation par la sécurité de tout un peuple sur le premier de
ses besoins, celui de sa subsistance. Quels vont être nos premiers soins pour nous garantir à cet égard de toute incertilnde ? Nous allons nous faire rendre compte par des rapports exacts , des diffërens résultats de l'agriculture dans les diverses parties de notre juridiction ; nous établirons positivement les points où la nature s'est montrée prodigue, et ceux où elle n'a payé les travaux du cultivateur que d'une désastreuse stérilité ; sûrs de trouver dans les premiers les moyens de réparer pour les seconds le malheur des circonstances, nous ferons refluer vers ceux-ci un excédant qui est pour eux le nécessaire, et, par un équilibre prudemment rétabli , nous préviendrons les dangers qui auraient pu résulter de la première inégalité. Ce travail sera simple sans doute , il n'aura exigé de nous que des peines peu proportionnées aux avantages qu il nous aura procurés ; mais ces avantages mêmes n'en seront ni moins importans ni moins infaillibles. Eh bien ! ce que nous venons d'obtenir d'un calcul auquel il nous faudra conformer ensuite les opérations de déplacemens minutieux, vous le devrez tout naturellement à une circulation sans entraves des ])roduitsde l'agriculture. L'intérêt personnel se chargera
pour vous de cet équilibre dans lequel il trouvera le dédommagement de ses travaux et le prix de ses spéculations ; les pays favorises n'auront pas besoin de l'intervention de l'autorité pour verser chez leurs voisins l'excédant de leur consommation , dès qu'ils ne seront entravés ni par des formalités vexatoires , ni par des limites arbitraires dans le prix qui doit être une affaire exclusive entre le vendeur et celui qui achète. Et ne prenez pas pour prétexte d'une gêne impolitique dans la circulation , l'exigence des détenteurs , et la cherté excessive à laquelle ils soutiendront un produit de première nécessité. Outre que la concurrence qui s'établira nécessairement entre tous les pays comme entre tous les propriétaires favorisés, suffira le plus souvent pour imposer des bornes à l'avidité , l'inconvénient d'une cherté momentanée ne peut entrer en balance avec celui d'une disette absolue ; l'homme opulent ne doit point entrer dans ia considération du plus ou du moins de dépense à laquelle l'assujettit une crise passagère dont il serait heureux qu'il supportât seul tout le poids; l'artisan pourra mettre momentanément à ses travaux un prix plus considérable; et si , par suite de cette augnientation devenue
nécessaire, il voit son industrie moins fréquemment employée, c'est à la munificence publique et particulière à le secourir , ainsi que tous ceux dont les moyens ordinaires seraient nuls ou insuffisans ; dans tous les cas l'aliment indispensable ne manquera pas à la consommation , l'esprit public ne pourra accuser le pouvoir ni d'imprévoyance, ni d'inhumanité , et la faim ne provoquera point à l'insubordination.
Qui de nous peut avoir oublié ces orages précurseurs de notre grande tempête politique, ces disettes locales, ces convois surpris de subsistances avariées, tous ces mouvemens enfin marqués du sceau de l'inexpérience la plus fatale comme la plus extraordinaire. ISous n'examinerons pas si ce fut une malveillance bien coupable qui prépara toutes ces scènes désastreuses , ou si elles furent simplement le résultat d'un triste aveuglement : ce qu'il est impossible de nier, c'est qu'elles ne contribuèrent pas peu à produire dans l'esprit de la multitude cette irritation dont ne tardèrent pas à s'emparer d'habiles agitateurs pour la porter, de murmure en murmure , et bientôt d'excès en excès, aux plus violentes extrémités. Si ua gouvernement digne de ce monarque, dont la
5.37 bonté fut proclamée par ses enneriiis mêmes . eût été dirigé par les vues d'uue philosophie éclairée ; si , sacrifiant les préjugés de la routine aux inspirations de là raison , il eût donne à la circulation des produits de l'agriculture cette liberté sans laquelle il est impossible d'aplanir les inégalités d'une nature toujours capricieuse dans sa fécondité, il aurait arrache aux factieux une arme dont ils surent faire un trop funeste usage ; la malveillance eût été forcée de donner un texte moins populaire à ses clameurs ; et si une révolution , que la force des choses avait rendue inévitable, eût toujours été le fruit des lumières plus généralement répandues de la civilisation , du moins de sinistres présages n'en eussent pas annoncé les excès ; peut-être est-il permis de croire que de premiers troubles n'eussent pas ouvert la barrière à de plus furieux attentats. Pendant que l'agriculture ouvre à la prospérité publique une mine inépuisable, et que le système de son exploitation agit , comme n'eus l'avons vu , d'une manière assez directe sur le sentiment national, l'industrie, par des travaux non moins précieux , prépare aux nations des jouissances moins substantielles , mais devenues , par l'état actuel des sociétés , tout aussi
a38 recherchées et non moins ne'cessaires. Après que l'une a assuré la subsistance universelle, l'autre pourvoit à d'autres besoins, satisfait à d'autres désirs; et nous allons la voir recevant aussi de l'esprit public une partie de son impulsion , tandis qu'elle l'influence à son tour par la nature de ses produits et la variété de ses modifications. Pour constater les rapports qui rattachent à ce mobile tout -puissant la marche de l'industrie et ses développemens, il nous sutïira d'observer que c'est presque toujours un mouvement ou un caprice de l'opinion qui donne à ses productions la chance d'une consommation plus ou moins rapide, plus ou moins assurée. Que l'opinion , par exemple , tiède et peu patriotique sous un gouvernement sans ressort, se soumettant machinalement à un tribut volontaire envers l'étranger, en recherche les prétendus chefsd'œuvre avec un empressement égal à sa prévention, telle manufacture nationale languira dans une oisiveté forcée , et dans une attente inutile; mais que, fier de l'état florissant d'une industrie assez riche de ses propres ressources, l'esprit public s'indigne d'un abus trop longtemps prolongé , et donne aux produits indigènes , sur ceux de voisins devenus des rivaux,
une préférence qui n'est que de la raison , alors ce même établissement verra l'activité de ses ateliers suffire à peine à la multiplicité des demandes qui , de tous côtés, vont lui parvenir. Que l'opinion prenne aujourd'hui pour objet momentané de son engouement ou de sa malignité tel nom particulier, telle forme extraordinaire, allusion plus ou moins directe à telle ou telle circonstance , l'objet qui s'y rapporte , recherché avec une espèce de fureur, malgré l'extravagance d'une cherté réelle pour une valeur imaginaire, va assurer par un débit infaillible la fortune de son inventeur ; mais , qu'une subite indifférence succède à ce moment de délire ou de prévention , le même objet , offert à vil prix , restera dans la poussière de la fabrique discréditée qui le vit naître; et ce n'est pas moins dans les objets les plus futiles ou les plus bizarres, que dans les chefs-d'œuvre les plus compliqués, que Ion voit se prononcer cette vogue magique qui en fait, pour les détenteurs, ou le mérite ou l'inutilité. N'avonsnous pas vu l'époque de l'émigration, cet épisode de notre histoire auquel notre plan nous dispense d'assigner un caractère? N'avons-nous pas vu cette époque singulière faire éclore une de ces inventions insignifiantes, quant à leur
importance et à leur durée ^ , mais qui n'en donnent pas moins la mesure de la part réservée à l'opinion dans les idées de ceux qui enrichissent l'industrie de quelque découverte. C'est donc bien véritablement sur l'état de l'opinion que l'industrie fixe l'œil de sa sagacité, en attendant qu'elle y applique le calcul de ses spéculations. C'est l'esprit public qui lui indique les objets qui peuvent le flatter, ceux, par conséquent, dont l'invention ou le perfectionnement peuvent présenter les chances les plus avantageuses. A la voix de l'intérêt , qui n'est jamais méconnue , le génie va s'élancer dans la sphère des combinaisons les plus variées, et quelquefois les plus extraordinaires : ce n'est jamais sans succès qu'il se livre à des travaux de cette nature avec un tel collaborateur. De cette association naturelle vont nailre concurremment les inventions futiles et les sublimes découvertes; ce dont le génie aura sug-
* Oa serait Yraisemblablement étonné , s'il était possible d'en faire une juste appréciation , des sommes que mit en circulation la vogue de ces joujoux , connus à cette époque sous le nom d'émigrans ; celle des Ramponeaiix n'avait été quelque temps auparavant , ni moins universelle ni plus indifférente.
géré la première idée , l'intérêt se chargera d'en modifier les détails d'après le goût du jour et la nature des circonstances. Ainsi s'exercera, dans les choses en apparence les plus étrangères à son ascendant, l'action universelle et continue de l'esprit public.
Dans cet état de choses, lorsque l'industrie a doiHîé naissance à ces produits , ils ne tardent pas à reconnaître , par l'impétuosité nouvelle qu'ils ajoutent au .mouvement déjà entraînant de l'opinion , la part qu'elle a prise elle-même à leur invention ou à leur perfectionnement : examinons les effets d'une telle réciprocité. A peine sont éclos ces chefs-d'œuvre du luxe ou de la futilité , que l'engouement même dont ils deviennent les oljjels contribue à donner une nouvelle intensité à ce sentiment du jour, cause première de leur existence. Est-ce un élan d'enthousiasme qui en a donné la première idée à leurs inventeurs, cet enthousiasme s'alimente et se fortifie du succès toujours croissant de leur découverte. Si , au contraire , leur imaj^ination ne s'est épuisée que pour fournir un aliment à la malignité , plus cette malignité imprime à sa circulation de force et de rapidité , plus son premier venin s'empoisonne de celui dont chaque instant
vient en renouveler la masse o.riginaire. En général , il est bien peu de ces productions spontanées de l'industrie qui , dans leur principe , n'aient été suggérées par quelque crise survenue dans l'état général de l'opinion , et qui ne lui rende à son tour une partie de ce qu'elle en a reçu. Voyez la lithographie , ce procédé non moins accéléré qu'économique pour reproduire, aux yeux d'une multitude obligée de reculer devant le prix dune gravure dispendieuse , les traits saillans de son histoire , et les détails toujours nouveaux pour elle de ses anciens triomphes : n'est-ce pas surtout dans les effets de cette invention toute patriotique , que l'on peut reconnaître la vérité de ce que nous venons de dire de l'influence réciproque de l'esprit public sur l'industrie, et de l'industrie sur l'esprit public ? Il est inutile d'entrer ici dans de nouveaux développemens pour assigner à celte découverte nouvelle sa véritable origine ; il est évident que c'est à ce sentiment national qu'elle doit ses premières tentatives el le succès de ses premières productions. Il est aussi démontré qu'elle ne reste point en arrière de ses obligations envers l'opinion , par l'appui qu'elle prête à son tour à son expression. Voyez la foule amoncelée au ■
tour de ces monumens du courage et de l'honneur français ; comme l'instinct qui préside k ses observations est plus judicieux quelquefois que tout 1 étalage d'une plus solide instruction! Comme elle s'enflamme à la vue de ces traits héroïques qui immortalisent nos annales î Comme elle paie à la valeur triomphante le tribut de son admiration et de sa reconnaissance ! Comme elle prodigue au dévouement malheureux les témoignages de ses regrets et de sa douleur ! Comme au sortir de ces musées proportionnés à l'étendue de ses connaissances et de ses moyens , elle se sent dévorée franchement et sans prétention des feux d'un patriotisme désintéressé ! Et qu'un raffinement dédaigneux se garde de mépriser ces ébauches , en les comparant à des peintures plus délicates. Il n'est rien de brut et de grossier aux yeux de la philosophie , dès qu'il peut s'appliquer à des vues* d'utilité : et qui sait d'ailleurs, après le mérite de la première invention , jusqu'où peut aller celui d'un perfectionnement progressif; qui sait si", de cette même industrie empruntant à l'opinion son idée primitive, ne jailliront pas des idées nouvelles pour la mûrir, et la conduire à de véritables prodiges ? Quand il se pourrait au surplus que la nature intervertît
îe cours de ses règles ordinaires, quand cette invention ne serait pas destinée à parvenir de la débilité d'une première enfance à toute la vigueur de la maturité, elle ne laisserait pas, dans son état incomplet, de propager avec avantage le sentiment de l'orgueil national , et l'émulation du patriotisme.
Mais de tous les moyens propres à rattacher l'industrie au sentiment national , il n'en est peut-être pas de plus efficace que celui dont un ministre éclairé donna le premier exemple au sortir des longs orages de notre révolution. Il voulut sans doute étouffer d'un seul coup ces insinuations malveillantes, plus stupidement encore répétées depuis cette époque , par lesquelles on semblait vouloir représenter le peuple'français comme ayant fait rétrograder la marche de la civilisation; il répondit à toutes ces déclamations de la sottise et de la mauvaise foi , par l'argument le plus propre«à les réduire au silence de la confusion. Il fît réunir en un seul point tous les produits inventés par l'industrie française, dans ces jours mêmes que l'on se plaisait à peindre comme le sommeil du génie , et l'absence de toute émulation. Il effraya pour la première fois les regards de l'envie du spectacle de tous ces élémens. encore
existans de notre prospérité' ; il déconcerta par cette ide'e sublime et patriotique toutes les criailleries de la malveillance , toutes les préventions de la crédulité. Que le partisan routinier d'une gothique apathie , que le frondeur de tout ce qui ne porte pas le cachet exclusif de l'antiquité , dénigre comme trop moderne une telle innovation , que dans son fol entêtement l'esprit de parti affecte d'en contester les heureux résultats; le philosophe impartial ne règle ni sur l'esprit de parti , ni sur le préjugé, sa gratitude pour les services rendus à la patrie ; il répète avec tous les hommes dignes de partager son civique enthousiasme , honneur au ministre citoyen qui dut à son amour pour son pays cette heureuse inspiration du génie ! n'eût-il signalé son administration honorable que par cette vue éminemment utile, il aurait droit à la reconnaissance de ses concitoyens , pour avoir trouvé dans une combinaison nouvelle un nouveau véhicule à l'émulation , un aiguillon de plus pour l'esprit public '*'. C'est
* C'est à M. le comte François de Neufchâteau qu'appartient l'honneur de la première exposition publique des produits de l'industrie nationale ; ce fut lui qui , ministre de l'intérieur en 1798, donna un exemple qui ne
ainsi qu'en ont jugé tous les hommes d'état assez sages pour être depuis ses imitateurs. Qui de nous n'a parcouru, à différentes époques, ces riches dépôts de l'industrie nationale ? Qui n'en est sorti. plus fier de sa patrie , plus rassuré sur le maintien de sa prépondérance? Qui n'a fait , dans les jours même les plus critiques , cette réflexion consolante , qu'un peuple en état , à la suite de commotions assez violentes pour avoir compromis son repos et jusqu'à son existence , d'offrir au monde le spectacle d'un retour aussi prompt vers toutes les sources de la prospérité , n'est pas condamné à rester sans aucun poids dans la balance des nations ; qu'il saura bien, réparer les maux de ses propres excès, et qu'il n'appartient qu'à la stupidité malveillante de prétendre en faire une popu-
pouvait manquer d'avoir sur notre prospérité commerciale une si grande influence : il choisit le yaste emplacement du Champ-de-Mars , pour y étaler aux yeux de la France et des étrangers toutes nos richesses manufacturières et industrielles, et l'on se rappelle encore les effets, pour ainsi dire magiques, d'une telle innovation. Elle donna à l'Europe étonnée la mesure de nos ressources , elle ne contribua pas peu à nous replacer en Europe au rang qui nous est du.
lation avilie ou désespérée? Nous continuerons donc de nous afï'ermir, par ces réunions périodiques des produits d& notre industrie, dans le sentiment d'une juste dignité nationale ; et ceux qui ont commencé par nous flétrir de l'accusation ridicule d'avoir entravé la marche de la civilisation , pourront en être réduits , comme ils en ont déjà manifesté l'intention , à nous accuser plus ridiculement encore d'eu avoir précipité avec imprudence et les progrès et les abus.
De l'industrie qui crée pour Thomme en société de nouvelles jouissances , naît le commerce qui les multiplie pour en faire ensuite un objet nouveau d'échanges, une combinaison avantageuse pour ses spéculations : c'est dire assez que les rapports de l'esprit public avec l'industrie ne peuvent être si exclusifs qu'il ne reçoive aussi du commerce et ne lui communiqueà son tourunesemblable influence. Que d'autres examinent jusqu'à quel point il peut être avantageux à l'agriculture, aux arts mécaniques et à la morale , que tout homme entreprenant, dénué de ressources matérielles pour se livrer à des opérations commerciales, en trouve la possibilité dans un crédit qui n'est souvent pour lui qu'un moyen d'abuser de la.
confiance , et de spéculer sur la crédulité ^ nous avons à parler du commerce dans l'état où l'a placé cette manie devenue presque universelle d'exposer à ses chances plus de fonds qu'on n'en possède; et le crédit ideatifîé comme il l'est avec le commerce , n'en peut être séparé dans les observations que nous avons à lui consacrer. Ses opérations reposant donc d'une part sur la confiance de celui qui vend , et de l'autre sur une combinaison de celui qui achète , il est évident que tous les deux ont besoin d'une slabilité qui garantisse à l'un que sa confiance n'est point compromise , à l'autre que sa spéculation future ne sera point dérangée par quelque circonstance particulière ; car, en cas d'événemerts imprévus, la confiance pourrait se trouver abusée , et les projets devenir chimériques. Qui donc garantira aux deux parties intéressées cet avenir dont ils ont besoin tous les deux, si ce n'est l'opinion toujours éclairée d'avance sur le plus ou moins de fixité à attendre de l'état actuel du gouvernement ? Il n'est point de crise un peu importante qui ne soit prévue par l'esprit public long-temps avant l'explosion ; il peut se tromper sur la nature du fléau dont il est menacé , se méprendre sur les circonstances qui
doivent en accompagner l'invasion , en calculer à faux les conséquences et les résultats ; mais jamais il ne se lit un bouleversement dans la machine politique , sans qu'un dérangement progressif des ressorts principaux ne l'ait préalablement annoncé. A ce fatal pressentiment , tout languit , tout se resserre , et le commerce n'est pas , dans cette stupeur prophétique , ce qui se trouve frappé le moins infailliblement d'impuissance. Comment se livrerait-il, en effet, à des opérations basées sur l'avenir , quand cet avenir lui-même est enveloppé des vapeurs de Tincertitude? Gomment exposerait-il à des chances ses capitaux et son crédit, si toutes ces chances ne lui annonçaient que le désordre, et la ruine qui l'accompagne ? Comment sq confierait-il à ce calme salutaire qui fut la cause de ses premiers succès , quand il voit l'horizon se charger de nuages précurseurs de la tempête? Il saura se garder d'une activité qui ne serait plus que le délire de l'imprudence , il attendra dans l'apathie d'une oisiveté devenue nécessaire l'explosion de la foudre dont il entend gronder dans le lointain les éclats ; il hâtera de ses vœux la fin de cette tourmente à laquelle il aura eu la sagesse de se dérober, et c'est encore l'opinion
qui lui indiquera le moment où il pourra reprendre ses travaux, sous la garantie d'un ciel serein dont elle croira pouvoir supposer à la fois la certitude et la durée.
A tous les moyens que sait employer l'esprit public pour seclairer sur la marche et les effets des évënemens, le commerce en réunit de particuliers qui rendent encore leurs rapports plus intimes , et leurs lumières réciproques plus infaillibles. Ce sont ces correspondances de tous les jours et de tous les pays , à l'aide desquelles la vérité exilée d'un gouvernement despotique se retrouverait dans les états d'un prince philospphe, sous le ciel d'une république , ou dans l'enceinte d'une monarchie constitutionnelle. C'est par-là que le commerce pénètre dans ces sénats machiavéliques où se trament sans pudeur le meurtre et l'oppression des peuples , comme dans ces conseils réparateurs où se préparent les liens destinés à les réunir. Par-là il se met en état de prévoir et ces actes monstrueux du despotisme qui doivent accabler telle portion de l'humanité des horreurs de l'esclavage et de la misère , et ces mesures philanthropiques de la puissance auxquelles telle autre partie du globe doit être redevable de sa grandeur et de sa prospérité. C'est
à la source de ces renseignemens , ouverte par le commerce, que l'opinion puise uu éternel aliment. C'est de-là qu'elle tire les conséquences par lesquelles elle lui indique à son tour le degré de confiance qu'il peut avoir dans les événemens; c'est par -là qu'elle le guide enfin dans les chances plus ou moins probables de ses spéculations.
Tels sont les rapports généraux qui nous ont paru rattacher l'agriculture, l'industrie et le commerce à l'esprit public. Ce sujet est inépuisable; il demanderait sans doute de plus longs développemens et des applications plus positives. C'est un champ qui s'agrandit sous les pas de celui qui l'a prétendu parcourir. J'aurais pu parler de ces procédés nouveaux universellement accueillis , pour faciliter les travaux de l'agriculture ou augmenter la masse de ses productions , et de cette heureuse propension de l'industrie à abandonner les routes de la frivolité pour préparer aux arts utiles de plus importantes découvertes, et de ces abus devenus presque universels dans le commerce, de ces faillites scandaleuses qui le déshonorent, et de ces lois si impatiemment attendues pour le réhabiliter ou pour le venger. Mais ces considérations ne se rattachant à l'opinion que
par des détails particuliers, nous avons cru pouvoir les négliger dans un plan circonscrit : des volumes suffiraient à peine à de tels développement , ils pourraient d'ailleurs devenir fastidieux au lieu de paraître instructifs , et d'autres observations nous attendent.
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